« La Dépêche du midi »
Jeudi 2 juin 1927
UNE TETE VA TOMBER
Blanquefort expirera ce matin
Son double crime
Montauban, 2 juin – Le président de la République a rejeté, il y a quelques jours, le pourvoi de Félix Blanquefort, qui le 10 mars, 1926, assassina pour les voler les époux Déjean, dans leur ferme de La Combelade. Blanquefort expirera son double forfait vendredi matin à l’aube, sur la place Montauriol.
Les bois de justice sont arrivés à la gare de Montauban mercredi soir et l’exécuteur des hautes œuvres a procédé à leur vérification dans l’après-midi de jeudi.
« La Dépêche du midi »
Vendredi 3 juin 1927
La Vie Régionale
TARN-ET-GARONNE
L’exécution de Blanquefort
Quand ces lignes paraîtrons ce matin dans notre édition montalbanaise Félix Blanquefort aura expié son crime et payé sa dette à la société.
Condamné à la peine de mort le 22 décembre dernier par la cour d’assises de Tarn-et-Garonne, il a du croire que la cour de cassation le renverrait devant un autre jury ou que la commission des grâces lui accorderait sa pitié en voyant le long retard apporté à l’exécution du jugement. C’est, en effet, une croyance populaire assez répandue encore que la tête qui doit tomber est livrée au bourreau dans les quarante jours qui suivent le prononcé de la sentence.
Blanquefort aura attendu cinq mois et demie la décision suprême, dans l’alternative de la crainte et l’espoir, et cette sera peut-être à l’heure ou sa confiance aura repris toute sa force que M. le procureur de la République viendra lui dire qu’il va mourir.
Il a été décidé qu’une force de 200 à 250
hommes, composée de soldat, de gendarmes et d’agents garderait toutes les issues, sous le commandement du chef de la police municipale
Les bois de justice ont été retirés de la gare, à 2 heures du matin, par les aides de M. de Paris, accompagné d’un agent, et la machine roulant sur un fourgon, aussi lugubre qu’un corbillard, a été monté à la lueur de quelques lanternes. C’est dans un silence impressionnant que les pièces de bois rouge sont ajustées les unes aux autres, Des coups de marteau ou maillet résonnent de temps en temps et peu à peu, dans la nuit, la machine prend une forme impressionnant.
Quand nous arrivons, la guillotine est tout à fait montée ; M. Deibler jette sur elle le dernier coup d’œil
du maître et, pour s’assurer quelle fonctionnera bien, il presse le bouton.
tout va bien le couteau descend et glisse rapide dans la rainure, et il tombera bien sur la lunette.
LES BOIS DE JUSTICE
La guillotine est arrivée en gare de Montauban, mercredi soir a 7h.40.
Le sinistre instrument est enfermé dans une voiture de couleur grise, semblable aux fourgons des pompes funèbres.
Des employés de la gare entourent la plate-forme et en commente l’étiquette qui porte la mention
: << bois de justice >>.
Le wagon est détaché de sa rame et isolé sur une voie de garage.
M. de Paris viendra prendre livraison de sa voiture dans la nuit de jeudi, quelques heures avant
L’exécution. M. Deibler que nous n’avions pas revu à Montauban depuis l’exécution d’Hébrard, il y a plus de dix sept ans, est arrivé incognito, mercredi soir et est descendu dans un hôtel voisin de la gare. Il a conservé sa physionomie froide, mais non revêche ; cependant ses cheveux et sa barbe courte ont blanchi. L’exécuteur des hautes œuvres était accompagné de ses deux aides.
Les préparatifs
Jeudi matin, dès 9h.30, M. Deibler était au parquet où il a eu une longue conférence avec M. bru, procureur de la République. M. le commissaire de police Fourt assistait à cet entretien.
M. le procureur de la République et l’exécuteur des hautes œuvres ont visité dans la matinée le lieu où s’éleva la machine sinistre pour l’exécution d’Hébrard en 1910.
Pendant la soirée le parquet et la préfecture se sont concertés pour le service d’ordre qui doit être assuré par la gendarmerie et les soldats du cadre français du 16e tirailleur.
La guillotine sera amenée place Montauriol, à 2 h. 30 du matin..
« La Dépêche du midi »
Dimanche 5 juin 1927
La Vie Régionale
TARN-ET-GARONNE
Autour de l’échafaud
L’exécution de l’assassin Blanquefort, spectacle poignant pour tous ceux qui ne font pas bon marché de la vie humaine, même quand il s’agit d’une brute partiellement inconsciente, s’est déroulée sans incidents.
