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 Pierre Guyonnet, parricide - 1844

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Adelayde
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MessageSujet: Pierre Guyonnet, parricide - 1844   Dim 29 Jan 2017 - 17:13

PIERRE GUYONNET, PARRICIDE

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COUR D'ASSISES DE LA CHARENTE-INFÉRIEURE (Saintes).
(Correspondance particulière de la Gazette des Tribunaux.)

Présidence de M. Merveilleux, conseiller à la Cour royale de Poitiers.
Audiences des 28, 29 et 30 août.


PARRICIDE. — EMPOISONNEMENT PAR L'ARSENIC.
-------=-------

Jean Guyonnet, vieillard de 88 ans, habitait le village de Lhoiré, dans la commune de Verrins. Malgré son âge avancé, Guyonnet avait gardé une grande gaîté de caractère, et sa santé était florissante.
Père de quatre enfans, Marie, Charles, Louise et Pierre, il vivait depuis la mort de sa femme avec les deux premiers, et l'harmonie qui existait entre eux ne fut jamais troublée. Louise était mariée et résidait près de La Rochelle ; Pierre, également marié, avait son domicile à Longève, peu distant de Lhoiré. Le 7 mars Guyonnet alla voir son fils Pierre, et celui-ci lui promit de lui rendre sa visite le dimanche suivant, et de lui porter du vin qu’il lui devait. Cependant il vint la veille à Lhoiré sans y être attendu ; il y arriva entre neuf et dix heures du matin, sans amener de vin à son père.

Ce jour-là, Guyonnet s'était levé, selon son habitude, à six heures du matin, et après le départ de son fils Charles pour le travail ; Marie était elle-même absente. Il avait, d'après l'usage des habitans de la campagne, pris quelque chose en se levant, et s’était ensuite promené dans son jardin ; puis, sur les neuf heures, il avait acheté quatre harengs d'une revendeuse à laquelle il avait dit qu'il se portait toujours très bien. Il se disposait à aller dans les vignes, lorsque son fils Pierre arriva. Ils déjeunèrent ensemble. Il était onze heures environ lorsque son fils quitta la maison.
Ayant rencontré le nommé Surville, il lui dit que son père n’était pas bien mais sans préciser ce qui pouvait le faire souffrir. Vers midi, Charles Guyonnet revint des vignes ; il trouva son père assis près de la porte, dans l’intérieur de la maison. Le vieillard était immobile, son visage était très pâle, les yeux fermés et la tête penchée sur son épaule. Charles lui dit avec effroi :

« Mon père, êtes-vous malade ? Me reconnaissez-vous ? »

Mais il ne reçut aucune réponse. Alors il se mit en devoir de le déshabiller : il parvint à le mettre au lit. A peine Guyonnet fut-il couché, que des vomissemens se manifestèrent et se prolongèrent sans interruption pendant près de deux heures.
Ces vomissemens ne purent être arrêtés ; ils continuèrent pendant toute la journée et pendant la nuit suivante ; il en fut de même des évacuations alvines.

Pierre Guyonnet fut averti de l'état de son père, et il vint à Lhoiré le dimanche sur les dix heures du matin. Il retourna chez lui dans la soirée, et revint le lundi matin. A son retour, son frère alla chercher Marie à La Rochelle Pierre était allé le même jour inviter le curé à venir près de son père. Lorsque cet ecclésiastique se présenta, le malade était sans mouvement et ne pouvait proférer une parole. Le vieillard succomba dans la nuit suivante, après avoir été en proie à de violentes convulsions. On s’occupa des préliminaires de son inhumation ; le cercueil fut commandé, le curé prévenu. Mais le maire de la commune apprit que neuf poules, dont quatre appartenaient au défunt, étaient mortes dans les journées de samedi, dimanche et lundi ; et comme ces poules cherchaient habituellement leur nourriture sur la cour où se trouve le fumier su lequel avaient été jetées les déjections de Guyonnet, il vint naturellement à la pensée de ce magistrat qu’elles avaient pu crever pour avoir mangé ces déjections. Des soupçons d’empoisonnement s’élevèrent dans la commune, et l’autorité donna des ordres pour que l'enterrement de Guyonnet fût différé.

