La Veuve

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 Pierre-Désiré Moreau, innocent ? -1874

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MessageSujet: Pierre-Désiré Moreau, innocent ? -1874   Jeu 17 Avr 2014 - 23:30

13 octobre 1874, devant la prison de la Grande-Roquette, le couperet s’abattait sur le cou du condamné Pierre-Désiré Moreau.
Mais l’exécuteur Nicolas Roch n’en avait pas terminé. Une quinzaine de minutes plus tard la tête du condamné Charles Boudas tombait à son tour dans le panier. Cette double exécution présentait une particularité rarissime, peut-être unique en métropole : les deux hommes avaient été condamnés pour deux affaires différentes, sans lien entre elles.
Pour quelle raison l’administration judiciaire décida-t-elle de grouper les deux exécutions ?
                               
___________________________
Jusqu’à sa fin, Pierre-Désiré Moreau à affirmé son innocence — comme  d'autres.
Il fut guillotiné pour avoir, selon l’accusation, empoisonné sa première et deuxième femme, avec du sulfate de cuivre.
Trois ans après son exécution le docteur Victor Galippe démontrait devant l’Académie des sciences et l’Académie de médecine que les composés cuivriques étaient loin d’avoir la nocivité qu’on leur prêtait.
En 1924, un avocat, Georges Claretie, demandait pour Moreau un procès en révision, par saisie de la Cour de cassation, dans un article publié dans le quotidien Le Figaro. Et le titre en était direct : Le guillotiné innocent.
                                                                                                                             
Le quotidien Le Gaulois a suivi le procès de Moreau. Dès le départ, le président des assises, Brunet, est de parti pris : Moreau est coupable. Ne se contentant pas du diagnostic du médecin légiste, expert près des tribunaux —Georges Bergeron — le président lui fait jurer, en tant qu’homme, qu’il  y a eu empoisonnement. Et l’expert Bergeron, jure. Quelques années plus tard, il sera sujet à de vives critiques sur ses expertises, notamment après les affaires Billoir et Danval (1878), le pharmacien, où il fut le médecin légiste expert aux Assises. Le docteur Victor Cornil, contredisant le diagnostic d’empoisonnement et déclarant au tribunal que l’autopsie pratiqué sur la femme de Danval était une honte pour la France, subit les foudres du président.  
Danval sauva sa tête, mais il partit pour le bagne, en Nouvelle-Calédonie.
Vingt-cinq ans après, le journaliste Jacques Dhur s’activa pour obtenir sa grâce, qu'Emile Loubet finit par accordée.
En 1924, quarante-cinq ans après sa condamnation, Emile Danval était réhabilité.
(sur Danval, voir le post de Gaëtane : http://guillotine.cultureforum.net/t2261-danval-un-forcat-innocent

                                   
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MOREAU, L’HERBORISTE DE SAINT-DENIS
Quotidien Le Gaulois, du 11-09-1874.
(source : gallica.bnf.fr)

Mercredi 9 septembre - Première audience

L'herboriste Moreau qui a comparu hier devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation d'un double empoisonnement par le sulfate de cuivre, est depuis longtemps connu des lecteurs du Gaulois. C’est un homme de petite taille et de rêle apparence, âgé de trente-deux ans, au front développé, aux yeux enfoncés et surmontés de sourcils relevés par le bout extérieur, qui donnent à son regard un air étrange. II est blond, porte toute sa barbe et a le nez pointu. Il tourne le dos au public et cherche à se dérober à la curiosité de l'auditoire.

Sa parole est lente et mesurée, on sent que l'accusé est parfaitement maître de lui-même et qu'il a un plan de défense arrêté dont rien ne pourra le faire sortir.
Ce sera un spectacle palpitant que cette lutte d'un homme intelligent, instruit, habile et repoussant l'accusation avec une extrême énergie, contre les charges qui s'élèvent contre lui. Un fait bien significatif suffit pour démontrer avec quel soin Moreau s'est préparé à ce terrible débat. Il aurait pu confier sa défense à un spécialiste de cour d'assises ; il a préféré s'adresser à un chimiste.
Son avocat, Me Charbonnel, est un savant. Il est licencié ès sciences et il a obtenu de nombreux succès en chimie au lycée de Lyon et dans les concours.

« Je sais que Me Charbonnel est un bon avocat, aurait dit l'accusé, mais ce n'est point-là ce qui me touche.
C'est son mérite comme chimiste que j'apprécie, car, après tout, qu'est- ce que c'est que mon affaire au fond ? C'est une discussion technique, et mon défenseur saura parfaitement l'élucider. »
II est certain que le médecin légal prête largement le flanc à la critique et que, si M. Charbonnel lui fait habilement son procès, il pourra sauver son client, contre lequel il n'existerait, parait-il, jusqu'ici que des présomptions et des affirmations d'experts.  
                                                                                                                                   
Le prétoire est envahi par les auditeurs qui ont été cinq heures pour se procurer des cartes d'entrée. Un vrai public. de première représentation ; beaucoup de dames en toilettes élégantes, quelques actrices et quelques demi-mondaines. Mlle Céline Montaland est très remarquée.
Ce qui donne un caractère spécial à cet auditoire, c'est la présence d'un grand nombre d'habitants de Saint-Denis qui racontent des histoires et communiquent leurs impressions à leurs voisins, malgré les efforts des gardes pour maintenir le silence.
J’entends dire autour de moi que Pierre-Désiré Moreau appartient à une bonne famille d'Eure-et-Loire. Il a été élevé par un curé, M. Lamy, qui n'avait eu qu'à se louer de sa conduite et de son application. Il avait un caractère réservé, presque sombre, travaillait facilement et évitait les jeux bruyants.
L'abbé Lamy voulait en faire un éclésiastique, mais il reconnut bientôt que son élève avait un penchant très vif pour les femmes et observerait difficilement les vertus imposées par l'église à ses ministres. Aussi Moreau vint-il jeune à Paris, où il étudia la pharmacie. Il n'eut pas la patience de continuer ces études jusqu'au bout, il n'a pas été reçu pharmacien. On ne sait même pas s'il a obtenu son diplôme d'herboriste. Les registres de la Faculté n'en renferment aucune trace.

A vingt-sept ans, le 30 janvier 1869, il épousait une femmede vingt-neuf ans, une ouvrière sans fortune, Félicye-hortense Aubry.
Il avait acheté son fonds d'herboristerie 18.000 francs et ne le paya qu’avec des sommes empruntées : ce qui fait qu'il fut toujours gêné dans ses affaires. Tel est le motif qui l'aurait déterminé, d'après l'instruction, à empoisonner sa première femme. Il désirait en épouser une autre qui lui apporta une dot et des ressources indispensables à son commerce.

Pendant qu'il cherchait un tel parti, il fit, dit-on, connaissance d'une femme mariée, dont le mari, faible de santé, était allé aux eaux.
Enfin, il épousa Adélaïde-Louise Lagneau, qui avait le même âge que lui et qu'on ne tarda pas à connaître, dans Saint-Denis, sous le nom de la belle herboriste.
Cette femme était remarquablement belle et ses yeux avaient une expression singulière. On ne pouvait la regarder, sans être immédiatement séduit. Son passé n'était pas irréprochable : elle avait vécu pendant douze ans avec un négociant, de Paris. Mais il lui était resté une trentaine de mile francs d'économies, et Moreau avait été coulant sur les antécédents.

