La Veuve

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 Fulgence-Benjamin Géomay - Le crime du Boulevard Saint-Germain - 1889

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Adelayde
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MessageSujet: Fulgence-Benjamin Géomay - Le crime du Boulevard Saint-Germain - 1889   Ven 24 Oct 2014 - 14:18

FULGENCE-BENJAMIN-JOSEPH GÉOMAY



J’ai zappé la source mais, de mémoire, cette photo est de Boisdejustice :

http://boisdejustice.com/

-----=-----=-----

Les faits

Fulgence-Benjamin Géomay - 21 ans, caporal au 87ème régiment, assassine à coups de marteau la veuve Marguerite Roux, marchande de vins, le 14 janvier 1889, 234, boulevard Saint-Germain, pour lui voler à peine 200 francs.

Condamnation : 26 mars 1889,
Exécution : 22 mai 1889.

Source - : le site de Sylvain Larue - Nemo :


http://guillotine.voila.net/Palmares1871_1977.html

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MessageSujet: Re: Fulgence-Benjamin Géomay - Le crime du Boulevard Saint-Germain - 1889   Ven 24 Oct 2014 - 14:19

FULGENCE-BENJAMIN-JOSEPH GÉOMAY - LE CRIME DU BOULEVARD SAINT-GERMAIN


Quinze jours à peine s'étaient écoulés depuis que la tête de Prado était tombée sous le couteau de la guillotine, et déjà la population parisienne était épouvantée par un nouveau forfait.
Le lundi 11 janvier, les habitants du boulevard Saint-Germain étaient étonnés de voir closes, à une heure assez avancée de la matinée, les portes d'un magasin de vins et liqueurs portant l’enseigne des Caves de Gironde, au n° 234. La police, aussitôt prévenue, faisait ouvrir la devanture en fer, et un horrible spectacle s'offrait à la vue des assistants.
Mme veuve Roux Coulomy, directrice de l'établissement, était étendue sans vie, baignant dans une mare de sang. La malheureuse femme avait reçu plus de quarante coups de marteau au milieu du crâne. La cervelle avait jailli de tous côtés et des fragments d'os étaient trouvés dans la bouillie sanglante du cerveau. Les tiroirs de la caisse avaient été fouillés, et une somme de quelques centaines de francs avait disparu. Toutefois, le coffre-fort, dissimulé au milieu des meubles, et contenant à ce moment de trente-cinq à trente-sept mille francs, avait échappé aux yeux du malfaiteur.
Les recherches de la justice pour retrouver l'assassin ne furent pas de longue durée. Car sur le parquet, auprès du corps de la victime, on ramassa une enveloppe de lettre portant cette suscription :
« Monsieur Géomay, caporal au 87° de ligne, Saint-Quentin (Aisne). »

On télégraphiait immédiatement à Saint Quentin, et la réponse ne se faisait pas attendre. Le caporal Géomay avait demandé une permission de quatre jours pour se rendre à Paris, et il n'était pas encore de retour à sa caserne.
On sut plus tard que, le lendemain du crime, il était reparti pour Saint-Quentin, qu'il avait passé joyeusement deux jours dans la famille de sa future promise, et qu'il avait arrosé du vin de Champagne emporté du magasin de sa victime, le repas que lui avaient offert les parents de sa prétendue fiancée.
Deux jours après, Géomay était arrêté dans sa caserne, et faisait les aveux les plus complets. Il était alors ramené à Paris et enfermé à Mazas.

Depuis moins d'un an, trois soldats avaient profité d'une permission pour venir à Paris et s'y rendre coupables d'un horrible assassinat.
Cornu, venant de Beauvais, avait tué le malheureux Lefèvre à Charentonneau, le 13 février 1888. Schumacher, en garnison à Bastia, également en congé temporaire, avait étranglé, le 22 mars, la veuve Vinchon ; et, le 13 janvier 1881, Géomay assassinait Mme Roux.
Ces trois meurtres étant commis par des militaires en congé régulier, les trois coupables échappaient à la justice des conseils de guerre et relevaient de la cour d'assises.
Cornu, condamné à mort, avait bénéficié d'une commutation de peine ; et il expiera par les travaux forcés à perpétuité le crime dont il s'est rendu coupable. Schumacher a été guillotiné le 19 septembre 1888. Géomay attendra, depuis le 15 janvier jusqu'au 21 mars, sa comparution devant le jury.