Le juge de paix, prévenu, donna avis au ministère public des bruits qui circulaient, et aussitôt cet avis reçu, le juge d’instruction et le procureur du Roi de La Rochelle se transportèrent au village de Lhoiré, assistés de deux médecins et d'un pharmacien. On procéda à l'autopsie de Guyonnet et cette première opération eut pour résultat de faire reconnaître qu’il existait dans les organes de la poitrine et du ventre de graves désordres tels que l’ingestion de substances vénéneuses pouvait en produire, et auxquels la mort devait d’autant plus être attribuée qu’il n’existait aucune trace d’affection mortelle soit dans ces organes, soit dans le cerveau.

Les poules et certaines parties du corps furent saisies pour être soumises plus tard à une analyse chimique ; l’autorité judiciaire crut devoir aussi soumettre à l'appréciation des hommes de l’art une certaine quantité de terre prise au dessus et au dessous du cercueil de Guyonnet, qu'on avait inhumé après la première visite des médecins.

Il avait été appris également, dès les premiers jours, que Pierre Guyonnet avait acheté de l'arsenic pour soigner ses bestiaux ; il déclara lui-même que, n'ayant pas tout employé, il avait enfoui dans la terre ce qui lui était resté. On voulut de suite vérifier, et l'on saisit, sur son indication, une certaine quantité de terre recueillie à l'endroit où Guyonnet prétendait avoir enfoui cet arsenic ; le tout fut soumis à une double analyse faite à La Rochelle et à Paris. Il est résulté de ces deux opérations qu'il n'y avait d'arsenic ni dans l’une, ni dans l'autre terre, tandis qu'il en existait dans les poules et dans le cadavre de Guyonnet. La quantité de substance toxique trouvée notamment dans la portion de foie examiné a été évaluée par MM. Flandin, Pelouze et Danger à 50 milligrammes. Jean Guyonnet était donc mort empoisonné. Qui pouvait être l'auteur du crime ? Toutes les circonstances que vont reproduire les débats signalèrent bientôt Pierre Guyonnet, le propre fils de la victime.
A ces charges accablantes, l'accusé, sur l'interrogatoire que lui fait subir M. le président, répond par des dénégations énergiques. On passe ensuite à l'audition des témoins.

M. Brossard, docteur-médecin à La Rochelle, rend compte de l'autopsie qu'il a faite conjointement avec M. le Docteur Gaudin, du cadavre de Jean Guyonnet.

« Nous avons reconnu, dit le témoin, qu'il n'existait à la surface du corps aucune trace de violence qui pût rendre compte de la mort rapide du sujet ; la raideur des articulations était peu prononcée » et la teinte violacée répandue à la partie postérieure du corps était un phénomène purement cadavérique. La bouche, contenait un ver intestinal ; la teinte pâle et l'intégrité des membranes qui tapissent cette cavité, n'indiquait l'action d'aucune substance corrosive. Passant à l'examen des organes internes, nous n'avons reconnu aucune trace de lésion apoplectique dans le cerveau, et les poumons étaient sains, seulement, à leur surface se trouvaient quelques fausses membranes qui maintenaient adhérente la plèvre pulmonaire à la partie voisine de la plèvre costale.

» Ces altérations pathologiques reconnaissaient pour causes d'anciennes lésions qui devaient remonter à une époque reculée. Le cœur présentait à sa surface plusieurs plaques blanchâtres ; ce genre d'altération signalé par les auteurs se rencontre fréquemment sans qu'on puisse lui assigner aucune cause, et se présente même, dans le cas où la mort arrive par suite d'une blessure grave. La teinte et la consistance de cet organe n'étaient pas tout à fait normales ; sa couleur, un peu plus pâle que d'habitude, et sans qu'on puisse dire qu'il y eût ramollissement de la fibre musculaire, on ne pouvait s'empêcher de reconnaître que sa densité n'était pas celle qu'elle présente habituellement.

