La Veuve

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 Faut-il juger les fous ?

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Adelayde
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MessageSujet: Faut-il juger les fous ?   Jeu 21 Aoû 2014 - 15:57

Faut-il juger les fous ?

Les questions posées par cet excellent article rédigé en 1877 sont toujours d'actualité.

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Les fous
La cour d'assises devient décidément une bonne école de droit expérimental. L'autre jour le procès Godefroy a soulevé, dans l'opinion publique, la question grave de la recherche des antécédents et de l'atteinte portée dans certains cas par le pouvoir discrétionnaire du président à l'honneur et à la sécurité de la famille.

Voici qu'au lendemain de cette triste affaire le procès de Bouyn, à Marseille, pose à son tour une question sociale et légale de la plus haute importance : celle de la responsabilité des aliénés.
On a lu tout au long dans le journal, l'histoire de ce malheureux jeune homme Rozès-Salles, empoisonné en chemin de fer, par une inhalation d'acide prussique, que l'halluciné de Bouyn lui avait injecté dans les narines pendant son sommeil.
Au cours des débats, il a été parfaitement établi que l'accusé ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés intellectuelles. Les cas de folie relevés par l'enquête dans sa famille, ses réponses bizarres au président, l'histoire de ses machines volantes et de son fameux engin de guerre destiné à tuer trente-cinq mille hommes d'un seul coup, le témoignage de son ancienne maîtresse qui vient affirmer que de Bouyn lui a fait couver des œufs de poule - qui sont éclos ! – toutes ces circonstances prouvent bien que l'accusé n'était pas un homme très sain du cerveau.
Les médecins-experts le reconnaissent eux-mêmes, bien qu'avec certaines réticences assez peu compréhensibles. Ainsi le docteur Lachaud déclare que l'accusé est un homme « qui n'a pas pu, par son éducation, par son caractère, par son état d'esprit, résister à une action maladive ». Il est vrai que ce médecin ajoute aussitôt « Faut-il pour cela le déclarer irresponsable? Ce n'est pas mon Avis ! » Conclusion bien étrange, en vérité.
C'est ensuite le docteur Rampal qui déclare, après avoir étudié l'état mental du prévenu, que « la responsabilité de Bouyn se trouve considérablement atténuée ». Enfin, c'est le docteur Rousset qui vient dire que de Bouyn, « par suite d'une certaine hérédité, n'a pas la responsabilité d’un homme jouissant de toutes ses facultés, et que « notamment, il n’a pas dû saisir d’une façon complète toute l’horreur de l’acte qu’il a commis. »
Est-ce tout ? Non. Le ministère public prend la parole à son tour et, requérant contre le prévenu l'application des lois pénales, il s'écrie :
« Je ne réclame pas la tête du coupable, parce qu'il existe dans son état d’esprit une atténuation que vous apprécierez mais je réclame une condamnation. Je la réclame au nom des principes sociaux, au nom des populations haletantes de terreur… »

La science aliéniste n'a pas encore fait jusqu'à ce jour de bien grands progrès - elle date des premières années de ce siècle ; mais, si novice que l'on soit en pareille matière, il est impossible de ne pas être frappé des hérésies énormes qui se rencontrent dans cette éloquente péroraison. Le ministère public, avec les intentions les plus honnêtes du monde, je le reconnais, se laisse entraîner à une double contradiction : il ne réclame pas la tête du prévenu, parce qu'il le croit un peu fou mais il réclame contre lui une condamnation, parce qu'il le croit dangereux. En bien, cette théorie du fou à moitié responsable, responsable pour un quart ou pour un cinquième seulement, est contraire à tous les principes de la science et absolument fausse.

