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 Quinto Allorto–J. Baptiste Sellier – Le crime de la rue Poussin - 1889

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Adelayde
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MessageSujet: Quinto Allorto–J. Baptiste Sellier – Le crime de la rue Poussin - 1889   Sam 8 Nov 2014 - 18:16

GIUSSEPPE-QUINTO ALLORTO – J. BAPTISTE-DÉSIRÉ SELLIER

LE CRIME DE LA RUE POUSSIN



Alorto (à gauche), Sellier (à droite)





Ces magnifiques photos nous viennent de Testou :


-----=-----=-----

LES FAITS

Giuseppe Quinto Alorto et Jean-Baptiste Désiré Sellier - 26 et 30 ans. Le 19 mars 1889, lors d'un cambriolage au 10 bis, rue Poussin à Paris, poignardent le jardinier Jules Bourdon, 29 ans, qui résidait sur place en tant que gardien. Leur complice Charles Mécrant, condamné à mort avec eux, est gracié. Le dernier complice, Pierre Catelain, est condamné à vingt ans de bagne.
Alorto est réveillé le premier à 4h45.... Sellier gémit : "On m'a lié les haricots !" Devant la bascule, il embrasse l'aumônier et lui dit "Bonne chance !"

Condamnation : 29 juin 1889,

Exécution : 17 août 1889.

Source – Un site à visiter sans modération, celui de Sylvain Larue – Nemo :

http://guillotine.voila.net/Palmares1871_1977.html

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MessageSujet: Re: Quinto Allorto–J. Baptiste Sellier – Le crime de la rue Poussin - 1889   Sam 8 Nov 2014 - 18:17

LE DRAME D'AUTEUIL

Dans la journée du 10 mars une nouvelle sinistre se répandait dans Paris ; un crime avait été commis la nuit précédente, dans une villa de la rue Poussin, à Auteuil. La maison, appartenant à M. Chabaud, était confiée à la garde du jardinier Joseph Bourdon, âgé de vingt-cinq ans.

Vers le milieu de la nuit, quatre malfaiteurs s'introduisaient par la cour opposée à la rue et se mettaient en mesure de dévaliser la maison. Déjà ils avaient fait des paquets des objets de toutes sortes, pendules, tableaux, argenterie, linge, etc.

En continuant leurs explorations, ils s'aperçurent qu'un homme était couché dans une chambre du devant. Le malheureux n'était certes pas à craindre ! En entendant le bruit produit par les quatre misérables, il s'était enfoncé sous ses couvertures plus mort que vif. Les voleurs auraient pu continuer leurs recherches sans qu'il lui vint à la pensée de les déranger dans leur criminelle occupation. Mais les bandits, dans la crainte d'être reconnus et dénoncés, conçurent aussitôt la pensée de se débarrasser de ce témoin dangereux. Ils entourèrent le lit de Bourdon. L'un le saisit à la gorge et l'étrangla à demi, l'autre le frappa de plusieurs coups de couteau, tandis que les deux complices éclairaient avec une lanterne, ou faisaient le guet jusqu'à l'achèvement de la victime. Puis tous prenaient la fuite.

Cependant les cris de Bourdon avaient été entendus, et quelques instants plus tard, les agents de service nocturne arrêtaient les malfaiteurs nantis des objets volés. Conduits devant le commissaire de police, ils déclarèrent être les nommés Allorto (Quentin Joseph), âgé de vingt-six ans, né à Cassato (Piémont) ; Sellier (Jean-Baptiste), dit « le Manchot », âgé de trente ans, né à Dieppe (Seine-Inférieure) ; Mécrant (Charles-Henri), âgé de dix-neuf ans, né à Paris ; Cathelain (Charles-Henri), âgé de vingt-cinq ans, né à Clichy.

Le lendemain, après un interrogatoire minutieux et une confrontation avec le cadavre de la victime ils étaient tous transférés à Mazas et mis au secret.

Le 28 juin, ils comparaissaient devant la cour d'assises de la Seine, et, le 29, ils étaient condamnés :
- Allorto (Quentin-Joseph), à la peine de mort ;
- Sellier] (Jean-Baptiste), à la peine de mort ;
- Mécrant (Charles-Henri), à la peine do mort ;
- Cathelain (Charles-Henri), à vingt ans de travaux forcés.