Ici se place une insinuation que l'instruction n’a pas établie et que nous avons peine à croire. Les habitants de Saint-Denis racontent, que, malgré son mariage avec la belle herboriste, Moreau avait conservé des relations avec femme mariée qu'il avait connue pendant le court, intervalle qui sépara ses deux mariages. Son but, en empoisonnant sa seconde femme, avait été d'en prendre une troisième, et d'épouser sa maîtresse après le décès du mari. Ceci est un peu Barbe-Bleue, et nous ne le rapportons qu'afin de ne laisser de côté aucune des circonstances qui donnent de l'intérêt aux débats qui vont commencer.
                                              
_______________________
- M. Brunet préside.  
- L’avocat général d'Herbelot occupe le siège du ministère public.

Le greffier donne lecture de l'acte d’accusation, dont voici le texte:

Le 18 août 1873 la dame Moreau décédait à Saint-Denis (Seine), à l'âge de trente-trois ans, à la suite d'une courte maladie. Elle était depuis trois ans et demi mariée à l'accusé, herboriste dans cette ville, et ancien élève en pharmacie.
C'est lui qui s'était réservé le soin de lui préparer les tisanes, les médecines et même le peu d'aliments qu'elle pouvait prendre. Du premier au dernier jour de la maladie elle avait eu des vomissements incessants, aussi douloureux que répétés. Malgré les recommandations contraires du médecin, Moreau n'avait pas conservé les matières vomies par elle. Aux personnes qui lui demandaient la nature de la maladie de sa femme, il faisait des réponses contradictoires, parlant tantôt d'une maladie, tantôt d'une autre, et paraissant importuné des questions à lui adressées. On supposa toutefois que la dame Moreau était morte d’une maladie d'estomac. Cependant la cause des vomissements qui ont amené la mort était demeurée entièrement inexpliquée pour le médecin qui lui avait donné des soins suivis.

Le 16 août, avant-veille du décès, Moreau avait amené à sa femme un notaire de Saint-Denis ; elle avait fait a son mari une donation en usufruit de tout ce qu'elle pouvait posséder. Lorsqu'elle rendit le dernier soupir, Moreau se jeta sur un fauteuil et s'écria, parlant à sa belle-mère : « Si vous saviez comme nous nous aimions ! Que vais-je devenir ?…

Peu de temps après, il nouait avec une femme mariée des relations intimes qui prirent  fin au mois d'avril suivant. Le 16 de ce mois, en effet, il épousa la demoiselle Lagneau, âgée de trente et un ans, qui, depuis douze ans, vivait maritalement avec un négociant de Paris, mais qui lui apportait en dot, outre une petite maison, sa propriété personnelle, une somme de vingt-cinq mille francs et un mobilier que son amant lui avait donnés au jour très récent de leur séparation. On remarqua beaucoup que, le jour de son second mariage, Moreau avait paru triste, soucieux et préoccupé.

La demoiselle Lagneau jouissait d'une magnifique santé. Jamais, avant son mariage, elle n'avait été malade. Cependant, le 15 mai, elle fut prise de vomissements que rien ne put arrêter. Le 28 mai, elle mourait. Il y avait une absolue et frappante analogie entre les symptômes et les accidents de la maladie et ceux qui avaient signalé la maladie de la première femme de Moreau.

Seul, il avait préparé les aliments et les boissons. Il avait eu soin de faire disparaître le produit de ses déjections. Il n'avait parlé à aucun de ceux qui lui avaient demandé des nouvelles de sa femme de ces vomissements qui la faisaient cruellement souffrir. Aux uns, il disait qu'elle avait une fièvre typhoïde, aux autres une angine. Le médecin qui la soignait habituellement, et qui n’était pas celui qui avait soigné la première femme de l'accusé, avait prononcé, en effet, dans les derniers temps, le nom d’angine diphtéritique et avait, plus tard, indiqué cette maladie comme cause de la mort mais il n'en avait pas moins été très frappé de la persistance des vomissements, et n'avait pu se l'expliquer. Moreau avait pris soin, en obéissant à une préoccupation singulière, de lui faire inscrire, sur une ordonnance destinée au pharmacien, le nom de la maladie : angine diphtéritique.

Peu de jours avant sa mort, la malade avait voulu manger un bifteck. Son mari en fit acheter un, il le coupa eu deux, en fit cuire une moitié et la présenta à sa femme, qui ne put en avaler une bouchée et qui remit cet aliment à la femme de ménage, la femme Mayeux. Celle-ci, se souvenant que Moreau lui avait dit que la maladie de sa femme se gagnait, lui porta le bifteck. Il le prit et le jeta dans le seau aux ordures..

Moreau, malgré tes vifs désirs exprimés à cet égard par sa femme, n'avait pas prévenu de sa maladie les parents de celle-ci qui habitaient le département du Loiret. Sur l'insistance de la femme de ménage, il leur écrivit le 25 mai, quand l'état de la malade était des plus graves, pour engager la sœur de la femme Moreau à venir la voir, mais, dans sa lettre, il ne parlait que d'une indisposition qui ne présentait pas de danger. Il n'écrivit une lettre pressante, laissant entrevoir la gravité de la situation, que le 28 mai. La mère et la sœur de cette infortunée ne trouvèrent plus qu'un cadavre en arrivant le 29 à Saint-Denis.

A n'en pas douter, Moreau redoutait les terribles confidences que sa femme aurait pu faire à sa mère et à sa sœur. Il savait dès le 25 mai qu’elle avait dit à sa cousine, la femme Lagneau, habitant Saint-Denis, et qui était venue la voir : « Je crois qu'on m'empoisonne. » Ces paroles lui avaient été rapportées, il s'était contenté de répondre : « Quelle bêtise ! elle divague ! »

La malade avait conservé  toute sa lucidité d’esprit, qui ne l’abandonna pas jusqu’au dernier instant. Le matin de sa mort, elle dit à la femme Mayeux, à deux reprises différentes : « Thérèse, je suis empoisonnée, c'est dans de la tisane. »  
Une heure avant de rendre l’âme, se sentant mourir, elle éloigna une garde-malade que le médecin avait obligé son mari à prendre depuis peu, et, saisissant par la main sa cousine, la femme Lagneau, qui était au chevet de son lit, elle lui dit, les larmes aux yeux : « M. Moreau m'a empoisonné, il a mis quelque chose dans le ragoût et  dans du fromage. »
Quelques instants plus tard, elle redit encore au sieur Lagneau  : « Je suis empoisonnée ! »  Cette malheureuse femme, en effet, après le décès de laquelle Moreau montra une attitude froide, impassible, indifférente était morte empoisonnée, comme la première femme de l’accusé.
                                                                                                                             
La  malade avait conservé  toute sa lucidité d’esprit, qui ne l’abandonna pas jusqu’au dernier  instant. Le matin de sa mort, elle dit à la femme Mayeux, à deux reprises différentes : « Thérèse, je suis empoisonnée, c'est dans de la tisane. »  
Une heure avant de rendre l’âme, se sentant mourir, elle éloigna une garde-malade que le médecin avait obligé son mari à prendre depuis peu, et, saisissant par la main sa cousine, la femme Lagneau, qui était au chevet de son lit, elle lui dit,  les larmes aux yeux : « M. Moreau m'a empoisonné, il a mis quelque chose dans le ragoût et  dans du fromage. »
Quelques instants plus tard, elle redit encore au sieur Lagneau  : « Je suis empoisonnée ! »  Cette malheureuse femme, en effet, après le décès de laquelle Moreau montra une attitude froide, impassible, indifférente était morte empoisonnée, comme la première femme de l’accusé.

Les deux cadavres ont été exhumés L’autopsie démontré que la première femme n'avait pu succomber à une affection organique de l'estomac, et que la seconde n'avait pu succomber aux suites d'une angine diphtéritique. L'homme de l'art n'a pu trouver aucune cause naturelle à la mort de l’une et de l'autre.
Cette cause ; l’analyse chimique l'a découverte :

Une quantité appréciable de cuivre a été trouvée dans les organes des deux cadavres. Elle est telle qu'elle ne peut exister naturellement dans le corps humain, et ne peut être que le résultat d'une ingestion. Déjà, avant l'autopsie et l’expertise, les deux médecins qui avaient soigné, l'un la première, l'autre la seconde femme, ayant conféré ensemble de l'analogie frappante des deux maladies ; en avaient été amenés à déclarer que les symptômes constatés par eux se rencontraient dans les cas d'empoisonnement, par agent émétique.