Je n'ai pas à examiner si, dans le cas particulier, l'accusé de Bouyn était, oui ou non, responsable. Le jury a prononcé son verdict, je n'ai plus qu’à m'incliner mais la question porte plus haut. Je ne m'attaque pas à un arrêt de la justice ; je trouve devant moi et je discute un sophisme juridique qui a fait pendant longtemps d'innombrables victimes, et qui tend heureusement de plus en plus à disparaître de nos mœurs judiciaires.
Non, l'homme irresponsable ne peut pas être un criminel. La folie n'est pas une circonstance atténuante du crime ; elle est la suppression même du caractère criminel de l'acte. Pour avoir méconnu cette vérité, les magistrats ont commis pendant longtemps des erreurs judiciaires irréparables, et la foule, cédant au préjugé aveugle, a rangé dans la catégorie des grands criminels des gens qui n'avaient pas été autre chose que des malheureux égarés et inconscients.

Rappelez-vous le fameux Papavoine qui fut condamné à la peine capitale pour avoir, dans un moment de vertige, assassiné, sans motif, deux jeunes enfants qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vus. Le ministère public, ne trouvant aucune cause plausible à cette horrible boucherie, insista énergiquement pour l'application rigoureuse de la loi : « Il n’est permis, disait-il, d'être incertain sur la vraie cause du crime on ne saurait l'être sur le crime même. Le reste est entre Dieu et la conscience du coupable ; la justice humaine en sait assez pour défendre la société. » Et la tête de Papavoine tomba ; il a été reconnu depuis que la raison avait déménagé bien longtemps avant la tête.

En 1824, Antoine Léger va vivre dans les bois, enlève une jeune fille de quatorze ans, la tue, mange son cœur, et est condamné à mort par la cour d'assises de Versailles. Esquirol et Gall font l'autopsie de Léger ; ils trouvent que la pie-mère était adhérente au cerveau : le malheureux était un maniaque atteint du mal que les aliénistes appellent lycanthropie et qui fait croire à l'alièné qu'il est changé en loup.

Le savant professeur Charles Robin a constaté plus tard un accident identique chez l'assassin Lemaire ; on a découvert également, après l'autopsie, que Momble avait la dure-mère adhérente à la boîte osseuse, ce qui est un signe d'aliénation caractérisée.

M. Maxime Du Camp raconte, dans son livre « Paris et ses organes », un fait qui n'est pas moins probant et que nous rappelons avec toute l'autorité qui s'attache aux écrits de cet auteur. Verger, l'assassin de l'archevêque de Paris, était un monomane atteint de la folie du meurtre. Il avait été signalé comme aliéné pouvant facilement devenir dangereux, sans nouvelles causes troublantes, par le développement naturel et prévu de son exaltation intellectuelle. C'était un prêtre : on redouta le scandale. Au lieu de l'interner dans un asile, on prit le moyen moins sûr et plus coûteux de le faire surveiller. Il ne faisait plus un pas sans être suivi par des agents ; il s'en aperçut, devint méfiant, partit pour la Belgique, revint inopinément et se rendit, le 3 janvier 1857, à l’église Saint-Etienne-du-Mont, ou l'on sait ce qui se passa.
On a affirmé que Verger, lorsqu'il a commis l'assassinat pour lequel il a été condamné à mort, avait un frère fou à Bicêtre et une sœur employée à la Salpêtrière, où elle avait été traitée et guérie d'un accès d'aliénation mentale. Le fait est-il exact ? On pourrait s'en assurer. Dans tous les cas, la folie fut écartée par l'accusation ; on n'eut pas cette idée extravagante de déclarer en même temps que l'accusé était irresponsable moralement et responsable criminellement, deux choses qui jurent de se voir accouplées ensemble.