Le soir même, les trois condamnés à mort étaient transférés à la Grande-Roquette ; Cathelain était dirigé sur la prison de la Santé.
À leur arrivée au Dépôt des condamnés, Allorto, Sellier et Mécrant manifestaient un vif désir de me voir. Je les visitai tous trois, le lendemain dimanche, avant la messe. Allorto fut désigné par le gardien-chef pour assister à l'office. Les deux autres durent, à regret, attendre les dimanches suivants.

ATTITUDE DES TROIS CONDAMNÉS

1° Allorto. — Lorsque, le dimanche 30 juin, je pénétrai pour la première fois dans la cellule d'Allorto, je trouvai le malheureux affaissé sur sa chaise et fondant en larmes. À ma vue, il se remet un peu, et me reçoit avec toutes les marques de la plus respectueuse déférence. Je tâche de le rassurer et de faire luire quelque rayon d'espérance. Il me répond qu'il est résigné à son sort pour lui-même.

— Mais que va dire ma pauvre mère, quand elle apprendra mon crime et ma condamnation ?
— Mon ami, je vous approuve de songer à votre mère ; mais avez-vous pensé à celle du malheureux Bourdon, votre victime, qui était le seul appui, la seule ressource de celle qui pleure aujourd'hui son enfant assassiné par vous et vos complices ?

Allorto comprit et se calma peu à peu. Je voulus alors lui donner un livre pour assister à la messe, et d'autres pour le distraire pendant sa captivité. Il me répondit qu'il ne savait pas lire, que ses parents avaient fait leur possible pour lui donner le bienfait de l'instruction, mais qu'il avait toujours été réfractaire à toute idée d'étude, que la lecture et l'écriture lui étaient totalement inconnues.

À ma seconde visite, je portai au condamné du tabac et des cartes. Il me remercia beaucoup de mes prévenances et nous nous entretînmes plus longuement de sa vie passée. Il appartenait à une famille de cultivateurs des environs de Milan. Depuis cinq ans, il avait quitté sa famille pour se réfugier à Paris. Il avait trouvé du travail dans une raffinerie et il gagnait largement sa vie, lorsque des amis de rencontre le détournèrent du travail et l'amenèrent facilement à un vol qui lui valut six mois de prison à la Santé. Là, il fit connaissance avec ses trois complices ; et, quelques semaines après leur libération, sur les indications de Cathelain, le vol d'Auteuil était décidé, sans que les associés eussent prévu d'avance que le pillage de la villa serait compliqué d'un assassinat.

Allorto (Quentin-Joseph), vingt-six ans, est un homme de taille moyenne, assez bien prise ; le visage est régulier et n'a rien de repoussant, les cheveux et la barbe sont d'un brun foncé, le front est bas, les mains sont petites et nerveuses, les yeux noirs, mais sans mauvaise expression. Il parle assez correctement le français avec un accent italien très prononcé. En somme, il est difficile de deviner le criminel dans cet homme au repos.
Dès les premiers jours, il m'a témoigné une grande confiance et m'a fait part de son désir de se préparer chrétiennement au sort qui lui est réservé, quel qu'il soit. Sur mon conseil, il veut laisser sa famille, qu'il n'a pas vue depuis six ans, et dont il n'a aucune nouvelle, dans l'ignorance la plus complète sur sa situation, afin de lui épargner au moins un immense chagrin.

2° Sellier. — C'est sur un désir formellement exprimé, le soir même de son arrivée à la Grande Roquette, que je me présente dans la cellule de Sellier. Son accueil est des plus empressés et respectueux. Je me trouve en face d'un homme de grande taille, à la forte musculature, privé du bras droit, amputé à la suite d'un accident, il y a une douzaine d'années. Le visage est énergique, mais n'a rien de farouche ; son encolure est puissante ; on devine une force considérable dans ce corps de trente ans.