Le procès de Géomay n'a été ni long ni difficile. Le crime était évident, les aveux complets. Malgré tous les efforts de M° Robert, son avocat, aussi habile que dévoué, Fulgence-Benjamin-Joseph Géomay était, le 26 mars, condamné à la peine capitale.
Le soir du même jour, il était transféré, revêtu de la camisole de force, à la Grande-Roquette, et occupait la cellule laissée vacante par Prado.

GÉOMAY DANS SA CELLULE


La cellule de Géomay

Le mercredi 27 mars, sur la demande du condamné, j'allai faire ma première visite à Géomay. Son accueil me prouva aussitôt que ma présence lui était une consolation. Je fus frappé de la physionomie de cet enfant. Il avait à peine vingt ans et il en paraissait avoir seize au plus. Sa figure rose et joufflue, son visage presque imberbe, sa très petite taille, sur laquelle il plaisantait volontiers, tout inspirait de la pitié pour cet adolescent qui, par un crime horrible, s'était attiré une si épouvantable condamnation.

Je n'eus aucune peine à lui faire agréer mon ministère religieux. Il me raconta lui-même son enfance, son éducation dans un collège ecclésiastique de Vannes, sa ville natale, puis son séjour dans l'établissement des Pères jésuites de cette ville, où il demeura jusqu'après sa quatrième. A cette époque, son père, marchand quincaillier, fit de mauvaises affaires et, par suite d'une faillite, vint se fixer à Paris avec sa famille. Mme Géomay devint veuve peu de temps après et ne put donner une éducation bien complète à ses trois enfants car elle subit plusieurs condamnations et, pendant son séjour prolongé dans différentes prisons, laissa à l'aventure ceux dont elle devait diriger les premiers pas dans la vie.

Avant d'avoir atteint l'âge de dix-neuf ans, Fulgence Géomay s'engageait au 87ème de ligne, en garnison à Saint-Quentin (Aisne). Au bout de six mois, il obtenait les galons de caporal, qu'il perdait ensuite par une infraction à la discipline. Mais cette épreuve n'était pas de longue durée, et il reconquérait bien vite ses galons.
Géomay avait fait connaissance d'une famille de Saint-Quentin, qui l'accueillait volontiers. La présence d'une jeune fille dans cette maison n'était pas de nature à en éloigner le caporal, qui bientôt conçut l'espoir de demander en mariage la jeune héritière de ses nouveaux amis.
A l'occasion du jour de l'an, il désirait lui offrir un cadeau, que la modicité de ses ressources rendait impossible. Il demanda alors une permission de quatre jours pour se rendre à Paris. Cette permission lui fut accordée. A son arrivée, sa première visite fut pour sa mère. Il se rendit donc à son domicile. Hélas! On lui apprit que la malheureuse femme, était en prison à Saint-Lazare, sous l'inculpation de vol et de faux !...
Géomay, étourdi par ce coup imprévu, pensa alors à la veuve Roux-Coulomy, qu'il avait connue autrefois, alors qu'il était commis dans un magasin de la rue du Bac.

C'était le dimanche 13 janvier, vers six heures du soir. Mme Roux était occupée à fermer la devanture de fer de sa maison. Géomay se présente devant elle. Quelles paroles ont été échangées ? Quel accueil lui a-t-elle fait ? Personne ne saurait le dire, Géomay lui-même ne se rend pas un compte exact. Il a vu rouge!... On sait seulement que le drame sanglant a été consommé.
Le condamné m'a avoué bien souvent qu'après le crime il était en proie à un trouble inexprimable, et que, pendant les deux jours qui ont précédé son arrestation, sa conscience était bourrelée d'un remords qui ne lui laissait aucun repos, quoi qu'il fit pour s’étourdir ; et qu'il lui tardait de se soulager par des aveux complets.