S’il est certain que les deux femmes Moreau ont été empoisonnées, il est non moins certain, malgré tout ce qui précède, malgré les dénégations de l’accusé, que la main qui leur a administré le poison ne peut être que la sienne.                      
Il voulait se faire recevoir pharmacien ; il se livrait à l’étude des poisons, le cuivre est la substance toxique qui a été ingéré dans les organes des deux victimes.
On a saisi chez Moreau un traité de pharmacie marquée d'une image de !a vierge aux pages 900 et 901 et aux pages 898 et 899.
Ce livre décrit les effets produits par le sulfate de cuivre.

Moreau avait obtenu de sa seconde femme une donation en usufruit, par contrat de mariage, de la moitié de sa fortune, après avoir tenté d’obtenir une donation de sa fortune entière. Il avait appliqué à ses affaires toutes les valeurs disponibles que la demoiselle Lagneau lui avaient apportées en dot, c’est-à-dire près de 10. 000 francs. Il n’en était pas moins dans un grand état de gêne, ayant des dettes relativement importantes qu’il ne pouvait payer.
Quoique à cet égard rien n'ait n’ait pu être précisé, c'est sans doute dans des embarras de fortune et dans l'espoir qu'avait Moreau de contracter bientôt un nouveau mariage qui lui procura de nouvelles ressources, qu'il faut chercher le motif des crimes odieux dont il est accusé.

En conséquence, Moreau (Pierre-Désiré) est accusé d'avoir, à Saint-Denis :

En1873, attenté à la vie de Félicité-Hortense Aubry, sa femme, par l’effet de substances pouvant donner la mort.
En 1874, attenté à la vie d’Adélaïde-Louise Lagneau, sa femme, par l'effet de substance pouvant donner !a mort.
Crimes prévus par l'article 302 du Code pénal.

Moreau écoute cette lecture avec attention. Il essaie de composer son visage et de paraître impassible, mais une il ne peut rester complément maître de lui-même et certains passages le font pâlir. Il jette par moments un regard furtif sur la table des pièces à conviction, chargée de divers ustensiles d'herboristerie renfermés dans un chaudron et de bocaux de verre dont quatre contiennent une partie des organes de ses deux femmes.

C’est M. Ie docteur Bergeron qui a procédé le 19 juin à l'exhumation des deux cadavres, dans le cimetière de Saint-Denis, en présence de M. Blin des Cormiers, juge d'instruction, assisté de M. Ribot, substitut du procureur de la République.
Ces deux corps étaient, paraît-il, dans un état de conservation peu ordinaire, ce que la science explique par la propriété du sulfate de cuivre de conserver les chairs.
Le corps de Félicité Aubry — la première femme — ressemblait à une momie, il était  sec et jaune comme du parchemin.
Le docteur Bergeron prit dans ce cadavre la moitié du foie, les reins, qu’il mit dans un bocal, et dans un autre il déposa l'estomac et une partie des intestins, abandonnant l'autre moitié du foie et des intestins dans le cadavre, pour le cas où il serait procédé à une nouvelle expertise.

La même opération fut pratiquée sur corps d'Adélaïde-Louise Lagneau, et les mêmes précautions furent prises pour le cas de la contre-expertise.
On voit ces tristes débris a nu à travers les bocaux.
Le docteur Bergeron a recueilli également de la terre dans deux autres bocaux. Cette terre est celle des deux-tombes.
La terre de la tombe de la première femme est composée de gravois et de terre rapportée. Celle de la tombe de Louise Lagneau avait déjà consumé dix à douze cadavres.
Par conséquent, l'analyse chimique ne pourra donner que des renseignements peu importants à la justice.

Arrow à suivre


Dernière édition par mercattore le Ven 18 Avr 2014 - 10:09, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Pierre-Désiré Moreau, innocent ? -1874   Ven 18 Avr 2014 - 0:28

Moreau (Suite)

On appelle les témoins.

Ils sont nombreux. Nous remarquons les médecins qui ont donné des soins aux femmes de l'accusé, la veuve Aubry, mère de !a première femme, la veuve Lagneau, mère de la seconde, M. et M. Lagneau, ses cousins, la dame Mayeux, la garde-malade qui a reçu les confidences de Louise Lagneau au lit de la mort.
Moreau se penche pour voir ces témoins. Son visage ne trahit aucune émotion.

L’interrogatoire commence.

Dans un court exposé, le président constate que l'accusé a été condamné le 24 juillet 1872 pour exercice illégal de la pharmacie, qu'il s'était d'abord destiné à l’état ecclésiastique, mais que ses mœurs ayant été suspectées, il fut renvoyé.
Moreau ne fait aucune objection.

Comme il s'agit ici d'une accusation d'empoisonnement, dit le président aux jurés, il convient de vous apprendre que la première femme de Moreau était d'une santé faible, souffreteuse, elle ne se soutenait que par des fortifiants, des substances donnant du sang. Mais, tout à coup, cette femme fut prise de vomissements si forts qu'on les entendait d'une maison voisine.
C'étaient de véritables déchirements, elle disait : — J’ai là quelque chose qui me brûle. Tombée malade le 27 juillet, elle meurt le 18 août.
— N’est-ce pas là, accusé, ce qui s'est passé ?  N’est-ce là le caractère de la maladie de votre première femme ?

C’est bien cela, répond Moreau d'une voix assurée.

L'interrogatoire continue à peu près en ces termes :

D. — M. le docteur Feltz, qui vous est favorable, a dit que vous aviez demandé qu’on mit dans le certificat de décès que votre femme était morte d'un cancer à l'estomac.

R. – C’est parce qu'il l'a cru comme moi.

D. — Ce n'est pas ce qu'il dit. Lorsqu'on demandait de quelle maladie votre femme était morte, on remarquait que vous étiez importuné.

R. — Cela ne m'ennuyait pas du tout.  

D. — Vous entendrez plusieurs témoins à cet égard. Vous aviez manifesté beaucoup d'affection pour votre femme.

R. — Je l'aimais, en effet, depuis longtemps.
                                                                                                                         
D. — Cependant vous l’avez oubliée bien vite. — A peine était-elle dans la tombe que vous avez des relations avec une dame mariée, la femme d'un quincaillier, dont le mari, d'une santé chétive, était allé aux eaux. Vous avez épousé une seconde femme, la fille Lagneau. Vous vous mariez en avril 1874, en mai elle n'existait plus. Cette personne était gaie après le mariage, et vous, nombre et triste. Vous l'avez acceptée quoiqu'elle eût-vécu avec un commerçant de Paris.

R. – J'ai dit à la personne qui me l’a proposée, que du moment que sa famille était honnête, je l'épouserais malgré son passé.

D. – Cette femme avait à peu près une trentaine de mille francs. Cela semblait vous déterminer d'une façon puissante. Vous aviez besoin d'argent, votre première femme n'avait aucune fortune, pas plus que vous.

R. — Non, monsieur.

D. — Votre attitude a été singulière ; après le décès de votre femme, de cette infortunée qui était morte avec les mêmes symptômes que la première, ce qui vous accuse déjà, vous vous pressez d'aller chez le docteur Feltz demander un certificat pour le décès, pour l'enterrement, et vous lui faites dire que votre femme est morte d'un cancer à l'estomac. Tout cela donne à réfléchir.

R. — Je suis allé moi-même prendre ce certificat parce que j'étais seul à la maison ; sans cela je serais resté chez moi.