Dès le moment où il a entendu l'arrêt de mort, Sellier ne s'est fait aucune illusion sur le sort qui l'attend. Il me parle aussitôt de sa famille, qui habile Aubervilliers. Cette famille, originaire de Dieppe, se compose du père, de la mère, de six enfants, trois garçons et trois filles, dont le condamné est l'aîné ; neuf autres enfants sont morts. Le chef de la famille a été successivement employé dans la Compagnie Richer et aux abattoirs de la Villette. Sellier, avant l'amputation de son bras, exerçait la profession de forgeron, à laquelle il a dû renoncer à cause de son infirmité.

Je n'ai eu aucune peine à faire naître le repentir dans cette âme, dont l'éducation religieuse avait été totalement négligée. Sous des apparences un peu sombres, Sellier cache un cœur qui n'est pas insensible, et j'ai pu lui inspirer l'horreur de son forfait. Sans assumer toute la responsabilité du crime, il a toujours avoué y avoir pris une large part et n'a jamais récriminé contre l'arrêt qui l'a frappé. Quoi qu'il en soit, il accepte avec joie l'espoir d'une commutation de peine, quand son père vient lui dire les démarches qu'il fait dans ce sens. Il a attendu vainement la visite de son avocat, M° Decori, qui, n'ayant probablement aucune bonne nouvelle à lui apprendre, s'est dispensé d'une démarche qui ne pouvait avoir aucun heureux résultat.

Le tour d'assister à la messe est venu deux fois pour Sellier. Le premier dimanche, il me dit qu'il avait chanté pendant tout l'office ; le second dimanche, il me répétait assez fidèlement l'allocution que j'avais adressée aux détenus. Nous sommes au 15 août, fête de l'Assomption ; Sellier me rappelle que dimanche prochain reviendra son tour.

En aura-t-il le temps ?...

3° Mécrant. — Charles-Henri Mécrant est né à Paris en 1869. À l’âge de onze ans, il a été placé par ses parents au lycée d'Amiens. Comme il était destiné à la carrière commerciale, il a été retiré du lycée après deux ans de séjour. Il est entré alors à l'école Colbert, à Paris. Grâce à une intelligence assez développée, il a suivi avec succès les cours de cette importante maison, et y a obtenu le certificat d'études. Rentré dans sa famille à sa seizième année, il a été placé dans diverses maisons de commerce et spécialement dans l'établissement Potin, et envoyé à plusieurs reprises dans une succursale de province. Rien ne laissait supposer d'abord qu'il eût de mauvais instincts. Mais peu à peu il fit des connaissances dangereuses, quitta à plusieurs reprises la maison paternelle ; et enfin se laissa entraîner à un vol qui lui valut quatre mois de prison en 1888. Il subit sa peine à la Santé ; n'étant pas astreint au régime cellulaire, il fit dans cette prison connaissance avec Sellier, Allorto et Cathelain ; il se lia d'une étroite amitié avec ces trois personnage dont la fréquentation devait lui être si funeste.

Quelques mois après leur libération, les quatre amis se retrouvaient dans Paris, et, sur les indications de Cathelain, le pillage de la maison Chabaud était résolu. Il est très possible, encore une fois, que l'idée d'un meurtre ne se soit pas présentée à la pensée des quatre complices. Ils croyaient la villa inhabitée pendant l'hiver, et Cathelain, dans ses investigations préalables, n'avait aperçu aucun gardien dans la propriété. Le pillage fut fixé à la nuit du 17 au 18 mars. On sait par quel concours de circonstances le vol fut suivi du meurtre du malheureux Bourdon.

Il faut laisser dans le domaine de l'imagination et des fausses histoires les scènes scandaleuses qui se seraient produites après l'attentat. L'illumination de la chambre mortuaire, la danse macabre exécutée autour du cadavre, sont de pure invention. Les meurtriers avaient hâte de quitter le lieu du crime, et c'eût été folie de leur part de se livrer à ces funèbres plaisanteries. Ils sortirent aussitôt, emportant les objets volés. Ils tombèrent tout de suite entre les mains de la justice. On sait quelle fut l'issue de leur procès.