Trois fois par semaine, je me rendais dans sa cellule, et nos entretiens avaient un caractère de franche et cordiale intimité. J'admirais son calme et sa parfaite impassibilité, qui ne s'est jamais démentie. Il dormait d'un sommeil calme et profond, sans cauchemar, sans mauvais rêves. Il mangeait avec appétit. Il jouait beaucoup aux cartes. Il fumait avec plaisir le tabac dont je renouvelais chaque semaine la provision. Mais surtout il lisait et se livrait à des compositions poétiques, qui, si elles ne sont pas irréprochables dans la mesure, démontrent au moins une grande richesse d'idées. Nous y reviendrons dans un instant.
Pour s'en rendre compte il faut lire les vers qu'il a écrits dans sa dernière prison. Géomay ne ressemblait point aux criminels endurcis et qui se font gloire de leurs crimes. Ces poésies, si l'on peut appeler ainsi des pièces de vers souvent informes, sont assez nombreuses, et constituent dans leur ensemble un document des plus intéressants au point de vue psychologique. Les ayant lues, on ne peut se défendre d'un sentiment de commisération pour le malheureux dont la jeunesse a été entourée des plus lamentables exemples, et dont le crime, inspiré par une cause vraiment enfantine, apparaît comme un acte de stupidité, pour ne pas dire de folie.
Toutes les pièces de ce curieux recueil sont soigneusement écrites d'une belle écriture de sergent-major, très régulière et parfaitement alignée ; l'orthographe est presque bonne. Chacune est signée et datée, bien que parfois il en existe plusieurs se suivant sur un même feuillet de papier. Les dates très rapprochées prouvent que les pièces ont été écrites d'abondance et avec cette excessive facilité qui est le partage des gens qui ne savent pas faire les vers. Il ne manque à certaines d'entre elles qu'un peu de ce rien qui est l'art tout entier, pour être vraiment exquises. […]

Le condamné assistait volontiers à la messe du dimanche et lisait avec soin les prières que je lui indiquais. Il avait conservé le culte légendaire des Bretons du Morbihan pour leur auguste patronne sainte Anne d'Auray, et me parlait souvent des pieuses pratiques de son enfance.
Il a écouté avec émotion le sermon du vendredi saint auquel il assistait dans sa tribune réservée. Le 15 avril, il reçut une lettre qui lui fit une profonde impression. Elle était adressée à M. Géomay, caporal au 87ème de ligne à Saint-Quentin. Elle venait de la prison de Doullens (Somme) elle était signée par la mère du condamné !...
La malheureuse ne savait donc rien de la situation de son fils ! Que faire ? Après de mûres réflexions, j'écrivis à M. l'aumônier de Doullens ; je le priais de préparer doucement sa pensionnaire à l'horrible vérité.

Le jeudi 2 mai, la cour de cassation rejetait le pourvoi de Géomay. Mais il avait tout lieu d'espérer en la clémence du chef de l'État. L'approche des fêtes du Centenaire de 1789, l'ouverture de l'exposition universelle, tout concourait à donner l'espérance d'une commutation.
Le condamné lui-même, quoique bien résigné à son sort et plein d'énergie pour se tenir prêt à tous les événements, accueillait avec joie les chances de salut qu'on lui laissait entrevoir, et tout semblait indiquer que la grâce arriverait dans la première quinzaine de mai.
Vain espoir ! Les chances diminuaient à mesure qu’on était plus loin des fêtes. Des bruits circulaient, que l'autorité militaire réclamait impérieusement une répression inexorable qui pût servir d'exemple à ceux qui seraient tentés d'imiter Schumacher et Géomay.
Le vendredi 17 mai, M° Robert venait faire sa dernière visite à son infortuné client. Il me trouvait auprès de lui : nous sortîmes ensemble et il m'annonça que tout espoir était perdu et que les heures de Géomay étaient comptées.
Je le vis encore le dimanche suivant, d'une façon intime Il me fit une observation qui me fit frémir. Comme, dans l'entretien, je lui disais mon âge, le comparant au sien :

— Mais, monsieur l'aumônier, vous êtes bien plus jeune que moi, car vous avez, bien plus longtemps à vivre !