Nous devons louer M. Bru, procureur de la République, et tous ceux qui ont prêté leur concours zélé, tels que MM. Lahilonne, chef de cabinet ; Fout, commissaire de la police, etc., du tact apporté dans l’organisation de cette scène émouvante et pénible.
Les coupe-file distribués avec une parcimonie voulue, l’ordonnancement bien compris du service d’ordre ont assuré à l’application de la peine capitale la publicité exigée par la loi, sans satisfaire, toutefois, les goûts malsains de gens qui vont à une exécution comme à une parade, et veulent s’offrir l’émotion forte de voir tuer un homme.
Ceux qui n’ont pas durant deux heures, longues, interminables, suivi, comme nous, les sinistres
Préparatifs de l’homicide ont une chance que leur envient les journalistes et tous ceux que le devoir professionnel condamne à suivre les moindres péripéties de la sanglante tragédie légale.
Quoi de plus lugubre que ce travail préparatoire du montage de la machine guillotin. L’arrivée du fourgon semblable à ceux des pompes funèbre, ces aide qui travaillent sans bruit, qui fouillent dans des boites étranges. Deux lanternes où brûlent des bougies fumeuses éclairent mal la des objets bizarres éparpillés sur le sol.
Puis peu à peu ces pièces prennent une signification. Deux traverses encastrées en croix vont former la base de l’appareil. Méticuleusement on les cale et les décale. Leur position plane, horizontale est enfin attestée par force témoignages du niveau d’eau. Puis les montants se dressent, sont coiffés d’une traverse où est appendue une poulie. Le couperet est ensuite mis en place, on le fait glisser dans la rainure. La bascule posée, le premier aide en expérimente le bon fonctionnement, le baquet ou tombera la tête, à forme de baignoire d’enfant, est entouré d’un sorte de paravent en bois qui arrêtera le giclement du sang. Le panier pour le corps gît ouvert après de la bascule.
Les spectateurs assez rares, suivent des yeux tout le travail, durant lequel pas un coup de marteau n’a été donné. La machine moderne n’est soutenue que par des écrous et des boulons. M. Deibler se contente de surveiller ses auxiliaires et de donner le dernier coup d’œil du maître.
Enfin les aides, Viennent de terminer leur labeur consciencieux, en ouvriers experts connaissant tous les détails de leur outil, quittent leur bourgeron, et le fourgon prend la route de la prison pour y chercher le condamné.
L’attente est longue, angoissante pour tous. Mais on apprend que l’homme qui va mourir a voulu se mettre en règle avec le ciel. Il se confesse, écoute dévotement la messe et fait une dernière communion.
Il rachète, par ces quelques minutes de repentir, tous les forfaits odieux et pourra entrer de plain pied dans le séjour ultime des bienheureux.
Trois quarts d’heur interminables se sont écoulés, et le fourgon reparait.
Le prêtre apparaît dès que sabbat la portière d’arrière. Il est pâle et visible ému. Derrière lui se dresse le condamné, livide, le haut de sa large carrure émerge de la grande échancrure faite dans chemise de toile grossière.
Blanquefort amaigri au régime pénitentiaire. Ce rude paysan s’est mal accommodé de la vie de cellule, et cette claustration, et peut-être aussi le remords et la peur du châtiment suprême ont influé sur la forte constitution de l’assassin de la famille Déjean.
La brute a un regard hébété, inexpressif ; il marche vers la guillotine qui vient de lui apparaître avec la résignation inconsciente du bœuf conduit à l’abattoir. Pas un geste, pas une parole révélant l’impression morale physique de celui qui va au supplice.
Et quand le condamné est poussé sur la planche-bascule, on ne perçoit pas de mouvement de recul. Il semble, au contraire, obéir docilement à la faible pression des aides, qui paraissent aussi impassibles que leur patient.
Un bruit sourd et la vindicte publique est satisfaite. Le cadavre mutilé roule dans le panier au milieu d’une épaisse couche de son. Le baquet-baignoir, ou la tête est tombée, est vidé dans le grand panier. Prestement les aides lavent, nettoient, frottent, toutes les taches sanglantes comme pour effacer les traces d’un meurtre froidement, délibérément commis par la société, en état de légitime défense contre les criminels, et qui veut, par l’exemple de ces supplices barbares terroriser les assassins et arreter la vague montante de la criminalité.
J.BONNAFOUS