Mécrant, comme ses compagnons, me fit le meilleur accueil, quand je le visitai pour la première fois. Je n'eus aucune difficulté pour l’amener au repentir ; et, bien qu'il n'avouât avoir pris qu'une part indirecte au meurtre, il n'en reconnaissait pas moins sa responsabilité. Il ne tarda pas à me parler de son père et de sa mère, demeurant rue de Flandre. Il me pria d'aller leur porter l'expression de son repentir et de leur donner quelques paroles d'espoir et de consolation. J'obtempérai volontiers à sa demande et, plusieurs fois, je suis allé faire visite à ces infortunés parents, si cruellement éprouvés dans la personne de leur unique enfant !...

Les habitants et négociants du quartier donnèrent une marque non équivoque de leur sympathie à M. Mécrant en couvrant de près de trois cents signatures un recours en grâce pour !e coupable auprès du chef de l'État. Ce recours était basé sur la parfaite honorabilité du père et de la mère du condamné. Je craignis un instant que cette démarche, si honorable pour les parents, ne fût écrasante pour le fils qui leur ressemblait si peu. M° Alpy, le dévoué et infatigable défenseur de Mécrant, m'affirma que cette supplique aurait un heureux résultat, que le jeune âge du condamné, la part moindre qu'il avait prise au crime, et qu'enfin la considération dont jouissait sa famille, pèseraient d'un grand poids dans la décision qui serait prise à son égard.
Mécrant n'ignorait pas ces démarches. Il voyait sa mère trois fois par semaine, il était instruit par elle de tout ce qui était tenté en sa faveur. Il ne s'en préparait pas moins à tout événement et se disposait chrétiennement à la fête de l'Assomption.

La Cour de cassation avait rejeté le triple pourvoi le 25 juillet. La commission des grâces se prononçait presque aussitôt. Et, sans ajouter foi aux racontars qui prêtaient au shah de Perse le désir de voir une exécution capitale, nous pouvons supposer que son séjour à Paris a fait prolonger quelque peu la vie des condamnés.

Sellier, nous l'avons dit, comptait assister à la messe le dimanche 18. Il n'en eut pas le temps, comme nous allons voir.

Au pied de l'échafaud - Souvenirs de la Roquette par l’abbé Faure 1/2

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MessageSujet: Re: Quinto Allorto–J. Baptiste Sellier – Le crime de la rue Poussin - 1889   Sam 8 Nov 2014 - 21:53

DOUBLE EXÉCUTION CAPITALE - ALLORTO ET SELLIER

Pour la troisième fois, je vais être appelé au triste spectacle d'une double exécution. Pendant les vingt-quatre années de son ministère à la Grande-Roquette, mon vénérable prédécesseur, M. l'abbé Crozes, n'a eu que deux exécutions doubles : celle de Moreau et Boudas, le 13 octobre 1874, et celle de Barré et de Lebiez, le 7 septembre 1878. Dans l'espace de quatre ans, j'ai eu le douloureux privilège de voir trois fois deux têtes tomber le même matin :
- Gaspard et Marchandon, exécutés le 10 août 1885 ;
- Rivière et Frey, exécutés le 4 octobre 1886 ;
- Allorto et Sellier, exécutés le 17 août 1889.

L'exécution étant imminente, je m'étais assuré le concours bienveillant de M. l'abbé Valadier, aumônier des Sœurs-Aveugles, le même qui a laissé un si bon souvenir à la Roquette à l'occasion du sermon du vendredi saint. Dans l'hypothèse même d'une exécution triple, ce que je redoutais beaucoup, j'aurais eu un auxiliaire dévoué dans la personne d'un vicaire de Saint-Sulpice. Je n'en eus pas besoin. La justice ne devait avoir son cours que pour deux des condamnés, Allorto et Sellier. J'attendais avec anxiété le lugubre signai pour le 16 août ; il n'arriva que pour le 17.