» L’œsophage, portion du canal alimentaire qui transmet les alimens de la bouche à l'estomac, présentait à sa partie inférieure une teinte brune, disposée par lignes longitudinales laissant entre elles des intervalles où la membrane muqueuse présentait sa teinte pâle habituelle. Le grand cul-de-sac de l'estomac, qui reçoit immédiatement les substances alimentaires, présentait les altérations suivantes : Plusieurs plaques noirâtres, érosions, tuméfactions, causées par la présence d'une assez grande quantité de gaz dans l'épaisseur des parois stomacales ; ramollissement des trois tuniques de l'estomac, si bien qu'elles se déchiraient par une traction légère. Cet organe contenait en outre 60 grammes d'un liquide noir qui a été soigneusement recueilli, pour être soumis plus tard à l'analyse chimique. L'organe lui-même, séparé des parties voisines, a été réservé pour être soumis aux mêmes épreuves. Il contenait plusieurs vers intestinaux de l'espèce dite ascaride lombricoïde. Le duodénum et la partie supérieure de l'intestin grêle présentaient, à un degré plus marqué encore que l'estomac, cette interposition de gaz dans l'épaisseur de leurs membranes, bien qu'il n'y eût ni taches noires, ni érosions, ni ramollissement ; ce boursouflement était tel que, bien qu'ils eussent été incisés dans toute leur largeur, ces organes restaient à la surface de l'eau dans laquelle ils avaient été plongés, en dépit de la différence des pesanteurs spécifiques habituelles. 120 grammes environ d'un liquide de même couleur et fluidité que celui trouvé dans l'estomac ont été recueillis pour être soumis aux mêmes épreuves. Un grand nombre d'ascarides lombricoïdes se trouvaient aussi dans cet organe. Le gros intestin ne présentait de remarquable, sinon une grande quantité des mêmes vers intestinaux à l'état naissant. L'examen attentif de ces diverses altérations, la circonstance préexistante de vomissemens noirs fréquens, d'évacuations alvines ont laissé dans notre esprit la conviction que Jean Guyonnet est mort par l'effet d'une irritation violente du tube digestif, sans que nous puissions, quant à présent, déterminer la cause du phénomène morbide. Nous ne saurions maintenant non plus délimiter la part que la présence des vers intestinaux a pu prendre à l'accomplissement de la catastrophe. »


M. Gaudin, médecin à La Rochelle. Ce témoin dépose dans le même sens ; et, sur l'interpellation de M. le président, déclare que la coïncidence des symptômes remarquée lors de l'autopsie avec l'existence de l'arsenic trouvé par les chimistes, rend probable la mort de Guyonnet par poison.

On entend ensuite MM. Hubert et Vial, pharmaciens à La Rochelle, et M. Bertaut, professeur de chimie, qui viennent rendre compte des opérations auxquelles ils se sont livrés. Ces Messieurs concluent :

1° qu'il existait de l’arsenic dans les poules ;

2° qu'il est à peu près certain qu'il en existait dans les déjections alvines, et très probablement, mais en quantité faible, dans l'estomac et les intestins soumis à l’analyse, peut-être même dans le tissu des autres organes, sans qu’il leur ait été possible d'en faire la preuve indubitable ;

3° que la terre prise à Longève n'est pas arsenicale, et que la poudre blanche, pareille à celle qui a été achetée par l’inculpé, est réellement de l'arsenic blanc ou acide arsénieux.

L’huissier appelle M. Pelouze, membre de l’Institut, professeur de chimie, qui, conjointement avec MM. Danger et Flandin, a été chargé de procéder à l'analyse chimique des restes de Jean Guyonnet et d'autres matières. M. Pelouze n’a pu se présenter ; MM. Flandin et Danger sont seuls présens. Après avoir décrit l'épreuve faite pour constater la pureté des réactifs, ces messieurs s’expriment ainsi dans leur rapport :

Analyse de la terre contenue dans le bocal n°8, portant pour suscription : Bocal en verre contenant de la terre dans laquelle l’inculpé déclare avoir enfoui de l’arsenic.

Versée dans une large capsule en porcelaine, cette terre, examinés avec soin, n'a présenté aucune trace de matière blanche pulvérulente, ressemblant à de l’acide arsénieux. Pour un premier essai, il a été pris cent grammes, que l’on a traités par l’eau distillée portée à ébullition et renouvelée au fur et à mesure de l’évaporation. Après un lavage suffisant, le liquide a été filtré, rapproché par concentration, puis introduit dans un appareil de Marsh (procédé de l'Institut). Aucun dépôt d'arsenic ne s’est formé dans le tube ; le gaz allumé n'a donné aucune tache. Pour un second essai, on a pris cinq cents grammes de la même terre, bien mélangée, que l'on a traitée à froid, par un excès d’acide azotique, puis par quelques gouttes d’acide chlorhydrique ; on a étendu le mélange d'eau distillée, portée à ébullition, en renouvelant l'eau au fur et à mesure de l’évaporation, décanté puis filtré le liquide qui était coloré en jaune rougeâtre par des composés ferriques. Les sels ayant été transformés en sulfates par l’acide sulfurique, le liquide surnageant a été décanté, évaporé, à siccité et le résidu, repris par l'eau acidulée d’acide sulfurique, introduite dans un appareil de Marsh (procédé de l’Institut), n’a fourni aucune trace d’arsenic.