D. — Vous avez évité avec soin de prévenir la famille de votre femme.

R. —  J'ai écrit, monsieur le président.

D. — Oui, mais vous l'avez fait bien tardivement. La dernière lettre que vous avez écrite a été-mise à la poste quelque heures avant le décès, et cependant vous dites dans cette lettre que l'état de votre femme présente une certaine gravité. C'est la première fois que vous parlez d'une situation grave à la famille. Tous ces détails sont importants dans une accusation d'empoisonnement où tout est mystère, où la culpabilité s'entoure de voiles.

R. — Je n'ai mis aucun calcul dans ma correspondance avec la famille de ma femme. J'ai écrit ce que je croyais la vérité.

D. — Voila donc une femme qui meurt quarante-deux jours après son mariage, elle qui avait une excellente santé, et qui meurt avec les mêmes circonstances que l'autre. L'autopsie de vos femmes a été faite la première, on la trouve dans un état de conservation admirable. On sait que le cuivre a la propriété de conserver les chairs. Vous disiez qu'elle était morte d'un cancer à l'estomac, et le médecin qui fait l'autopsie ne trouve aucune lésion dans l'estomac, et de plus, il déclare que cette femme n'a pas succombé à une mort naturelle.

Pour la seconde même conclusion. On n'a pas trouvé non plus dans le larynx, examiné à la loupe, la moindre des traces que laisse une angine.
Pour surcroît de preuves, la femme Mayeux qui vous connaît depuis longtemps, qui faisait votre ménage quand vous étiez garçon, qui a connu vos deux femmes, qui vous portait un certain intérêt, a déclaré que votre seconde femme lui à écrit qu’elle se croyait empoisonnée, qu'on avait mis quelque chose dans la tisane.

R. – La femme Mayeux a dit ce qu'elle a voulu.

D. – Vous seul avez préparé et servi les remèdes et les aliments à vos deux femmes. Si elles sont mortes empoisonnées, c'est vous qui avez commis le crime.
L’accusé garde le silence. C'est, du reste, son système général. II se livre le moins possible et ne répond presque jamais.

D. — Vous avez servi à votre femme un bifteck dont elle n'a pas ensuite voulu ; la femme Mayeux vous l’apporte ; vous le jetez aux ordures, vous le faites disparaitre comme les vomissements.

R. — Je n'ai pas fait disparaître ce bifteck, je l’ai donné au chien.

D. — Je sais bien que c'est la ce que vous dites. Mais vous entendrez les témoins.

Le président explique longuement aux jurés les opérations faites par M. Lhôte, chimiste des plus distingués, chargé des analyses légales.

- M. Lhôte à d'abord analysé la terre qui entourait le cercueil de la première femme. Grâce a un instrument de précision, ii a pu constater dé très légères quantités de cuivre qui ne pouvaient venir du cercueil, puisqu'il  n'y avait pas la moindre ferrure. Passant à l’analyse des organes de Félicité Aubry, il y a recueilli du cuivre dans des proportions plus considérables.
Dans la terre de la tombe de Louise Lagneau, pas de cuivre, mais dans les organes on a recueilli 516 grammes de sel de cuivre (Note : le poids parait considérable ! erreur de typo ? ).

Il y a eu empoisonnement, cela est constant, dit en concluant monsieur le président, l’admettez-vous, accusé ?

Je n'en sais rien, répond Moreau visiblement embarrassé. S’il y a eu empoisonnement, c'est qu'ils se sont trompés. »
Moreau entendait sans-doute faire allusion aux médecins et aux personnes qui ont soigné sa seconde femme.

- Il y a eu empoisonnement, reprend le président, et vous seul administriez les médicaments, vous seul serviez les aliments.

R. — Je ne sais comment expliquer cela.

D. — Vous aviez aviez des notions sur les toxiques, il y a là sur cette table, livre, un traité de pharmacie, par Dervault, qui est marqué à l’endroit qui traite du sulfate de cuivre. Quand on prend ce livre, il s'ouvre tout naturellement à cet endroit, preuve qu'on l'a longuement étudié.

- L’accusé ne répond pas. On voit que le silence est son arme favorite et qu’il veut éviter de se compromettre par des réponses non calculées.

Pendant tout son interrogatoire, Moreau a été calme. Il ne s’est un peu troublé qu'au moment où le président a dit sans qu'il  put s'y attende :
« Il y a eu empoisonnement et vous êtes le seul coupable. »

L’audience continue par l'audition des témoins

M. le docteur Leroy des Barres. — J’ai donné des soins à la première Mme Moreau. Elle avait de fréquents vomissements, e!le mourut sans que je pusse constater la cause de ce décès.

D. — Vous avez assisté à ces vomissements ; vous les avez vus ?

R. — Je n'ai jamais été témoin de ces vomissements, j'ai vu quelquefois les matières vomies, presque toujours ces matières avaient été jetées ; celles que j'ai examinées avaient quelque chose de glaireux sans caractère défini.
La malade se plaignait de constrictions à la gorge et de douleurs dans les jambes.


D. — Je crois que vous n'avez pas donner de soins à la seconde femme, mais vous avez eu entretien sur les causes de sa mort avec un de vos confrères.

R. — J’étais toujours préoccupé de la mort de la première femme. Quand la seconde mourut, je demandai à M. le docteur Rey quels avaient été les symptômes de la maladie de Mme Moreau (Louise Lagneau), et lorsqu'il me les eut expliqués, reconnaissant les mêmes symptômes remarqués par moi chez sa première femme, je demandai à mon confrère s'il ne s'agissait pas d'un empoisonnement par un agent émétique.

________________________________

- M. le docteur Rey a cru voir dans la malade le diagnostic d'une angine couenneuse, d'autant plus qu’il remarquait des membranes aux amygdales.

Me Charbonnel, défenseur. — M. le docteur pourrait-il nous dire si les exsudations d'une angine couenneuse ne peuvent pas produire des membranes.

M. Rey. — Je n'ai pas fait assez d'autopsies pour me prononcer là-dessus.

M. le docteur Feltz.J’avais cru d'abord avoir eu affaire, en donnant des soins à !a seconde Mme Moreau, à une fièvre muqueuse. Je ne pouvais rattacher les symptômes que je voyais sur elle, elle avait le pharynx tout excorié. Lors d'une de mes visites, la malade dit « Je suis comme empoisonnée. »

D. — Le mari était-il la ?  

R. —  Oui, monsieur.
 
D. — Qu’a-t’il répondu?

R. —  Rien. Il se tenait près de la fenêtre.

D. — Les symptômes que vous avez observés sont-ils conciliables avec ceux d'un empoisonnement par un agent émétique ?

R. —  Evidemment, monsieur. On pouvait expliquer ces symptômes par une sorte d'empoisonnement.

- Le témoin dépose ensuite qu'il a fortement insisté auprès de Moreau pour qu'il écrivît à sa famille. M. Feltz a délivré un certificat de décès pour l'inhumation sans avoir vu le cadavre.

D.— Vous avez écrit sur une ordonnance le nom de la maladie : angine diphtéritique. Est-ce
à la prière de Moreau ?

R. —  Je ne m'en souviens pas.

D. — Cependant vous l'avez dit positivement dans l'instruction.

R. —  C’est possible, je n'y attachais pas d'importance. Je sais qu'il a demandé par écrit le nom de la maladie, mais je ne me rappelle pas s'il a voulu que ce fut sur l'ordonnance.

Maître Charbonnel. — Un autre médecin devait venir le lendemain, et Moreau avait voulu avoir le nom de la maladie.

Le témoin. —  Il est vrai qu'un autre médecin devait venir le lendemain, c'est moi qui le lui avais conseillé.

D. — La malade avait-elle du délire?

R. —  Non, monsieur, elle avait une. grande agitation, mais pas de délire.

- M. le docteur Carré, qui a connu et soigné la première femme, déclare qu'elle était anémique et qu'il ne serait pas étonnant qu'elle ait eu une maladie d'estomac.