Le vendredi 16, vers cinq heures du soir, un inspecteur de la Sûreté m'apportait deux lettres de M. le procureur général. L'une m'était destinée : je devais assister Sellier ; l'autre était pour mon collègue : il aurait à encourager Allorto à ses derniers moments. L'exécution était fixée au samedi 17, à cinq heures du matin. Je me mets aussitôt en mesure pour remplir mon pénible ministère. Je m'assure de la voiture qui d'ordinaire me sert en pareil cas. Puis je me rends chez M. Valadier : nous convenons de l'heure du départ : deux heures et demie de la nuit.
Après quelques heures d'une nuit pleine d'angoisses, et pendant lesquelles je prie pour les deux malheureux dont les heures sont comptées, je descends l'escalier tournant de Saint-Sulpice, et bientôt j'arrive à la voiture, dans laquelle a pris place M. Valadier.

À trois heures un quart, nous arrivons place de la Roquette. Une foule immense, composée comme on sait, occupe la rue depuis la place Voltaire, mais est impitoyablement refoulée par la cavalerie loin du lieu du supplice. On regarde curieusement dans notre voiture et la vue de deux prêtres donne aussitôt la certitude d'une double exécution. Le cocher s'arrête à la place habituelle, à droite, et nous pénétrons dans la prison. Pendant ce temps-là, les exécuteurs dressent l'instrument de mort. Bientôt le funèbre travail est achevé.
M. Deibler prend les plus minutieuses précautions pour que la double exécution se fasse sans encombre, et, vers quatre heures et demie, vient signer au greffe la levée de l'écrou des deux condamnés.

À quatre heures quarante, M. le directeur donne le signal, et la funèbre procession s'organise pour le réveil des patients. Huit ou dix surveillants sont en tête. Le directeur, les deux aumôniers ; MM. Caubet, Goron, Leygonie et une douzaine d'autres personnages officiels nous suivent. Le brigadier ouvre, sans bruit, la lourde porte du vestibule. À ce moment, nous achevons, mon collègue et moi, le psaume Miserere que nous avons récité pendant le trajet. On ouvre aussitôt la porte de gauche, celle d'Allorto.

Le criminel est endormi et on a de la peine à le réveiller. Il écoute d'un air effaré l'annonce qu'on lui fait de sa mort prochaine, et demande tout d'abord s'il sera seul exécuté. Personne ne lui répond. Quand il a pris ses chaussettes et ses bottines, M. le directeur lui demande s'il veut s'entretenir avec un des prêtres présents. Il me désigne comme désirant me faire ses suprêmes recommandations et ses dernières confidences. Il avale un grand verre de rhum, que M. Valadier lui présente. Il me dit quelques paroles, et je le laisse avec mon dévoué collègue. Allorto comprend que je me rends auprès de Sellier et ne dit plus rien.

Il est conduit dans la petite salle située entre la cantine et l’avant-greffe. Les bourreaux l'y attendent et lui font subir les derniers apprêts. Allorto écoute, tantôt attentivement, tantôt d'une manière distraite, les exhortations de M. l'abbé Valadier. Il proteste de son innocence relativement à l'assassinat, et prétend n'avoir fait que bâillonner l'infortuné Bourdon. En passant devant la cellule de Mécrant, il s'est écrié d'une voix forte :
« Adieu, Charles, tu sais que j'y passe : as-tu quelque chose sur ta conscience ? »

Mécrant lui répond de l'intérieur :

« Adieu et courage »

Bientôt la toilette d'Allorto est terminée, on se met en marche, la grande porte s'ouvre à deux battants, le condamné s'avance assez ferme, soutenu par le prêtre et un aide de l'exécuteur. Il rend avec effusion le baiser que l'aumônier lui donne. Il baise avec transport la croix qui lui est présentée. On s'empare de lui. Une, deux secondes, un bruit sourd, et le corps roule dans le panier. Pendant que les aides essuient la machine sanglante et qu'on remonte le couperet, les fonctionnaires rentrent dans la prison et vont chercher le second condamné.