Analyse du liquide trouvé dans les intestins de Guyonnet

Nous n’avons opéré que sur la moitié environ du liquide contenu dans la bouteille, c’est-à-dire sur cinquante grammes. Après addition de quelques gouttes d'acide sulfurique, nous avons fait évaporer le liquide et carbonisé le résidu solide par six grammes d'acide sulfurique. Le charbon, reconnu sec et friable, a été humecté d'acide chloro-azotique, desséché de nouveau, puis lavé à diverses fois par l'eau. La liqueur, tout à fait incolore, a été introduite dans un appareil de Marsh, monté d'après les indications données par l'Institut et préalablement essayé. Après quelques instans, il s'est déposé dans ce tube à condensation, à vingt-sept millimètres environ de la partie chauffée, un anneau miroitant et d'aspect métallique. Pour rendre cet anneau plus visible, on l'a fait passer dans une partie du tube effilé à la lampe et d'un diamètre plus étroit. On a pu ainsi constater la volatilité du métal.

Analyse du foie

La portion de foie qui nous a été adressée était dans un état de putréfaction encore peu avancé. Pour une première analyse, nous en avons pris cent grammes, qui on été carbonisés avec trente grammes d'acide sulfurique, dans une capsule neuve de porcelaine de Sèvres, de dix-sept centimètres de diamètre. La carbonisation a été conduite à petit feu et avec lenteur. Le charbon obtenu était parfaitement sec et friable ; il a été réduit en poudre, humecté par une quantité suffisante d'acide chloro-azotique, desséché de nouveau, puis repris et lavé à différentes fois par l’eau porté à l'ébullition. La liqueur distillée a été rapprochée par concentration, puis introduite dans un appareil de Marsh disposé comme le précédent, et aussi préalablement essayé. Presqu'aussitôt on a vu se former dans le tube conducteur à vingt-sept millimètres environ de la partie chauffée, un anneau miroitant et d'aspect métallique, qui avec le temps est devenu considérable. Au bout de vingt cinq minutes, la quantité de métal ainsi condensée, suffisant et au-delà pour qu'on ne puisse en méconnaître la nature, on a retiré le charbon qui enveloppait la partie moyenne du tube, enflammé le gaz, et recueilli au contact de la flamme des taches dans plusieurs capsules de porcelaine. Ces taches étaient de couleur fauve, miroitantes et métalliques. Elles se volatilisaient à la flamme du chalumeau, et disparaissaient instantanément au contact d'une dissolution étendue de chlorite de soude.

Pour fournir à la justice d'autres pièces de conviction (la quantité de foie réservée étant plus que suffisante pour une ou même plusieurs expertises), il a été pris de nouveau cent grammes de foie, que l'on a traités comme dans l'opération précédente, si ce n'est qu'au lieu d'isoler et de concentrer l'arsenic à l'état métallique, au moyen de l'appareil dit de l'Institut, on a brûlé l'hydrogène arsénié dans l'appareil imaginé par deux d'entre nous, MM. Danger et Flandin. L'appareil avait été préalablement essayé, et le tube à combustion pesé exactement. Le liquide suspect introduit dans le flacon, et la combustion du gaz parfaitement régularisée, une auréole blanche qui n'a pas tardé à s'épaissir et à s'étendre, s'est déposée dans la branche ascendante du tube coudé, au niveau même de la flamme. L'eau de combustion s'est écoulée goutte à goutte du condenseur par la petite ouverture ménagée pour lui laisser passage. Au terme de l'opération, le tube à combustion a été desséché, puis pesé de nouveau. L'augmentation du poids produit par le dépôt d'acide arsénieux était très rigoureusement appréciable : elle était d'un milligramme 6|10.