- M. Bergeron est invité à déclarer si les accidents observés sur les femmes Moreau peuvent s'expliquer par une maladie naturelle, si ces accidents se rapportent à ceux qui sont décrits dans les auteurs comme caractérisant l'empoisonnement par les sels de cuivre.

Lors de la mort de la première femme Moreau, dit-il, on crut qu'elle avait succombé à une affection ulcéreuse de l'estomac. L'autopsie a permis de constater qu'il n'y avait eu ni ulcération, ni perforation, ni affection cancéreuse. Elle n'était pas enceinte et ses vomissements ne pouvaient provenir d'un commencement de grossesse.
En résumé, la première et la deuxième femme de Moreau sont mortes après un temps assez court à la suite d'accidents qui offrent dans les deux cas la plus grande analogie.

En second lieu, la mort ne saurait être attribuée pour la première femme à une affection organique de l'estomac, ni pour la seconde à une angine diphtéritique. Nous ne trouvons aucune cause naturelle de mort.
Enfin, les accidents observés chez les deux femmes Moreau ont la plus grande analogie avec ceux qui sont décrits dans les livres classiques comme caractérisant l’empoisonnement par les sels de cuivre.


- M. Lhôte, professeur au Conservatoire des arts-et-métiers, commis à l'examen des viscères des deux femmes Moreau, entre dans de longs détails scientifiques et conclut en affirmant que les organes extraits des cadavres renferment une quantité appréciable de cuivre.

- La belle-mère de la première femme Moreau, Mme Aubry, dépose avec un grand calme et ne charge que modérément l'accusé. Les deux sœurs de Mme Aubry se tiennent également sur la plus grande réserve, bien que le président leur ait rappelé qu'elles avaient été citées pour dire toute la vérité.

- Un autre témoin, Mme Lagneau, cousine de la deuxième femme de Moreau, confirme les charges relevées dans l'acte d'accusation qui a été en partie rédigé sur la déposition qu'elle avait faite au cours de l’instruction.
Puis la cour remet à aujourd'hui la suite des débats.

- Au sortir de l'audience, les assistants se communiquent leurs impressions et cherchent a deviner quelle sera l'issue du procès. Nous ne les imiterons pas. Cette première audience nous laisse personnellement très perplexe. Au surplus, le respect dû au prévenu et à la justice nous interdisent toute appréciation.
Tout ce qu'il nous est permis d'affirmer, c'est que cette affaire est singulièrement
émouvante et qu'elle marquera dans les annales des cours d'assises.

PAUL ROCHE.

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MessageSujet: Re: Pierre-Désiré Moreau, innocent ? -1874   Ven 18 Avr 2014 - 9:53

Moreau. Suite.

Jeudi 10 septembre - Deuxième et dernière audience.

AFFAIRE MOREAU
L’HERBORISTE DE SAINT-DENIS


L'audience d'hier, été plus dramatique encore que la précédente.
Dans la galerie de marbre de la cour de cassation qui conduit à la salle des Assises, il était impossible de circuler, et les gardes avaient grand-peine à contenir la foule six fois plus nombreuse que la veille.  
Les places, réservées étaient occupées par le public de la première audience et les femmes aussi nombreuses. Les personnes appartenant à la famille des deux femmes Moreau étaient présentes,  on remarquait surtout la sœur de Louise Lagneau qui lui ressemble beaucoup.

On introduit Moreau. II est calme impassible, presque souriant. On lirait même qu'il est encore plus maître de lui que la veille.
Avant de reprendre l'audition des témoins le président lui pose une question.

M. le président. — Moreau, je vous poserai une question avant de reprendre l’audition des témoins.
Pourquoi avez-vous pris deux médecins différents pour soigner vos deux femmes ?

L’accusé. — Je n'avais aucun motif pour ne pas prendre le même médecin pour mes deux femmes. J’ai pris le médecin qui a soigné la dernière sur la recommandation de ma cousine, elle m’a dit qu’il avait bien soigné sa petite fille.

Me Charbonnel, défenseur. — Je prierai monsieur le président de bien vouloir faire assigner le clerc qui a rédigé chez Maître Courot, notaire, le projet de contrat de mariage de Moreau avec Louise Lagneau.

M. le président. — Il sera appelé. Huissier, faites entrer M. le docteur Bergeron.
- Vif mouvement d'attention dans l’auditoire. Les déclarations des experts auront une grande influence sur le dénouement de l'affaire.

M. Georges Bergeron dépose au milieu du plus profond silence.

- J’ai procédé, dit-il, sur les ordres de M. le juge d instruction, à  l’exhumation des cadavres des femmes Moreau, dont l'inhumation remontait à sept on huit mois pour l’une, et pour l'autre à un mois environ.

L'autopsie a eu lieu à la Morgue de Saint-Denis, sur une dalle de pierre. Les organes des cadavres avaient été renfermés d'ans des bocaux neufs. J'ai été frappé de l’état de conservation dans lequel se trouvait le cadavre de la première femme. Les organes extraits de son corps étaient secs, parcheminés, couverts de moisissure végétale. Son état de conservation m'a permis d'inciser l’estomac, absolument comme si  l’autopsie avait été faite quelques jours après la mort.

L'estomac ne présentait ni excoriation, ni ulcère simple, ni cancer. Nous laissâmes une partie des organes dans les corps afin qu’on pût recommencer l’expertise, si elle était nécessaire.
Pour les deux jeunes femmes, j’ai mis à nu le pharynx et je n’ai trouvé aucune trace d’angine. J’ai pris ?……….. (]petite partie du journal froissée) également une partie de ces organes, les bières étaient entières, les ais étaient joints, de sorte à ne pas laisser pénétrer la terre du cimetière. Il est donc matériellement impossible que, si quelque partie de cuivre s’était trouvée dans cette terre, elle ait pu passer jusqu'aux corps. En tout cas, ce cuivre serait resté à la surface et n'aurait pu pénétrer dans la profondeur du foie, par exemple.

- M. le docteur Bergeron rend compte ensuite des analyses chimiques qu'il a faites en collaboration avec M. Lhôte :

Tous les réactifs qui devaient servir ont été essayés de façon à s'assurer qu'ils ne contenaient pas la moindre trace de cuivre. Les portions d'organes réduits par la caicination ont révélé dans le charbon des taches bleuâtres. Rien que cela indiquait déjà la présence du cuivre. La quantité de cuivre qui a été trouvée suffit pour conclure à un empoisonnement.

Pendant trois semaines, M. Lhôte et lui ont fait des expériences sur quatorze cadavres. Ils ont opéré sur le foie tout entier, et chaque fois ils ont trouvé du cuivre, mais dans quelle proportion ? Un cinquantième, un soixantième de milligramme, voila dans quelle infinitésimale quantité le cuivre normal se révèle dans le corps humain.

Mais quant aux expériences faites sur les organes des femmes Moreau, je puis affirmer que la quantité de cuivre trouvée suffit pour donner la mort, et que les femmes Moreau ont été empoisonnées.

- Moreau fait un mouvement et protestation contre cette affirmation. Il y a un long frémissement dans l'auditoire, qui semble demander comment la science peut arriver à une assertion aussi catégorique.
M. le docteur Bergeron, auquel cette attitude du public n'échappe pas, se hâte d’ajouter :

« Il faut que je dise aussi à MM. les jurés que j’ai opéré sur deux chiens déjà de forte taille. On leur a donné le sulfate de cuivre à doses réitérées, et on a retrouvé dans les organes à peu près la même quantité trouvée dans les organes des femmes Moreau.
J'ai été chargé par M. le juge d'instruction de résoudre une question délicate, celle de savoir si les symptômes observés dans les deux maladies portent essentiellement à l’empoisonnement par le cuivre. C'est mon avis ; et je vais dire les raisons qui m’ont amené à conclure que les symptômes accompagnant les maladies indiquées par Moreau ne sont pas ceux d'un cancer ou d'une angine. »


Le docteur entre alors dans d'assez développements, trop scientifiques soit utile de les reproduire ici. Le président  lui fait signe qu'il désire parler :

M. le président. — J’interromps l’expert pour lui dire que j'ai vu Moreau à la Conciergerie, où je l’ai interrogé, il m’a dit :

« Les experts devaient trouver de la morphine et cependant ils n’en ont pas trouvé. Cela prouve que leurs expériences ont été mal faites. Monsieur le docteur, pourriez-vous trouver de la morphine ? »

M. le docteur Bergeron
. — Evidemment non. S’il a en a été administré pendant la maladie des deux femmes, elle ne pouvait plus se retrouver à cette distance de la mort.