Les gens du monde qui n'ont jamais vécu avec des fous - du moins avec des fous officiellement estampillés - se font de la folie une idée très singulière. Ils s'imaginent volontiers que le fou est un être qui n'a plus une lueur déraison, qui divague sur tous sujets, qui pleure quand il devrait rire, chante quand il devrait pleurer, prend constamment les vessies pour des lanternes, ne se rend compte de rien et vit dans un monde sens dessus dessous.
De tels fous se rencontrent évidemment : la folie absolue existe ; il y a dans les asiles plus d'un malade dont on peut dire qu'il a réellement perdu la connaissance de soi-même et des autres, et que sa raison a été démolie de fond en comble. Mais le cas le plus ordinaire est celui de la folie partielle ; et l'on se trouve alors en présence d'un monomane, c'est-à-dire d'un individu dont la machine intellectuelle paraît fonctionner régulièrement jusqu'à ce .qu'un petit ressort se détraque tout à coup avec violence, si l'on touche devant lui à certains sujets qui le mettent hors de lui.
On cite un ancien magistrat, très sage, très instruit, qui a écrit quatre forts volumes in-4° sur la folie ; c'est un résumé, avec commentaires, de tout ce qui a été écrit sur la matière par les auteurs grecs, latins, allemands, anglais, italiens, français. L'auteur de cette œuvre remarquable n'est autre qu'un pensionnaire de Charenton, qui compose avec méthode et lucidité à ses moments de loisir, mais qui tout à coup, à certaines heures, se voit chargé par des escadrons de cavalerie lancés sur lui au galop. Il ressent alors une angoisse qui détermine invariablement un accès de fureur.

Ainsi, certaines réponses très sensées de Bouyn, ses explications scientifiques les mieux déduites, ne sont nullement des présomptions contre la folie. Le vol qu'il a commis après l'assassinat, et dont le ministère public s'est servi pour démontrer sa lucidité d'esprit, n'est pas un argument non plus : les médecins aliénistes sont là-dessus très instructifs et très concluants.

Legrand du Saulle, dans son ouvrage sur « La Folie devant les tribunaux », dit expressément : « Dans certains actes commis par les aliénés, on peut observer préméditation, combinaison, volonté, exécution bien calculée, résultats prévus. Des aliénés font des tours de filouterie et des vols, avec beaucoup d'adresse, cachant soigneusement les objets dérobés, et soutiennent avec chaleur qu’ils sont innocents, si on les accuse. »
Un forçat du nom de Deham, condamné en 1829, avait la maladie du vol. Lui, du moins, ne s'en cachait pas ; car non-seulement il aimait voler, mais encore il désirait recevoir la bastonnade qui était la récompense ordinaire de ses larcins. Lorsqu'à la nuit tombante la chiourme rentrait tristement dans ses quartiers, Deham, tout joyeux, montait l'escalier qui conduisait au bureau du commissaire, et là il venait naïvement accuser les « gains » de la journée. Le commissaire prononçait la peine encourue d'après la valeur de l'objet volé, et il remettait au garde le taux des coups de bâton qu'il fallait délivrer au maniaque. Si le nombre de ceux-ci était trop faible, alors Deham priait le commissaire de porter cette fraction au dividende prochain.
N'était-ce pas une honte d'appliquer un châtiment corporel de ce genre a un malheureux qui n'avait conscience de rien, pas même des coups de bâton qu'on lui prodiguait ? Ce désir de la souffrance, et même de la mort est d'ailleurs un indice qu'on est sorti des conditions ordinaires de l'humanité.

« Condamnez-moi à mort, dit de Bouyn ; les travaux forcés, ça m'embête. »