Le malheureux ne se trompait pas !

Au pied de l'échafaud - Souvenirs de la Roquette par l’abbé Faure (1/2)

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MessageSujet: Re: Fulgence-Benjamin Géomay - Le crime du Boulevard Saint-Germain - 1889   Ven 24 Oct 2014 - 14:20

EXÉCUTION DE GÉOMAY

Le mardi 21 mai, à quatre heures et demie du soir, je recevais une lettre signée par M. le procureur général Quesnay de Beaurepaire. J'étais invite à me rendre, la nuit suivante, à la prison de la Roquette pour assister Fulgence Géomay à ses derniers moments. L'exécution était fixée au mercredi 22 mai, a quatre heures trente du matin.

A deux heures de la nuit, le cocher Victor Esnault était à ma porte avec le fiacre légendaire 3.509. Mon frère m'accompagnait dans ma nocturne pérégrination.

A deux heures et demie, j'entrais dans la prison. Déjà le fourgon de l'exécuteur était arrivé et on sortait les bois de justice. Les autorités administratives arrivaient peu à peu. J'eus occasion alors de faire connaissance avec le nouveau commissaire de police du quartier. M. Leygonie, successeur de M. Baron, admis à la retraite.

A trois heures et demie, le secrétaire de M. Goron, puis le chef de la Sûreté lui-même me prenaient à part. On m'invitait, dans le cas où Géomay me demanderait de soustraire son corps aux expériences anatomiques, de ne pas lui faire une promesse trop positive et d'être très discret. On désirait éviter un conflit avec la Faculté de médecine et donner satisfaction à la science médicale, déjà froissée par le refus du cadavre du dernier supplicié. Je réponds alors qu'il est très probable que le condamné n'aura pas la pensée de faire une semblable demande ; que de tous ceux que j'ai accompagnés à la mort, un seul, Prado, dont l'esprit était plus cultivé et plus pratique, a formulé cette demande, mais que certainement Géomay n'y pensera pas.

A quatre heures dix, nous entrons dans la cellule ; Géomay dort d'un sommeil profond, les poings fermés. On le réveille et M. le directeur, en lui annonçant le rejet de son pourvoi, lui dit :
— Allons, mon ami, ayez du courage !
— J'en aurai, monsieur, soyez tranquille.
Il revêt sans trouble ses chaussettes, son pantalon et ses bottines. M. le directeur, suivant l'usage, lui demande alors s'il veut s'entretenir avec l'aumônier,
— Oui, bien volontiers.
Je m'approche aussitôt. Tout le monde se retire et nous sommes seuls, dans la cellule. J'offre au malheureux un cordial, rhum et chartreuse, qu'il prend volontiers. Je remplis une seconde fois le gobelet :
— Un instant, monsieur l'aumônier, autre chose avant tout.
Et il se jette à genoux. Cinq minutes de conversation intime.
Il prend le second verre de liqueur. Il me prie alors d'annoncer à sa mère qu'il est mort, mais sans lui dire de quelle maladie ! Il me demande d'écrire à son frère, qui sait sa situation. Il me donne son adresse par écrit sur son cahier de compositions poétiques. Et comme je veux déchirer la page :
— Gardez ce cahier, monsieur l'aumônier, j'aime mieux qu'il soit entre vos mains qu'en celles de tout autre.