Aussitôt après le réveil d'Allorto, M. Beauquesne s'est rendu dans la cellule occupée par Sellier. Comme son complice, Sellier était endormi. On lui annonce que ses derniers moments sont venus. Il ne sourcille pas, il s'habille sans le secours de personne, aussi promptement que peut le faire un manchot. On me laisse seul avec lui, je lui offre deux verres de rhum et anisette, qu'il boit avec une satisfaction marquée. Je lui dis de mettre à profit les rares instants qui lui restent. Je l'entretiens pendant trois ou quatre minutes d'une manière intime. Je lui parle de son père, sa mère, de ses sœurs. Il me répond aussi convenablement qu'on peut l'attendre de sa nature sauvage et inculte, mais sans grossièreté ni récrimination.
Nous attendons dans l'avant-greffe que la toilette d'Allorto soit terminée, et je profite d'un moment de répit pour entretenir le malheureux de pensées de repentir. On procède aux derniers apprêts : Sellier les subit sans faiblesse, se plaignant seulement de ce qu'on lui serre trop les « z'haricots » (les pieds). Après l'échancrure de la chemise et du gilet de flanelle, on nous laisse pour la troisième fois.

Par mesure d'humanité (contrairement à ce qui a eu lieu lors de la double exécution de Rivière et de Frey en 1886), le second condamné ne sera pas sur la place, en face de l'échafaud, au moment de la chute du couteau sur la tête de son complice. (Aggravation bien cruelle et bien inutile apportée au dernier châtiment.)
Enfin les fonctionnaires rentrent pour former le second cortège. Je prends Sellier par le bras gauche. Il me demande alors si Allorto a eu du courage. Je lui réponds que je désire qu'il en ait beaucoup lui-même, et nous nous acheminons à travers la première cour. La porte s'ouvre. La foule est haletante. Je m'arrête à un mètre de la bascule et j'embrasse le condamné, qui me rend mon baiser en disant :

— Au revoir, monsieur l'aumônier, et bonne chance !

Il baise avec ferveur le crucifix et je l'abandonne... Un éclair passe... Un bruit se fait entendre, et les deux corps sont réunis dans le même panier. L’abbé Valadier, immobile d'abord et comme hypnotisé auprès de la guillotine, me prend le bras, et nous montons rapidement dans notre voiture. On part au galop des gendarmes de l'escorte. Nous traversons les rangs de la foule massée tout le long de la rue de la Roquette. Devant la gare d'Orléans, le cheval de notre fiacre s'abat : un brancard est brisé ; après un arrêt forcé et une réparation sommaire, nous regagnons la tète du cortège.

Au cimetière d'Ivry, j'avertis les membres de la Faculté de médecine qu'aucune opposition n'ayant été formulée par les condamnés ni par leurs familles, les corps peuvent être revendiqués pour les expériences anatomiques. Ces messieurs s'inclinent, et je récite à haute voix les prières de l'inhumation sur les deux cadavres, dont les cercueils sont aussitôt fermés. Je remonte en voiture avec mon confrère, très ému du spectacle lugubre auquel il a assisté pour la première fois ; et tous deux nous allons dans nos églises respectives célébrer la sainte messe pour le repos des âmes des deux suppliciés.

Le même jour, à sept heures du matin, M. le directeur annonçait à Mécrant que M. le Président de la République, usant de son droit de grâce, avait commué sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité.
Le lendemain, avant la grand’messe, j'allai féliciter Mécrant. Je le trouvai transfiguré par la joie qu'il éprouvait de sa commutation. Il me remercie beaucoup des preuves d'attachement que je lui ai données pendant sa captivité. Je le retrouvais encore le mardi suivant.
Mais le vendredi 23, sa mère apprit que, le matin, il avait comparu devant la Cour pour l'entérinement de ses lettres de grâce, et qu'il avait été transféré à la Santé, jusqu'à son départ pour la Nouvelle-Calédonie.
Mécrant n'a eu aucune frayeur au moment du réveil de ses deux compagnons. Je l'avais assuré, autant que possible, qu'il n'avait rien à craindre et que, s'il devait être exécuté, c'est lui qui, des trois, serait réveillé le premier. Il s'est souvenu de mes paroles et a éprouvé un immense soulagement quand il a entendu ouvrir la porte d'Allorto.
ACCALMIE MOMENTANEE

Après la double exécution, les corps, non réclamés, sont placés dans le fourgon de l'École de médecine et transportés à la salle des expériences anatomiques, rue Vauquelin. Comme on est en pleine époque de vacances, un grand nombre de professeurs sont absents. M. Brouardel décide qu'il n'y a pas lieu de faire l'autopsie des cadavres. On enlève seulement les cerveaux, et les deux corps sont ramenés au cimetière pour y être inhumés.