On a opéré diverses réactions, soit avec l'eau de combustion, soit avec l'acide arsénieux solide :

1° La dissolution a précipité en jaune serin (sulfure d'arsenic) par l'acide sulfhydrique ;

2° Elle a précipité en vert (arsénite de cuivre), par une dissolution de sulfate de cuivre ammoniacal ;

3°Evaporée dans une petite capsule en porcelaine, elle a laissé un résidu sec (acide arsénieux), humecté par l'acide chloro-azotique, acide qu'on a ensuite fait évaporer, ce résidu est devenu déliquescent à l'air (acide arsénique) ; repris par l'eau, il s'y est dissous complètement, et la dissolution a précipité en rouge brique par l'azotate d'argent neutre (arséniate d'argent) ;

4° Une partie du dépôt blanc d'acide arsénieux solide a été transformée en arsenic métallique, au moyen du flux noir ;

5° Une autre partie a été brûlée sur un charbon ardent, pour constater l'odeur propre à l'arsenic. Cette odeur caractéristique a été constatée à plusieurs reprises par chacun de nous.

Analyse des terres du cimetière de Verrines, prises au-dessus et au-dessous du cercueil de Jean Guyonnet

Il a été pris dans chacun des vases qui renfermaient ces échantillons de terre, 500 grammes de matière que l'on a étendus d'eau rendue légèrement alcaline par la potasse (3 grammes), et fait bouillir pendant une demi-heure. On filtré le liquide, lavé à plusieurs reprises le résidu, réuni les eaux de lavage aux eaux-mères, poussé à sec, carbonisé la matière solide par l'acide sulfurique, et repris par l'eau. La portion solide des terres a été traitée par l'acide azotique à froid, jusqu’à cessation de l'effervescence produite par la décomposition des sels calcaires ; après quoi l’on a porté le mélange à ébullition.

La matière refroidie, on y a ajouté quelques grammes d’acide chlorhydrique, puis de l'eau, et L’on a chauffé de nouveau en renouvelant de temps en temps le liquide d’évaporation. L'action de l'acide étant épuisée, on a repris par l’eau distillée et filtrée ;  au liquide, on a ajouté une quantité d'acide sulfurique suffisante pour transformer tous les azotates en sulfates, chauffé jusqu'à siccité, et traité enfin le résidu par l'eau aiguisée d'acide sulfurique. Les liqueurs réunies ont été introduites dans un appareil de Marsh (procédé de l'Institut), elles n'ont pas fourni d'arsenic.

Conclusion. Des opérations dans lesquelles nous venons d’entrer, nous tirons les conséquences suivantes :

1° La portion du cadavre de Jean Guyonnet contenait une quantité très notable d’arsenic : cette quantité peut être évaluée à deux milligrammes au moins pour cent grammes ; ce qui, au minimum, porterait à cinquante milligrammes la quantité de substance toxique contenue dans cet organe, à supposer que le foie pesât deux kilogrammes et demi, poids moyen d’un foie d’homme adulte.

2° Le liquide contenu dans les intestins dudit Guyonnet renfermait un corps métallique, que nous considérons comme de l’arsenic, quoique nous ayons jugé inutile, à raison du résultat obtenu par l’analyse, de le soumettre aux opérations propres à le caractériser.

3° Il n’existait aucune trace d'un composé arsenical dans les trois échantillons qui se rapportaient, le premier à de la terre dans laquelle l’accusé déclarait avoir enfoui de l'arsenic ; les deux autres à de la terre du cimetière de Verrines, prises au-dessus et au-dessous du cercueil de Jean Guyonnet...

MM. Danger et Flandin, successivement entendus, déclarent persister dans les conclusions de leur rapport écrit ;
Selon eux, la présence de l’arsenic dans les matières traitées ne peut s’expliquer que par un empoisonnement par l’ingestion de poison pendant la vie.

On entend les autres témoins

La veuve Martineau : lundi matin, 11 mars, Pierre Guyonnet arriva chez son père au soleil levant. Une demi-heure après, je m’y rendis. Je trouvai Pierre Guyonnet tenant dans sa main une assiette blanche dans laquelle il avait préparé de la soupe qu’il était au moment de faire manger à son père ; il lui en présenta une cuillerée qu'il lui mit dans la bouche, le bonhomme chercha à la mâcher, il ne put l’avaler et la cracha ; je sortis avec Pierre, et nous allâmes chez Douhaud ; quelque temps après la femme Barreau vint chercher Pierre Guyonnet pour qu’il allât auprès de son père qui vomissait des matières ressemblant à de la suie délayée. Pierre prit un balai pour les nettoyer, disant que cela le dégoûtait de voir de semblables choses. Plus tard, je vis arriver Marie Guyonnet chez son père, il était alors midi. Elle se précipita sur son père en s’écriant que si elle avait été là, son père ne serait pas où il était. Cette fille couvrait son père de baisers, et le pauvre bonhomme, par un effort qu’il fit, passa son bras autour du cou de sa fille. A l’exclamation de sa sœur, Pierre Guyonnet répondit :

