ARTICLE DU JOURNAL « LE MONDE »
DU 15 JANVIER 2008.
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Il y a un petit parfum de revanche, et le dossier de révision du procès de Dany Leprince grandit à l'ombre de l'affaire Seznec. Les deux affaires ne se ressemblent pas : Dany Leprince, soixante-treize ans après le vieux bagnard, a été condamné en 1997 à la réclusion criminelle à perpétuité et vingt-deux ans de sûreté pour avoir assassiné au hachoir son frère, sa belle-soeur et deux de leurs trois petites filles à Thorigné-sur-Dué, dans la Sarthe. La commission de révision des condamnations pénales, saisie le 20 mars 2006 "d'éléments nouveaux", a ordonné dès le 5 avril et contre l'avis du parquet, un complément d'information.
L'enquête a été confiée à l'un des membres de la commission, Jean Beyer, qui a travaillé dans une si parfaite discrétion que Dany Leprince, "nu face à la justice" et au bord du désespoir, a décidé, le 14 mars 2007, de rester dorénavant dévêtu dans sa cellule. Roland Agret, lui-même condamné à tort en 1970 et réhabilité quinze ans plus tard après s'être coupé deux doigts de la main, s'est chargé du dossier et a tenu par solidarité une conférence de presse tout nu. Renée Leprince à son tour a perdu espoir. La mère du condamné suppliait Agret de lui donner une date pour la révision du procès, ce dont il était bien sûr incapable. Le 15 juin 2007, la vieille dame a soigneusement rangé ses affaires et s'est pendue sans un mot dans son garage.
Le conseiller Beyer parti à la retraite, Martine Anzani, la propre présidente de la commission de révision, a repris l'enquête. C'est elle qui avait décidé, en dépit de ses propres réticences, de saisir la cour de révision de l'affaire Seznec. En vain. La cour a décidé le 14 décembre 2006 qu'il n'y avait pas d'éléments nouveaux "de nature à faire naître un doute".
Et les deux avocats qui s'étaient battus pour la mémoire du bagnard, Yves Baudelot et Jean-Denis Bredin, défendent désormais Dany Leprince. "Le combat pour Seznec, nous le poursuivons, indique Me Jean-Denis Bredin, mais aujourd'hui, une seconde injustice réunit nos efforts."
L'échec de la réhabilitation de Seznec n'inquiète guère Roland Agret. "Ce qu'ont fait les deux avocats est formidable, l'échec n'est pas de leur côté." Il a rassemblé, avec Nicolas Poincaré, journaliste à RTL, les incohérences du dossier dans un livre à paraître le 17 janvier, Condamné à tort, l'affaire Leprince (Michel Lafon, 260 pages, 18,50 euros). Un livre brutal et sincère, qui met vigoureusement les pieds dans le plat : le massacre de Thorigné-sur-Dué comporte un nombre étonnant d'invraisemblances. "J'ai fait ce livre parce qu'on l'a jugé au nom du peuple français, explique Roland Agret. C'est un moyen de faire connaître la vérité au peuple français."
La demande de révision "part des traces de pas retrouvées dans la maison le jour du crime", indique Me Baudelot. Des traces de femme et d'homme, imprimées dans le sang. Les traces de femme pourraient être celles de Martine Leprince, la femme de Dany et sa principale accusatrice. Elle avait assuré qu'elle avait vu son mari frapper son beau-frère avec une feuille de boucher, puis aperçu les corps de sa belle-soeur et de ses deux petites nièces, sans avoir le courage d'aller plus loin, à la recherche de Solène, la petite dernière, puis elle était rentrée chez elle en "faisant comme si de rien n'était".
Deux ans plus tard, Solène, la seule rescapée du massacre et qui commence à parler, explique que Martine l'a lavée et couchée le soir du crime. Martine Leprince explique alors que Solène avait du sang sur elle, qu'elle l'a accompagnée chez les parents de Dany pour la leur confier, ce qu'ils auraient refusé. Elle aurait alors ramené la petite dans sa chambre - en enjambant les corps pour la quatrième fois - et se serait allongée auprès d'elle le temps qu'elle s'endorme (Le Monde du 29 avril 2006).
Des déclarations successives qui laissent "stupéfait" Me Baudelot. Les traces d'homme, elles, restent inconnues, l'enquête a seulement reconnu que ce n'étaient pas celles de Dany Leprince.
Or plusieurs témoignages assurent que Martine Leprince avait un amant, un cantonnier, mollement interrogé par les gendarmes.
Il y a ensuite les couteaux : un premier a été retrouvé chez les victimes, avec sur la lame un ADN masculin inconnu. Sur un autre, découvert chez Martine Leprince, les enquêteurs ont isolé une trace de sang compatible avec celui de l'une des petites filles tuées, et une autre trace qui n'est pas celle des victimes ni de Dany Leprince.
Autre élément nouveau, le coup de fil qu'une chirurgien-dentiste a reçu après le procès, d'un homme qui croyait appeler la gendarmerie. Il assure qu'il refaisait l'électricité du grenier le jour du crime et a caché avec lui la petite Solène pendant la tuerie : il donne des détails inédits mais se trompe lourdement sur l'heure du crime. "Je crois que la condamnation de Dany Leprince a été injuste, indique calmement Me Bredin. S'il suffit, comme le dit la loi, d'un doute, il y a dans ce dossier infiniment plus qu'un doute."
Franck Johannès.
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