Le président, après avoir remercié le docteur du dévouement qu’il a apporté a cette affaire, lui dit :
— Ce n'est plus à l'homme de science que je m'adresse, mais à l'homme: pouvez-vous juger qu'il y a eu empoisonnement ?

M. le docteur Bergeron, d'une voix ferme :
Oui ! je le jure.

Un grand mouvement se produit dans l'auditoire, qui nous paraît peu convaincu de  l'infaillibilité de la médecine légale. Lorsque le bruit cesse, M. le président dit a l’accusé  :
— Eh bien, Moreau, hier nous vous disions que seul vous aviez soigné les malades, seul vous aviez préparé  les médicaments, seul vous les aviez administrés. Persistez-vous à dire que n'êtes pas coupable ?

R. – 0ui.

D. — Mais il n’y a que vous qui avez donné les boissons.

R. – Oui.

D. — Eh bien, quel peut être l’empoisonneur ?… C’est vous !

R. – Si il y a eu empoisonnement, ce n'est pas moi.

D. — Mais alors, qui est-ce ? donnez nous une Indication; sur qui portez-vous vos soupçons. Qui serait-ce ?

R. — Je n'en sais rien je suis innocent.

D. — Vous êtes innocent ?

R. – Oui, m’a-t-on vu donner le poison.
 
Ce mot, qui résume tout le système de défense de l’accusé, produit une grande sensation. Moreau l’a prononcé avec flegme, il m’est impossible de voir sa physionomie, si ce cri est celui d’une conscience innocente ou s’il est le défi cynique d’un criminel luttant avec calcul et sang-froid.

M. Lhôte, chimiste, préparateur au Conservatoire des arts et métiers, est ensuite appelé :

– Je n'ai trouvé, dit-il, dans les cadavres des deux femmes de Moreau aucune trace de poison végétal ou organique. Quant au poison minéral, les trois expériences qu’il a faite ont démontré la présence de sulfure de de cuivre, pour les restes de la première femme, dans les proportions de 30 milligrammes, et pour la seconde de 21 milligrammes. J’ai examiné la batterie de cuisine et je n’ai découvert aucune trace de cuivre.

Quant à la terre où ont été ensevelis les restes mortels des deux femmes Moreau, il a reconnu dans la terre d’assez fortes proportions de cuivre, ce qui n’a n'a pas lieu d'étonner, la terre étant composée de gravas et de détritus de toute sorte. Dans de nombreuses expériences faites par moi-même sur des cadavres de la Morgue et dans divers hôpitaux, j'ai bien découvert du cuivre, mais dans des proportions infinitésimales qui n'ont jamais dépassé un milligramme. J’en conclus non moins énergiquement que le premier expert à l’empoisonnement des deux femmes Moreau.

Le président adresse à M. Lhôte les remerciements de la Cour et dit à l’accusé :
 
D. — Eh bien, Moreau, vous voyez quel immense pas pas nous avons fait depuis hier, persistez vous à nier ?

R. — Oui, monsieur le président.

D. — Niez-vous l’empoisonnement ?

R. — Je ne veux pas contredire ce que disent ces messieurs.

D. — Alors, vous vous inclinez devant le fait. Indiquez-nous quelqu’un d’autre que vous qui ait pu donner le poison ?

R. — Je ne puis indiquer personne.

D. — Vous reconnaissez cependant que c’était vous qui prépariez, qui donniez les remèdes ?

R. — Oui, monsieur.

D. — Eh bien, c'est clair, c’est vous qui êtes le seul coupable.

R. — Je ne suis pas coupable. Ma conscience ne me reproche rien. Je n’ai rien de plus à vous dire.
 
On introduit ensuite le principal clerc de l'étude Courot. Il déclare que le clerc qui rédigea le projet de contrat avec Louise Lagneau n'est plus à l'étude, mais  qui lui a dit, depuis l'accusation contre Moreau, que celui-ci ne paraissait pas attacher grande importance à la clause relative  la donation que sa future lui faisait.

L’audience est suspendue.

M. l’avocat général d'Herbelot prend la parole :

- Il résume l'acte d'accusation, fait ressortir l’importance de l’expertise faite par M. le docteur Bergeron et par M. Lhôte, et conclut en disant qu’il y a eu empoisonnement criminel, subaigu, selon l’expression du docteur Tardieu.  
Il a abordé ensuite cette seconde question : « Quel est l’auteur de l'empoisonnent ?
Il ne peut, dit-il, y avoir d'autre coupable que Moreau. Lui seul avait intérêt à commettre ce crime. Il a beau se renfermer dans un système de dénégations ; son passé, sa situation précaire, son attitude pendant les maladies de ses deux femmes, tout l’accuse.

L’orateur du ministère public raconte !a vie et les antécédents de Moreau, comme nous l’avons fait hier.
- Moreau, dit-il, entre la mort de ses deux femmes, s'abandonnait à une liaison adultère connue de tout le pays de Saint-Denis. Quelques jours après l’empoisonnement de sa seconde femme, Moreau adressait à une personne avec laquelle il venait de nouer des relations intimes :

Oh ! viens, dans mon âme froissée
Qui souffre encore d'un mal bien grand
Viens verser ta blanche pensée
Comme un ruisseau dans un torrent.

__________________________________

- Vers trois heures, le défenseur de Moreau, Me Charbonnel, a pris la parole. Il a fait longuement la monographie des sels de cuivre en général et du sulfate de cuivre en particulier, et il a essayé de démontrer que rien ne justifiait l'accusation.

Pendant le réquisitoire et la plaidoirie, Moreau est resté impassible. On aurait pu croire qu'il assistait à un débat où sa tête n'était pas en jeu.

L’audience a été suspendue à sept heures.

- A sa reprise, M. le président Brunet résume les débats, et le jury entre dans la salle des délibérations.

VERDICT

A huit heures et demie du soir, le jury est sorti de la salle des délibérations.
Le chef du jury rapporte un verdict affirmatif sur toutes les questions, sans circonstances atténuantes.
La Cour prononce la peine de mort.
Moreau reste muet en entendant prononcer cette condamnation. Il conserve jusqu'au bout l'impassibilité dont il ne s’est pas départi pendant tout te cours des débats.

PAUL ROCHE

_________________________

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MessageSujet: Re: Pierre-Désiré Moreau, innocent ? -1874   Ven 18 Avr 2014 - 10:58

Moreau. Suite.

Quotidien Le Gaulois, du 13-09-1874.
(source : gallica.bnf.fr)

L’herboriste Moreau, que la cour d'assises de la Seine a condamné à la peine de mort, comme nous le disions hier, pour empoisonnement de ses deux femmes légitimes, est décidément un type qui va mériter l'examen de la faculté.
Nous avons dit, depuis le jour de son arrestation, le système adopté par le héros de cette, affaire qui, dans les annales judiciaires, s'appellera la Belle Herboriste de Saint-Denis, Moreau s'était renfermé dans un mutisme absolu.

Chaque fois qu'il ouvrait la bouche, durant les longues heures de prison préventive, c’était pour protester de son innocence, non pas avec les transports communs aux accusés, mais avec le calme d'un homme qui voulait se faire passer comme sûr de sa conscience. A l'audience, nous avons signalé son impassibilité, qui ne s'est pas démentie un instant, même à la minute suprême où il a entendu prononcer cette terrible sentence la mort !
Ramené en prison, il essaie de poursuivre son système et exagère même son calme habituel.