« - F… bête, quand tu aurais été là, tu n’aurais pas empêché la maladie.
- Oui, je l’aurais empêchée, dit-elle »


Marie Barreau, veuve Diard : Le dimanche 10 mars, je vins voir mon beau-frère Jean Guyonnet. Pendant la journée je l'ai vu vomir deux fois ; il ne pouvait parler, il rendait des matières noires comme la cheminée ; et parmi ces matières il a  rendu un ver par la bouche. Je revins le lundi matin, j’y trouvai mon neveu Pierre, qui fit manger à son père quelques cuillerée d'une soupe qu'il m'a dit avoir faite avec le bouillon des poules qu'on avait trouvées mortes. Son père en mangea une cuillerée, et comme il ne pouvait achever ce qui était dans l'assiette, Pierre jeta le reste dans l'évier. J'ai toujours connu mon beau-frère d'une bonne complexion, il n'était jamais malade.

M. Corriveau,  pharmacien à La Rochelle : Vers le mois de septembre, Pierre Guyonnet vint chez moi pour me payer une rente qu'il me devait ; à cette occasion il me demanda de la noix vomique, ou même, je crois, de l'arsenic ; mais, comme il n'avait pas d'autorisation du maire de sa commune, je refusai. Il me disait qu'il avait besoin de détruire une grande quantité de rats qu'il avait dans sa maison ; je crois lui avoir dit que l'arsenic était le poison préférable pour obtenir ce résultat.

M. Bérard, maire de Longève
: Vers les premiers jours de février, Pierre Guyonnet vint me dire que ses jeunes agneaux étaient dévorés par les rats et autres animaux malfaisans ; il me demanda un certificat qui lui permît de se procurer du poison ; je ne fis aucune difficulté pour le lui donner, l'ayant toujours connu sous de bons rapports. Je le rencontrai quelques jours après, et je lui demandai s'il avait fait usage du poison qu'il avait acheté ; il me dit que oui, que dès le lendemain au matin il avait trouvé mort dans son toit à brebis l'animal qui faisait périr ses agneaux ; je me souviens de lui avoir conseillé d'enterrer le poison qui lui restait.

M. Fleury, pharmacien à Marans
: Le 5 février dernier, un individu, que je reconnaissais pour être de la commune de Longève, se présenta chez moi, et me demanda de l'arsenic pour détruire des animaux malfaisans ; je n'hésitai pas à lui en délivrer, lorsqu'il m'eut exhibé le certificat de son maire ; je lui donnai 50 grammes d'arsenic en poudre tamisé. Je ne me rappelle pas la couleur du papier qui renfermait l'arsenic ; je crois cependant qu'il était blanc ; je crois du moins pouvoir affirmer qu'il n'était pas rouge.

La demoiselle Virginie Torchon
: Je demeure tout près de Jean Guyonnet. Je me rappelle que pendant la semaine qui a précédé la mort de ce vieillard, j'ai vu son fils Pierre aller chez lui deux ou trois fois. Comme cet homme n'y venait pas habituellement, j'en fus étonnée ; je me demandai, pourquoi il venait si souvent voir son père dans un temps où sa sœur Marie était absente. Le samedi 9 mars, j'entrai vers neuf heures du matin chez le père Guyonnet avec la femme Douhaud pour acheter des harengs ; le vieillard me parut être dans son état de santé habituel ; quelque temps après, j'ai vu Pierre entrer chez lui. Sur les midi, ma voisine Douhaud vint me dire que le père Guyonnet était très malade et prêt a mourir ; nous y courûmes, et le fils Charles nous dit qu'il avait eu grand'peine à le coucher ; qu'il avait vomi. Pierre parlait avec les personnes qui l'entouraient et ne paraissait pas chagrin.

