La Veuve

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 Pierre Rivière – Joseph Frey dit "Pas de chance" - 1886

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Adelayde
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MessageSujet: Pierre Rivière – Joseph Frey dit "Pas de chance" - 1886   Ven 7 Nov 2014 - 16:50

PIERRE RIVIÈRE - JOSEPH FREY DIT "PAS DE CHANCE"
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LE CRIME DU BOULEVARD DE CHARONNE






LES FAITS

Joseph "Pas de chance" Frey et Pierre Rivière - 26 ans, couvreur et 30 ans, journalier. Étranglèrent Louise Henriette Largeot, veuve Deshayes, 42 ans, hôtelière, le 26 mars 1886, 94 boulevard de Charonne, pour la voler.

Condamnation : 9 juillet 1886,
Exécution : 4 octobre 1886.

Source – le site de Sylvain Larue – Nemo :


http://guillotine.voila.net/Palmares1871_1977.html

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DEUX CONDAMNÉS À MORT - RIVIÈRE ET FREY

Rivière (Pierre) est né à Pleaux (Cantal). Arrivé très jeune à Paris, il a exercé divers métiers ; appelé au service militaire, il a été incorporé dans un régiment de dragons en garnison à Chartres. Mais Rivière avait une horreur instinctive du cheval ; son service, toujours mal fait, lui attirait des punitions fréquentes. Enfin, un jour, fatigué de cette existence ; il déserta. Arrêté quelques jours après, il était envoyé dans les compagnies de discipline, en Afrique. C'est là que, quelques mois plus tard, Frey (Joseph) allait le rejoindre. Frey, comme Rivière, fut placé au 2° dragons à Chartres ; et, comme Rivière, ennemi de la cavalerie, il déserta et fut frappé de la même condamnation. Il ne paraît pas que leur conduite ait donné lieu à des plaintes graves pendant leur service, car, après cinq ans, ils étaient libérés, recevaient leur congé en bonne forme et rentraient à Paris.

Frey était Parisien et avait encore sa mère. Pendant son séjour en Afrique, il avait eu la singulière et grotesque idée de se faire tatouer sur le front en grosses lettres ces mots : « Pas de chance. » Le malheureux ne pensait pas alors prophétiser si juste et mériter un jour l'application de ce triste surnom !...

Par quel concours de circonstances Rivière et Frey se sont-ils retrouvés à Paris et ont-ils été amenés à combiner leur crime ? On ne l'a jamais su exactement. Ce qui est incontestable, c'est que, dans le courant d'avril 1886, les deux complices se rendaient, au milieu de la nuit, à l'hôtel meublé de Mme Deshayes, boulevard de Charonne, et demandaient une chambre pour la nuit : pendant que la pauvre femme se mettait en devoir de les satisfaire, ils la renversèrent ; Rivière lui tenait les pieds, tandis que Frey la serrait à la gorge. Lorsque l'œuvre sinistre fut accomplie, les deux assassins se mirent à fouiller les meubles de la maison.
Grâce au sang-froid et à l'énergie de quelques musiciens ambulants, qui avaient vu la lumière passer d'une chambre à l'autre, et qui, après avoir solidement attaché le bouton de la porte à la rampe de l'escalier, attendaient les agents qu'un d'entre eux était allé chercher ; les deux coupables étaient arrêtés séance tenante. Mme Deshayes, avant de rendre le dernier soupir, avait encore la force de les dénoncer.

L'instruction de cette affaire ne fut ni longue ni difficile. Après deux mois de prévention à Mazas, les deux accusés passaient en cour d'assises et étaient condamnés à la peine de mort. Le soir même de leur condamnation, ils étaient revêtus de la camisole de force et transférés à la Roquette, après avoir signé leur pourvoi en cassation.

Le dimanche suivant, je leur fis ma première visite, qu'ils reçurent avec un certain plaisir, Rivière surtout. Le tatouage grotesque de Frey me fit un pénible effet. Son front bas et fuyant disparaissait sous cette stupide inscription, et quand je dis à Frey qu'il avait perdu la raison quand il avait permis cette inepte plaisanterie, il me répondit naïvement qu'il était parfaitement de mon avis.
Rivière, tout en avouant qu'il avait pris part au crime, soutenait avec insistance qu'il n'avait jamais consenti à l'assassinat ; que Frey avait étranglé la victime, alors que lui ne voulait que l'étourdir avant de la dévaliser. Rivière a toujours compté sur une commutation de peine ; Frey ne s'est jamais fait d'illusion sur le sort qui l'attendait. L'un et l'autre assistaient alternativement à la messe. Je portais régulièrement à tous deux des cartes et du tabac. Ils étaient très sensibles à cette double attention.