Nous sortons alors de la cellule et nous arrivons à l'avant-greffe, où l'attendent les exécuteurs.
Je lui adresse encore quelques paroles, et je m'asseois près de lui pendant que les aides commencent leur funèbre opération. Il se tourne bientôt vers moi et me dit :
— J'ai autre chose à vous dire, mais je ne m'en souviens plus... et, après deux minutes de réflexion : Je vous en prie, faites que je ne sois pas porté à l'École de médecine.
Stupéfait et embarrassé par cette demande, je réponds timidement :
— Mon ami, je ferai tout mon possible.
— Mais me le promettez-vous ?
— Oui, je vous promets de faire tout ce que je pourrai pour répondre à votre désir.
Alors d'une voix ferme et me regardant bien en face :
— Enfin, me le promet-on ?
Ainsi interpellé, je m'adresse aux fonctionnaires présents, à M. le chef de la Sûreté en particulier :
— Messieurs, vous entendez la demande de Géomay, que faut-il lui répondre ?
— Promettez, monsieur, me dit alors M. Goron, et j'affirme au condamné que son vœu sera fidèlement rempli.
Le ligotage est achevé. Géomay l'a subi sans aucun trouble. Après l'échancrure de la chemise, j'attache sous le menton, avec les manches, le vêtement jeté sur les épaules ; je soutiens le patient sous le bras gauche, un aide le prend par le bras droit, et nous partons pour le supplice.

En chemin, le condamné récite L’Ave Maria, il insiste sur ces paroles :
« Priez pour moi... à l'heure de ma mort. »

La lourde porte roule sur ses gonds, Géomay ne sourcille pas, il regarde l'horrible machine sans pâlir, il marche d'un pas ferme et assuré. A un mètre de la bascule, je l'arrête, je l'embrasse longuement, il me rend mon accolade à deux reprises avec effusion. Il baise avec ferveur le crucifix :
« Adieu à ma mère et à mon frère. »

Je l'abandonne, il se retourne alors du côté de la prison, et, apercevant le brigadier et les surveillants, il s'écrie d'une voix forte et pénétrante :
« Messieurs, je vous remercie tous de vos bontés ! »

Et lui-même s'appuie sur la planche. La bascule s'abaisse — une seconde à peine — le couperet s'abat avec fracas !... Un double jet de sang énorme jaillit à droite et à gauche. Le corps roule dans le panier, on y jette la tête, et le départ pour le cimetière a lieu aussitôt avec l'appareil accoutumé.

A Ivry, nous nous dirigeons vers le coin de terre qui sera désormais réservé aux suppliciés, à l'endroit où a été inhumé Prado le 28 décembre dernier. Là, avant de réciter les prières sur le cadavre placé dans le cercueil, sur l'invitation de M. Goron, je m'adresse à la Faculté de médecine, représentée, par le docteur Poirier et une quinzaine de personnes :
— Messieurs, j'ai un devoir suprême à remplir envers le malheureux qui est là. Sur ses vives instances, réitérées trois fois, j'ai promis à Géomay que son corps ne serait pas donné aux expériences anatomiques, ni porté à l'École de médecine. J'accomplis une mission sacrée, je vous laisse à apprécier ce que vous avez à faire.

M. Poirier me répond :
— Monsieur l'aumônier, nous respectons la volonté du condamné, tout en regrettant que la science soit privée d'un sujet intéressant pour ses études.

Je récite à haute voix les prières de l'inhumation au milieu du recueillement général, je jette l'eau bénite, un grand nombre d'assistants font de même ; et je me retire.
J'ai remarqué que la figure de Géomay n'avait subi aucune altération. Elle était calme, les yeux et la bouche fermés, mais rendue méconnaissable d'un côté, à cause du sang et du son mêlés qui s'y étaient attachés.

A cinq heures quarante-cinq, j'étais de retour à Saint-Sulpice et je célébrais avec une grande confiance la sainte messe pour mon pauvre Géomay, dont la mort a été aussi courageuse que chrétienne.
Il est mort en soldat, en Breton, en chrétien!... Mon premier soin en rentrant dans ma chambre est de remplir les intentions du défunt. J'écris une longue lettre à l'aumônier de la prison de Doullens, M. l'abbé Cailleux. Je le charge de préparer la mère du supplicié à la nouvelle de la mort de son fils, sans lui en dire la nature. Et au besoin, dans le cas où elle apprendrait l'affreux événement, de lui lire les détails si consolants que je lui donne sur les derniers moments du malheureux.
Je remplis le même devoir, mais sans taire la vérité, envers le frère du condamné, Gustave Géomay, à Vannes. Je mets toute la tendresse de mon cœur dans cette douloureuse communication, vis-à-vis de cet enfant de quinze ans, qui sait déjà l'affreuse situation de son frère aîné.
Jamais je n'ai mieux compris que dans cette circonstance tout ce qu'il y a de poignant dans mon émouvant ministère.