Disons cependant qu'il y a eu, chez lui, une seconde de faiblesse. En rentrant dans sa cellule, ses forces ont failli le trahir, il a faibli, mais pour se redresser bien vite, et murmurer en présence des gardiens : « Ils m'ont condamné, mais je suis innocent ! »
Les tortures de Moreau n'en doivent pas moins être effrayantes, car, depuis hier, il a sensiblement changé. Les traits sont ravagés, l'œil est hagard et l'appétit fait défaut au condamné qui mangeait d'ordinaire comme s'il eût été chez lui, à la table de famille.
A plusieurs reprises, dans le courant de la journée d'hier, l'herboriste a de nouveau affirmé son innocence. Il a signé son pourvoi en cassation.

_________________________________

LA DOUBLE EXECUTION DE LA ROQUETTE

Quotidien Le Gaulois, du 15-10-1874.
(L’exécution de Boudas a été laissée de coté)

Jamais je n'ai assisté à plus effroyable spectacle que celui de cette double exécution, avec sa mise en scène terrible et un entracte de près de dix minutes, qui a paru avoir la durée d'un siècle.
Je vous passe les préliminaires, que l’on a tant de fois racontés, l'arrivée de l'exécuteur et de ses aides, l'installation des bois de justice, tous ces préparatifs sinistres que la foule des amateurs d'exécutions ne manqueraient pas pour tout au monde, car c'est à peu près la seule chose qu'aperçoive le public.

Chose curieuse: il y avait moins de monde hier matin aux abords de la Roquette que les jours précédents, et pourtant c'était le jour où les curieux n'eussent pas complètement perdu leur nuit.
Vers cinq heures et demie, quand le jour s'est levé, le décor était on ne peut plus
impressionnant. Comme toile de fond, la prison de la Roquette avec ses murs de rocaille, sa large porte verrouillée et bardée de fer, au-dessus de laquelle se détache en noir l’inscription suivante : Dépôt des condamnés

Tout autour, repoussant le public jusqu'à la limite des rues qui aboutissent à la place, une double-rangée de municipaux à cheval et de gardiens de la paix au milieu, la guillotine, devant laquelle se tient un piquet de gendarmes, le sabre au clair.
La journée s'annonçait splendide, et quelques minutes avant six heures le soleil qui apparaissait déjà à l'horizon, tamisait une vive lumière à travers les arbres encore couverts de feuilles jaunissantes.  
                 
De ci, de là, les accessoires de voiture dans laquelle ont été apportés les bois de  justice et qui va servir à enlever les deux cadavres ; puis, un luxe inusité de seaux, de balais, de brosses et de linges destinés à nettoyer la lunette, le couteau, la planche et les montants de la guillotine.
M. Roch se promène au milieu de la place avec son premier aide, les autres vaquent aux derniers préparatifs de la lugubre cérémonie. M. de Paris et son équipe, vêtus de noir des pieds à la tête, portent tous, comme signe de ralliement, un cache-nez blanc. L'exécuteur des hautes œuvres semble vouloir parodier ce mot de Henri IV :
« Suivez mon cache-nez blanc, il sera toujours sur le chemin de l’échafaud. »

Quand je suis arrivé vers quatre heures et demie, il faisait encore fort sombre et la place n'était éclairée que par la lumière tremblotante du gaz. Je me dirige vers le centre de l'enceinte, fermée parles troupes de service. Trois lanternes indiquent l'emplacement où se dressent les bois de justice. La bascule est couchée ; l’une des lanternes, placée là comme sur une table, éclaire l'appareil, et sa lumière, se reflétant sur le couteau que M. Roch vient d'essayer, fait qu'il parait teint de sang.

Les quelques privilégiés admis, à titre de reporters, à assister à la double exécution se promènent sur la place. On cause naturellement des exécutions passées, et l'on se rappelle la façon dont sont morts tous ceux qui sont déjà venus sur cette place payer leur dette a la justice des hommes.
— Comment vont se tenir les deux d'aujourd'hui ? se demandent tous ceux qui sont là.

Il va être très curieux, en effet de comparer l'attitude de Moreau, un homme bien élevé, ayant reçu une solide éducation, et celle de cette brute que l'on appelle Boudas.
Le premier a commis le crime le plus lâche en empoisonnant lentement, avec la presque
certitude d'être impuni, deux femmes sans défense, le second a assassiné brutalement à coups de rasoir, pour voler.
A cinq heures un quart, M. Roch et ses aides pénètrent dans la prison où se trouvent déjà M. Claude et son secrétaire, M. Souvraz.

Les choses se passent alors comme je l’ai raconté hier. Le directeur de là prison, M. Claude, M. Souvraz et le greffier entrent dans la cellule de Moreau, qui dort profondément. Comme on lui annonce que sa dernière heure est venue, il saute à bas du lit en disant avec simplicité :

C’est bien ; je suis prêt !

Après un court moment passé avec le digne abbé Crozes, qui trouve en lui un pénitent résigné et calme, Moreau descend à l’avant-greffe où se fait la toilette. Pendant cette pénible cérémonie, Moreau ne dit pas un mot, il semble concentré en lui-même.
Pendant que l'on réveille Boudas, Moreau est emmené par M. Roch, qui a signé le livre d'écrou.

La porte de la prison s'ouvre à deux battants, puis la grille grince sur ses gonds et le condamné apparaît entre M. l'abbé Crozes et l'exécuteur. Il est d'une pâleur effrayante, mais il marche droit et ferme vers l'instrument de supplice, qu'il regarde fixement puis, d'une voix claire, sans un tremblement dans l'organe, il dit :

Messieurs, je meurs innocent !

Le prêtre l'embrasse sur les deux joues, puis il lui fait baiser le crucifix. Le condamné appartient à Dieu. On le jette sur la bascule, qui a été relevée perpendiculairement au sol… c'est comme un éclair ; l’exécution n'a pas demandé une seconde. Jamais, je dois l'avouer, je n'ai vu un patient se prêter comme Moreau à cette œuvre effrayante. Il a semblé à tous ceux qui entouraient la guillotine que le malheureux s'allongeait de lui-même sur la fatale bascule et, portant la tête en avant, tendait le cou au couteau.

Le corps inerte a été bousculé dans le panier, où l'aide, placé en avant des bois, a jeté la tête grimaçante, qu’on avait saisie par les cheveux.
Armés d'un balai, d'une brosse à manche et d'un seau, les aides ont eu bien vite lavé les bois et le couteau, puis, après avoir versé un seau de son sur le cou coupé et sur ta tête sanglante, les aides ont de nouveau suivi l'exécuteur dans la prison, sans même fermer le panier, dans lequel quelques municipaux sont venus jeter un regard curieux.

______________________________

Relevé dans l’ouvrage de Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette, par l’abbé Faure.

Moreau, qui avait dormi toute la nuit, reçut la terrible nouvelle avec calme, et dit :
« — Je m’y attendais, messieurs, je suis innocent ! »
Il s’habilla, et arriva avec une escorte de gardiens à l’avant-greffe.
En deux minutes, on lui fit sa toilette. L’exécuteur et ses aides reçurent le condamné, on se remit en route.
Il était six heures.
Les deux battants de la porte de la prison s’ouvrent, le premier condamné parait.
Moreau marche d’un pas assuré, sans le secours des aides. Son calme est exempt de forfanterie.
A quelques pas de la machine, il s’écrie d’une voix forte :

« Sachez-le-tous ! je meurs innocent ! »  

____________________________________
 
Relevé dans Souvenirs de la place de la Roquette, par Georges Grison (1883).