Le jour même de l'exécution, Mme Mécrant est venue à la prison pour avoir la confirmation de la grâce de son fils, et M. le directeur a eu l'humanité de lui permettre de voir son malheureux enfant pour la dernière fois.

Le lendemain, je trouve dans le cabinet du directeur le père de Sellier. Je lui communique les dernières paroles du supplicié de la veille, et nous nous efforçons de donner au père infortuné les consolations que comporte la terrible vérité. Le père Sellier réclame les vêtements et objets qui ont appartenu a. son fils ; on fait immédiatement droit à sa demande. Sellier, avant de mourir, avait rédigé un testament ainsi conçu :

« Je laisse à mon ami, le baigneur, tout ce qu'on trouvera dans ma cellule après ma mort. »

On a eu quelque peine à deviner quel était ce « baigneur » : on a fini par savoir qu'il s'agissait du détenu remplissant les fonctions de garçon de bains à la prison, et qui chaque jour nettoyait la cellule du condamné. Il n'a pas jugé à propos de bénéficier de la succession.

Quelques jours après le double drame, je rendais compte à S. Em. le cardinal-archevêque, des dispositions dans lesquelles étaient morts les deux condamnés ; et le vénérable prélat paraissait fort ému en apprenant, les détails de cette lugubre cérémonie. Les journaux publiaient, à cette occasion, un passage du rapport que j'adressai en janvier à M, le Ministre de l'intérieur, sur l'effet que produit la peine de mort sur les coupables frappés de cette condamnation.

Dans le courant de septembre, j'adressais une demande d'un mois de congé ; et le 20, je partais pour Clermont, où, au milieu de nombreux et sympathiques amis, je trouvais une heureuse diversion à mes tristes préoccupations de cette année, marquée par quatre exécutions capitales. M. l'abbé Valadier, mon obligeant collègue, a bien voulu me remplacer pendant mon absence : il édifiera les détenus par des allocutions aussi pratiques qu'éloquentes. Le dimanche 27 octobre, je reprenais mes fonctions, avec le désir de me consacrer de plus en plus à l'œuvre si intéressante qui m'est confiée.

Les trois cellules des condamnés à mort sont vides. Combien de temps resteront-elles inoccupées ?...

Au pied de l'échafaud - Souvenirs de la Roquette par l’abbé Faure 2/2

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MessageSujet: Allorto et Sellier   Dim 9 Nov 2014 - 10:45

Merci Adelayde pour ces magnifiques trouvailles.Aussi tragiques soient-elles,ces relations de l'abbé Faure,rédigées dans une écriture châtiée,nous font vivre au plus près et dans le détail,les derniers moments des condamnés.A chaque fois un véritable reportage dans le temps dont on ne se lasse pas.
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mitchou34
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MessageSujet: Allorto et Sellier (suite)   Dim 9 Nov 2014 - 10:58

Je viens de consulter le registre numérisé des archives de Paris,et plus précisément les actes de décès.Ceux d'Allorto et Sellier sont bien du 17 aout 1889 et non du 18 comme mentionné sur les fiches descriptives qui accompagnent les photographies des deux condamnés.Bizarrement,l'acte de décès d'Allorto lui prête l'age de 34 ans alors qu'il semble en avoir 10 de moins.
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Adelayde
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MessageSujet: Re: Quinto Allorto–J. Baptiste Sellier – Le crime de la rue Poussin - 1889   Dim 9 Nov 2014 - 16:33

Vos encouragements me font plaisir mitchou34   queen

Indépendamment de son aspect religieux, le soutien moral de l’aumônier est l’ultime lien d’humanité qui reste au condamné. Contrairement aux journalistes, toujours en quête de sensationnel, l’abbé Faure relate avec sobriété les événements dont il a été à la fois acteur et témoin.
Quelque chose de profondément humain passe au travers des lignes de ses mémoires. J’aime beaucoup.

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MessageSujet: Re: Quinto Allorto–J. Baptiste Sellier – Le crime de la rue Poussin - 1889   

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