Je complète ici par quelques mots l'histoire de Géomay en racontant les entrevues que j'eus avec sa mère après sa libération.
Dans la première semaine d'août, la mère de Géomay venait me faire visite. Il lui tardait, après sa sortie de prison, d'avoir des détails sur la mort de son fils.
Un jour, en traversant un des couloirs de la prison de Doullens, elle ramassa un fragment de journal et, par curiosité, le porta dans sa cellule. Les premières lignes qui tombèrent sous ses yeux étaient celles-ci :
« La Cour de cassation, dans sa dernière audience, a rejeté le pourvoi de Géomay, condamné à mort, etc. »

La malheureuse montre aussitôt le papier au directeur. Celui-ci répond brusquement qu'il y a de nombreux Géomay en France, et que rien ne prouve qu'il s'agisse de son enfant. Au jour de sa libération, le même directeur, puis M. l'aumônier, apprendront à la pauvre mère toute la vérité.
Et c'est alors qu'elle vient me demander dans quelles dispositions est mort le condamné. Je n'ai pas besoin de dire que je la reçois avec la plus bienveillante compassion et que je m'efforce d'atténuer l'effet de la terrible communication.

Quelques semaines plus tard, la femme Géomay, que ses nombreuses condamnations n'ont pu ramener à une vie plus honnête, était prise en flagrant délit de vol dans les magasins du Bon Marché, et, de ce fait, condamnée à trois ans de prison et à la relégation perpétuelle. Elle eut alors l'inconcevable idée de m'écrire pour me prier d'intercéder en sa faveur auprès des juges de la Cour de cassation, et cela en souvenir des bonnes relations que j'avais eues avec son malheureux fils !... Je ne crus pas devoir donner suite à une demande si bien motivée, et j'en avertis la mère du supplicié. A. quelque temps de là, je reçois de la mère de Géomay la lettre suivante :

Paris, Issy-Vaugirard, 2 octobre 1889.

Monsieur l'Abbé,

Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir, il y a dix jours, je n'ai pas pu, tel que je le pensais, aller lire les écrits de mon cher et bien-aimé Fulgence qui est au ciel, car j'ai été indisposée quelques jours. Néanmoins je suis mieux et j'irai la semaine prochaine, mardi, de onze heures à midi. J'ai à vous faire savoir que je suis toujours dans cette bonne famille en attendant que je travaille.
Monsieur l'abbé, je me suis permise d'écrire à M. le Préfet de la Seine, après avoir été reconnaître où reposait mon enfant, pour qu'il m'autorise à élever une croix et mettre quelques fleurs sur sa tombe. Cela m'a été accordé avec les deux initiales : F. G. SANS NOM. J’ai été la plus heureuse, car c'est un souvenir pour moi d'aller prier pour lui à cet endroit. Vous qui l'avez connu et qui lui avez servi de directeur et de père, vous serez content de cette référence bienveillante qui m'a été faite : aussi je vous l'annonce avec bonheur.
Recevez, monsieur l'abbé, l'assurance do mon respect et de ma vive reconnaissance pour moi et mon fils. Ne m'oubliez pas auprès de Mme votre sœur à qui j'offre mes respects.

Veuve Julia GEOMAY

P.-S. — Si vous connaissez quelqu'un qui ait besoin d'une bonne lingère, pensez à moi, s'il vous plaît.

Au pied de l'échafaud - Souvenirs de la Roquette par l’abbé Faure (2/2)

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MessageSujet: Géomay aux Assises   Lun 30 Mar 2015 - 15:46


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