Jacques Benoit
: Dans la soirée du samedi 9 mars, j'appris que le bonhomme Guyonnet était malade ; je fus le voir le lendemain dimanche ; je lui dis en plaisantant : « Comment, bonhomme ! vous vous avisez d'être malade. »

Il me dit :« Oui ; c'est mon point de côté qui en est cause. »

Il mettait sa main sur le côté gauche de son estomac ; il me dit que le matin, après son lever, il avait tué le ver avec un morceau de pain et un verre de vin ; que ensuite la marchande de harengs était venue ; que peu de temps après il se disposait à aller aux vignes lorsque son fils Pierre vint le voir ; et l'ayant trouvé sur le seuil de la porte, il lui dit :

« Mon père, où voulez-vous aller par le temps qu'il fait ? un homme de votre âge ne doit pas tant travailler ; rentrez donc et nous causerons un peu. »

Qu'ils étaient rentrés. Peu de temps après son fils lui demanda à déjeuner. Il fit alors griller sur le feu un des harengs qu'il avait achetés, et il dit à son fils :

« Toi qui es plus jeune, va tirer du vin au petit quart. »


Qu'ensuite ils s'étaient assis et avaient déjeuné ensemble. Le père Guyonnet a ajouté que quelque temps après le départ de son fils, il avait ressenti comme un brouillard de colique qui l'avait pris tout à coup, qu'il avait vomi et avait été par le bas, et qu'à son arrivée, son fils Charles l'avait couché. Quand le père Guyonnet me disait cela, il était très faible, mais il avait toute sa tête. J'ai entendu dire à Charles et à la femme Diard, qu'il avaient jeté dehors sur le fumier qui était devant la porte les matières que le vieux avait rendues. Lorsque l'accusé me parlait de son père, il le traitait de vieux j... f...... et disait que plus tôt il serait mort mieux ça vaudrait pour ses enfans qui n'auraient plus de pension à payer.

Marie Benoit, femme Dardillac
: Dans les premiers jours de février dernier, Marie Guyonnet, qui était en journée chez moi, me dit que son père avait été forcé d'envoyer un huissier chez son fils pour le forcer à lui donner du pain, et qu'à cette occasion Pierre Guyonnet avait été chez son père, et lui avait fait une scène  scandaleuse, en lui disant :

« Vieux gredin, vieux gueux, vieux c.., j'aurais voulu que le feu du ciel vous eût brûlé ! »


J'ai entendu parler de la maladie du vieux Guyonnet ; tout le monde du pays disait qu'on pensait que son fils l'avait empoisonné ; sa fille Marie en avait le plus grand soin.

François Dardillac : Le samedi 9 mars au matin, je vis Pierre Guyonnet, qui me dit qu'il venait de chez
son père ; je lui trouvai un air qui ne lui était pas habituel ; il avait l'air roulade ; il était pensif, et sa parole était tremblante. Le mardi suivant, j'ai appris la mort du vieux Guyonnet ; on me dit que des poules étaient mortes en même temps que lui, et qu'on pensait qu'il avait été empoisonné ; on accusait son fils Pierre de ce crime.

Joseph Surville : Le samedi 9 mars dernier, sur les dix à onze heures du matin, j'ai été accosté par Pierre Guyonnet, qui venait de chez son père ; il me dit que son père n'était pas bien ; il avait l'air d'un homme qui n'est pas à lui ; il avait l'air d'être ailleurs ; il était volage et distrait, il ne tenait pas en place et paraissait toujours prêt à s'en aller. Le dimanche, Pierre vint chez moi et me dit :

«Mon père est fort mal, c'est encore du travail pour vous, vous ferez son cercueil ; au reste, qu'il meure ou qu'il vive, mes pleurs pour lui sont jetés. »

Pierre Douhaud : Le mardi 12 mars, sur les midi, après la mort du père Guyonnet, son fils Pierre vint à la maison ; il ne paraissait pas plus chagrin que la veille.

Je lui dis : « Sais-tu que si les autorités savaient que ton père est mort si promptement et que vos poules sont mortes en même temps, il ne serait pas enterré avant d'avoir été visité ? »

« Tu crois cela,
me dit-il, mais si mon père est mort empoisonné, pourrait-on trouver le poison dans le corps d'un vieillard de cet âge?»