Le dimanche 17 juillet, j'annonçais aux détenus réunis dans la chapelle la mort de S. Em le cardinal Guibert, archevêque de Paris ; et, après la grand'messe, avait lieu une cérémonie funèbre à laquelle s'associaient les assistants. Si je ne mentionne pas la fête nationale du 14 juillet, c'est qu'à la prison de la Roquette, elle passe presque inaperçue. Une ration de viande, le chômage des ateliers, telles sont les douceurs et réjouissances accordées en ce jour par l'administration. Aucun fait saillant ne se produit pendant les mois d'août et de septembre.

Il est bon de rappeler cependant que le mardi 10 août, M. Sarrien, ministre de l'intérieur, accompagné de M. Herbette, directeur de l’administration pénitentiaire, de MM. Lafon, Nivelle et Bozé, vient faire une visite au Dépôt des condamnés. En l'absence du directeur, c'est M. Fonlaneau, greffier, qui reçoit le ministre. Il l’accompagne dans toutes les parties de la prison. La chapelle est vue de la tribune. M. Sarrien visite le quartier des condamnés à mort ; il pénètre même dans la seule cellule vide. L'aumônier, non prévenu, n'est pas présent.

L'administration ayant mis 125 francs à ma disposition pour achat d'objets du culte, je fais l'acquisition d'une chape en drap d'or et d'un voile huméral, pour le salut des grandes fêtes.
Au pied de l'échafaud - Souvenirs de la Roquette par l’abbé Faure 1/2

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Dernière édition par Adelayde le Ven 7 Nov 2014 - 16:59, édité 2 fois (Raison : Mise en page)
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MessageSujet: Re: Pierre Rivière – Joseph Frey dit "Pas de chance" - 1886   Ven 7 Nov 2014 - 16:54

UNE DOUBLE EXÉCUTION — RIVIÈRE ET FREY

Quatre-vingt-sept jours se sont écoulés depuis l'entrée de Rivière et Frey à la Grande-Roquette. Il est inouï que jamais condamnés à mort aient attendu si longtemps qu'on statuât sur leur sort. Le pourvoi en cassation a été rejeté le 12 août. Ordinairement, c'est dans la quinzaine qui suit la décision de la cour suprême, que le pourvoi en grâce est examiné. D'où provient donc le retard ? Il paraît que les deux condamnés auraient été compromis dans d'autres affaires criminelles, dont les complices subissent la peine des travaux forcés. On a voulu éclaircir le mystère. De là des correspondances avec la Nouvelle-Calédonie. On a cru un moment que l'on serait dans la nécessité de faire revenir en France ceux qui ont été frappés par la justice. Enfin, tous renseignements pris, on a été suffisamment édifié sur le compte des deux assassins du boulevard de Charonne ; et, le samedi 2 octobre, M. le président Grévy, imposant silence à sa clémence légendaire, signait l'ordre d'exécution des deux condamnés.

Le lendemain, après la messe, M. le directeur me remettait deux lettres de M. le procureur général. J'étais invité à me rendre avec un confrère, le lendemain lundi, à la prison, pour assister les deux coupables à leurs derniers moments. De retour à Saint-Sulpice, je demande le concours d'un des vicaires de la paroisse. M. l'abbé Colomb accepte la pénible mission, il est convenu qu'il assistera le premier exécuté. Dans la soirée, je donne les ordres nécessaires au cocher Victor Esnault, qui désormais aura le funèbre monopole de ces nocturnes expéditions.

Le lundi matin, à quatre heures un quart, M. Colomb et moi nous arrivons sur la place de la Roquette. Quelques centaines de curieux s’y trouvent déjà, mais bientôt la foule grossit, à mesure que l'heure de l'exécution approche. Les troupes à pied et à cheval de la gendarmerie et de la garde républicaine sont à leur poste, autour des barrières destinées à maintenir le public à distance. Ils sont renforcés de deux cents agents de police.

La guillotine est dressée, on hisse le couperet. Nous entrons dans la prison. Bientôt arrivent les autorités administratives autorisées à cet effet. M. le directeur donne les ordres aux surveillants de la prison et leur indique le rôle de chacun dans la double exécution.
A cinq heures, l'exécuteur des hautes œuvres vient signer au registre la levée d'écrou des deux condamnés. Ses aides attendent dans le vestibule.