Allez visiter un asile, vous rencontrerez des fous qui vous diront :
- Rendez-moi, je vous prie, un service : prenez un bon couteau et coupez-moi le cou !
Vous vous récrierez, vous parlerez de responsabilité, de justice, de la cour d'assises. Le fou vous répondra :
- Ne dites donc pas de niaiseries ; prenez vite le couteau, rien n'est plus simple ; dépêchez-vous, je n'ai pas te temps d'attendre.
Certains fous raisonnent après coup leur folie : preuve, dit-on, qu'ils ne sont pas si fous. L'accusé de Marseille a proclamé bien haut qu'il avait le cerveau détraqué : un homme qui a ainsi conscience de son état intellectuel, dit-on, doit avoir conscience de ses actes. C'est encore une erreur. Le malheureux Gérard de Nerval, qui ne fut que trop compétent en pareille matière, décrivait fort bien, après l'accès, les régions fantastiques à travers lesquelles il avait été si souvent transporté. Son livre « Aurélia ou le Rêve et la Vie », est l'ensemble des aveux d'un fou revenu à l'état lucide.
Cette question de l'aliénation mentale est donc très complexe, très laborieuse et d'une étude bien délicate. Des médecins de premier ordre ont passé leur vie entière à étudier les déviations de la raison humaine : les résultats qu'ils ont obtenus dans leurs recherches sont cependant bien modestes.
Comment veut-on que cette étude, qui exige tant de temps et tant d'efforts, puisse être traitée avec compétence par des avocats et des procureurs en trois ou quatre heures d'audience ?
Ce n'est pas la cour d'assises qu'il faut aux aliénés : la société leur doit l'hôpital. Le Code pénal est formel à cet égard : il dit dans son article 64 « Il n'y a ni crime, ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l'action, ou lorsqu’il y été contraint par une force à laquelle il n’a pas pu résister. » Quelle est cette force ? Comment se manifeste-t-elle ? C'est aux médecins de le dire, et non aux avocats généraux.
Il faut reconnaître d'ailleurs que la loi de 1838 sur les aliénés a mis les jurés dans un grand embarras. Si les jurés acquittent le meurtrier fou, ils s'exposent a le voir revenir un jour, après la guérison, puis après une nouvelle rechute, qui lui aura fait commettre un nouvel attentat.
Car il ne faut pas oublier que la manie homicide est incurable ; elle peut disparaître pendant plusieurs années, après un bon traitement médical. Lorsque le fou est guéri ou passe pour tel, la loi de 1838, qui a un respect infini de la liberté individuelle, ordonne de le rendre à la vie ordinaire. Dans la vie ordinaire, l'ancien aliéné retrouve souvent toutes les causes de surexcitation qui déjà ont fait éclater son délire et le feront probablement éclater encore. Un nouveau meurtre est bientôt commis et voilà précisément le malheur que redoutent et que veulent prévenir les jurés.

En Angleterre, où on respecte la liberté individuelle au moins autant que chez nous, on procède autrement. Là, le fou qui a tué ou incendié est enfermé dans un asile, et n'est jamais rendu à la liberté. On le considère comme un malade, on le traite en conséquence, et on le surveille à perpétuité. Cela ne vaut-il pas mieux que d'être obligé, dans l'intérêt de la sécurité publique, de condamner un irresponsable aux travaux forcés à temps ?

On dit, je le sais, et c'est là un argument qui plaît à la foule : « Des fous incendiaires ou assassins sont un danger permanent, et la société a le droit et le devoir de prendre contre eux des précautions extraordinaires. »
La société n'a pas plus le droit de frapper un aliéné que vous n'avez le droit de séquestrer ou de tuer un enfant de dix-huit mois.
Les fous ont été longtemps considérés comme des possédés du démon alors, on les exorcisait et on les brûlait vifs. Puis on a bien voulu ensuite les mettre sur le même rang que les criminels ordinaires : alors on s'est borné à les mettre dans l'in pace, à les emmurer, comme on disait. Enfin, on s'est avisé que les fous n'étaient peut-être pas des êtres tout à fait responsables, et on a commencé à leur accorder le bénéfice des circonstances atténuantes.

Quand donc considérera-t-on définitivement comme un axiome de médecine et de droit cette belle parole que prononça en 1792 Philippe Pinel, - Pinel, le médecin généreux qui donna l'ordre de déferrer tous les aliénés de Bicêtre : « Les fous ne sont que des malades ! »
Émile Villemot.

Le Gaulois, n° 3 056 du 3 mars 1877

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pilayrou
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MessageSujet: Re: Faut-il juger les fous ?   Ven 22 Aoû 2014 - 11:20

La question n'avait-elle pas été.... tranchée sous Bonaparte 1er ?
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