Je répondis : «Oui, y en aurait-il gros comme une tête d'épingle. »

Alors il baissa les yeux et prit un air pensif. Un jour que je partais pour Marans, le vieux Guyonnet me chargea de dire à son fils, de Longève, de lui apporter le pain qu'il lui devait ; je m'acquittai de ma commission, et Pierre me dit alors qu'il ferait tant manger de miches à son père qu'il en crèverait peut-être.

Marianne Busseau, femme Douhaud : Cette femme raconte ce que son fils, âgé de quatre ans et demi, lui aurait rapporté ; qu'étant à s'amuser sur le quéreux qui est vis à vis de la porte de la maison de Jean Guyonnet, il avait vu un homme ayant à la main la moque du bonhomme Guyonnet, mettre du sucre en poudre blanche dans cette moque, et la porter au cellier où il la remplit de vin à la barrique. J'ai demandé à mon fils où cet homme avait pris ce sucre ; il m'a dit qu'il l'avait pris dans sa poche, et que le sucre était dans du papier rouge. J'ai entendu l'accusé dire que son  frère était fou, qu'il répétait sans cesse le mot oremus. Il riait et avait un air content. On entend plusieurs témoins, qui rapportent ce que le  petit Douhaud leur aurait raconté. Cet enfant est ensuite appelé ; mais c'est à peine si M. le président peut tirer une réponse de sa bouche.

M. François Baudeau, desservant de la paroisse de Verrines : Lorsque j'arrivai près de Jean Guyonnet, il était sans connaissance et sans parole ; cependant, ayant tenté un effort sur lui-même, il fit un mouvement assez vif. C'est alors que son fils Pierre, lui mettant la main sur l'épaule, et le recouvrant, lui dit :

« Où voulez-vous aller ? Vous êtes bien pris. »

J'ai été étonné de l'endurcissement de cet homme ; il ne paraissait nullement chagrin.

Pierre Vousseau : Dans la mâtiné du 15 mars dernier, j’ai rencontré Pierre Guyonnet, qui me dit qu'il allait à l’enterrement de son père.

« C'est un homme qui m'a fait bien des bêtises depuis la mort de ma mère, et je m'étonne qu'après les bêtises qu'il m'a faites, j'aille à son enterrement. »

J'ai su depuis qu'on l'accusait d'avoir empoisonné son père. Le 15, je l'ai vu sur la route, conduit par la gendarmerie. Il me dit :

« Je vais à La Rochelle ; nous verrons comment ça ira : ça commence à devenir sérieux. »

D'autres témoins sont ensuite entendus ; mais leurs dépositions offrent peu d'intérêt. Quelques jurés ayant manifesté le désir que le reste du foie de Jean Guyonnet fût soumis à une nouvelle analyse, cette expertise est ordonnée par la Cour ; et, à l'audience du 30, M. Danger, au nom des autres chimistes, vient rendre compte de la nouvelle opération qu'ils ont faite, et qui leur a donné les mêmes résultats que celle à laquelle ils s'étaient livrés à Paris. Toute la journée du 30 a été consacrée aux plaidoiries et aux répliques. Après le résumé de M. le président, les jurés sont entrés en délibération à dix heures et demie du soir ; quelque temps après, ils sont revenus avec un verdict affirmatif.

En conséquence, Pierre Guyonnet a été condamné à la peine de mort.

Gazette des Tribunaux, n° 5 419 du 5 septembre 1844

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MessageSujet: Re: Pierre Guyonnet, parricide - 1844   Jeu 2 Fév 2017 - 22:10



Le Censeur, n° 3 087 du 9 novembre 1844

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MessageSujet: Re: Pierre Guyonnet, parricide - 1844   Lun 6 Fév 2017 - 14:40

TRAITÉ DES POISONS OU TOXICOLOGIE
APPLIQUÉE
À LA MÉDECINE LÉGALE, À LA PHYSIOLOGIE ET À LA THÉRAPEUTHIQUE

Par Ch. FLANDIN

Affaire Guyonnet, jugée aux assises de la
Charente-Inférieure (avril 1845)
Triple expertise


Pages 652 et suivantes


https://books.google.fr/books?id=QLZEAAAAcAAJ&pg=PA652&lpg=PA652&dq=Guyonnet+parricide&source=bl&ots=Xr6CT_PqMN&sig=Q6SV3t2-uDxiHRQxZJdHWJ_YYLo&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiEm9bdyefRAhWGCBoKHaYiClgQ6AEIGjAA#v=onepage&q=

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