A cinq heures quarante, nous traversons les ateliers de l'Ouest ; et on pénètre dans la cellule de droite, celle de Rivière. Est-il endormi ? Il se met aussitôt sur son séant à l'appel du directeur. Il écoute avec calme l'annonce de sa mort, et reste quelques instants seul avec M. Colomb. Il écoute le prêtre avec respect et lui donne quelques commissions pour un de ses parents. Il s'enquiert si Frey, son complice, doit subir le même sort que lui ; et, sur la réponse affirmative qui lui est faite, il recouvre son calme. Il accepte volontiers le cordial qu'on lui offre :
« Un petit mêlé-cassis, monsieur l'aumônier, voilà le vrai moment. »

Les deux condamnés, Gaspard et Marchandon ont été exécutés séparément, parce qu'ils n'étaient pas complices du même crime. Ici, le cas est différent. Frey, considéré comme le plus coupable et l'instigateur de l'attentat, sera présent à l'exécution de Rivière. Il subira l'horrible spectacle avant de recevoir lui-même le châtiment suprême. Tel est l'ordre formel donné par M. le procureur général.

Pendant que Rivière s'entretient avec M. l'abbé Colomb, nous pénétrons dans la cellule de gauche. Frey dort profondément. Il est réveillé par les paroles de M. le directeur. Il s'habille sans dire un mot. Je lui demande, quand nous sommes seuls, s'il a quelques confidences à me faire. Il me répond brutalement qu'il n'a pas besoin de mon ministère et que je le laisse tranquille avec le bon Dieu !... Cette réponse ne supportant pas de réplique, je sors de la cellule, et deux surveillants se placent à ses côtés.

Nous quittons le quartier des condamnés à mort à la suite de Rivière. La toilette du premier condamné est faite dans la petite salle contigüe à la cantine. J'attends avec Frey, dans l'avant-greffe, que son tour soit venu. Pendant les sept à huit minutes d'attente, je m'efforce d'amener quelques sentiments de repentir dans ce cœur endurci : toujours les mêmes injures et les mêmes blasphèmes. J'évoque en vain le souvenir de sa mère ; il me répond par une expression intraduisible. C'est alors que M. le directeur me pria de ne pas insister. Pendant que les aides l'attachent, il ricane ; quand le ligotage est terminé, il demande ironiquement :
« Eh bien ! vous n'avez donc plus de cordes ! En voilà assez, je pense ; comme il va être commode de marcher avec ces machines-là !... »

Les apprêts terminés, le double cortège se met en marche. M. Colomb soutient Rivière ; Frey refuse obstinément mon appui. Il est soutenu par deux aides. Rivière, devant la bascule, embrasse M. Colomb et baise le crucifix. Mais au moment où les bourreaux le saisissent, il crie d'une voix retentissante :
« Vous pouvez dire au père Grévy qu'il est un assassin !... »

Il est violemment poussé vers la lunette ; le couperet s'abat et tombe avec fracas sur le cou du condamné !... Trois ou quatre minutes sont nécessaires pour essuyer la machine ensanglantée et la mettre en état de fonctionner une seconde fois.
Pendant l'exécution de Rivière, j'ai voulu, par humanité, me placer devant Frey pour lui épargner l’horrible spectacle, et tenter un dernier effort.
« Mais, monsieur l'aumônier, ôtez-vous donc de là, vous m'empêchez de voir, et laissez-moi tranquille. »

Il siffle un air ordurier, il regarde avec un œil farouche tous les détails de l'affreuse scène ; et quand M. Deibler donne le signal :
« Eh bien ! allons-y ! » s'écrie la brute inconsciente. Il a encore en réserve une dernière bravade ; au moment où on le couche sur la planche, il crie encore : « Adieu brigadier, adieu à tous les hommes!... »

Le couteau s'abaisse une seconde fois ; les deux corps sont réunis dans le même panier sanglant.
Nous montons en voiture et, avec l'escorte ordinaire, nous partons pour le cimetière d'Ivry. Arrivés auprès de la place de l'inhumation des suppliciés, on transporte les corps dans deux cercueils. Je regarde avec soin les deux têtes. Celle de Rivière est calme ; celle de Frey horriblement convulsée. Le tatouage « Pas de chance » est devenu verdâtre et semble considérablement agrandi.Je récite les dernières prières. Je jette l'eau bénite. Je remonte en voiture, et, suivant mon usage, je célèbre à Saint-Sulpice une messe en noir pour les deux suppliciés. Les corps, n'ayant pas été réclamés par les familles, sont livrés à l'École de médecine pour les expériences anatomiques.

Quelques jours après le double drame, je pouvais partir, pour prendre quelques jours d'un repos dont j'avais grand besoin.

Au pied de l'échafaud - Souvenirs de la Roquette par l’abbé Faure 2/2

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