Le jour où fut exécuté  le célèbre empoisonneur Couty de la Pommerais, lorsque le condamné, sortant du greffe, mit le pied dans la cour de la Roquette, il regarda le ciel radieux où pâlissaient les étoiles, et murmura d'un ton mélancolique :
— Mourir par une si belle matinée I
La matinée était encore plus belle le 13 octobre pour la double exécution de Moreau et Boudas, et il n'est pas un de ceux qui attendaient au pied de la machine, à qui la réflexion du docteur guillotiné ne soit venue sur les lèvres.

Malgré ce temps magnifique, les curieux étaient relativement peu nombreux aux alentours de la place de la Roquette, et les gardiens de la paix les maintenaient facilement. Les nuits précédentes,la foule avait été beaucoup plus grande, mais tout ce monde s'était lassé de venir pour rien. Très certainement il n'y avait pas plus de trois mille personnes.

Je ne vous décrirai pas cette foule : elle est toujours la même. Des ouvriers, des rôdeurs nocturnes, d'écœurants galopins dont plusieurs finiront certainement comme le condamné, des femmes et des jeunes gens qui viennent en sortant de souper et qui, malgré leur parti pris invétéré de pose, sentent quelque chose qui leur étreint la poitrine et qui sont pâles comme cette feuille de papier. De quatre à cinq heures, tout cela a encore le verbe haut, rit et fait des plaisanteries ignobles; à partir de cinq heures, cela se tait involontairement ou bien parle tout bas, comme dans la chambre d'un mourant.

Nous étions environ une cinquantaine autour de la guillotine, en dedans du cercle des municipaux à cheval. Beaucoup de journalistes naturellement. Devant l'instrument de supplice, l'exécuteur des hautes-oeuvres allait et venait, donnant ses derniers ordres d'une voix brève, où perçait une espèce d'émotion. Le moment arrivait. A cinq heures dix :
— Il est temps, a-t-il dit.
Et suivi de ses cinq aides, il a pénétré dans la prison. C'était l'heure où l'on éveillait les condamnés. Voici comment cela s'est passé :

Lorsque le directeur de la prison, le substitut du procureur de la République et M. Souveras, de la police de sûreté, ont pénétré dans la cellule de Moreau, celui-ci dormait profondément sur le côté. M. Souveras l'a touché à l'épaule; il s'est
éveillé aussitôt et a regardé froidement tout lemonde :

Je comprends, a-t-il dit ensuite, et je vais m'habiller.

Puis il s'est mis sur son séant sans manifester la moindre émotion et a demandé ses vêtements.

Après lui avoir retiré la camisole de force, on lui a donné le pantalon noir qu'il portait à la Cour d'assises et ses bottines en chevreau.

Mes chaussettes, je vous prie, a-t-il dit.

— Ce n'est pas la peine, a répondu M. Souveras, il ne fait pas froid.

'— Pardon, donnez-les moi tout de même, a insisté le condamné tranquillement, en ayant soin de mettre bien au point la boucle de son pantalon.
Pendant tout ce temps, il n'a pas donné un signe de faiblesse, pas dit un mot. Son pantalon mis, il a prié qu'on lui jetât sa redingote sur les épaules; tout le monde s'est alors retiré, et il est resté seul avec son confesseur.

Au bout de cinq minutes, on est venu le chercher pour le conduire à la salle de la toilette. Comme on voulait le soutenir :

C’est inutile, a-t-il dit vivement, je marcherai bien tout seul.

On l'a néanmoins pris par dessous les bras, et on l'a emmené. Pendant qu'on lui liait les bras et les jambes, il est resté silencieux, regardant d'un air indifférent les exécuteurs, ou écoutant M. l'abbé Legros, vicaire de l'église de Belleville, qui l'assistait à ses derniers moments.
La toilette terminée, il s'est levé, a demandé à embrasser son gardien et a dit :

Marchons, vous verrez que je ne faiblirai pas.

— Avez-vous quelque chose à dire? lui a demandé M. Souveras.

Non... rien !

Comme six heures moins un quart sonnaient, la porte delà prison s'est ouverte toute grande, et Moreau, précédant presque les aides qui avaient peine à le suivre, s'est avancé très rapidement jusqu'à trois pas de la guillotine. Là, il s'est arrêté et, pendant deux secondes, il a regardé le couteau, la tête haute et rejetée en arrière, sans qu'un muscle se crispât sur sa figure. A ce moment, il ressemblait d'une façon inouïe à une gravure très connue et qui représente représente l'un des quatre sergents de la Rochelle marchant à l'échafaud.

Au bout de deux secondes, se tournant de notre côté :

Messieurs, a-t-il dit d'une voix ferme et claire, mais nullement déclamatoire, je meurs innocent !

Puis, après avoir embrassé d'un air assez indifférent l'abbé Legros, il est allé lui même s'appliquer contre la planche à bascule. Moins de trois secondes après, le couteau est tombé, et un formidable jet de sang a rougi le pavé, tandis qu'une émotion horriblement énervante saisissait indistinctement tous ceux qui entouraient
l'instrument du supplice.
Plusieurs personnes qui, se défiant de leurs nerfs, avaient apporté des flacons de sels, ont dû les déboucher à ce moment, et une forte odeur d'éther s'est répandue.  
                     
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MessageSujet: Re: Pierre-Désiré Moreau, innocent ? -1874   Ven 18 Avr 2014 - 13:43

Moreau. Suite.

Quotidien Le Gaulois, du 07-05-1878.
(source : gallica.bnf.fr)

A propos de l'affaire du pharmacien Danval, qui vient aujourd'hui devant les assises, la Petite République fait une charge à fond de train contre la médecine légale en général et M. Bergeron en particulier.




Louis Danval
M. Bergeron concluant à la culpabilité de Danval, notre confrère s'étonne que les objections qui lui sont faites par d'autres chimistes considérables ne l'embarrassent pas un peu. Il a tort de s'en étonner, car M. Bergeron s'embarrasse difficilement, bien que ses affirmations n'aient pas toujours été conformes à la vérité. On se rappelle en effet que, dans l'affaire de Mertens, cet expert avait soutenu que la victime était morte étranglée dans la forêt de Fontainebleau, alors qu'elle avait succombé à l'action de l'acide prussique.

Dans l'affaire Moreau, M. Bergeron a soutenu que, l'herboriste de Saint-Denisavait empoisonné ses femmes avec des sels de cuivre. Cependant, après l’exécution de Moreau, il a été démontré par les recherche de MM. Galippe, Bourneville etc., que le cuivre n’est pas un poison mortel, en sorte qu’il est permis de se demander si Moreau n’a pas été victime d’un erreur judiciaire.

Dans l'affaire Toulza, jugée par la cour d'assises de l’Ariège, M. Bergeron a soutenu, contrairement aux assertions des médecins légistes de foix, que la victime était morte empoisonnée par la strychnine, bien que M. Lhôte n’eût pas trouvé un atome de strychnine dans les viscères de la femme Toulza.

Enfin, dans le procès Billoir, M. Bergeron a prétendu que l'accusé  avait éventré sa maîtresse alors qu’elle était en pleine vie, et cela parce que les morceaux du cadavres trouvés dans la Seine étaient exsangues. Et le contraire a été à peu près démontré. C’est une belle chose la médecine légale.                                 
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Quotidien Le Figaro, du 14-02-1922.
(source : gallica.bnf.fr)

Extrait d’un article du docteur Horace Bianchon à propos du décès du docteur Victor Galippe.

Dans l’œuvre de Galippe il y a une part qui ne périra point. Avant lui, la toxicité des sels de cuivre était article de foi. Le vert-de-gris passait pour un très violent poison, et le verdet, qui est un acétate de cuivre impur, ne valait guère mieux. Lorsque Galippe osa déclarer que leur toxicité était à peu près nulle, on jeta les hauts cris.
On venait de guillotiner un pauvre diable, nommé Moreau, pour deux empoisonnements imaginaires par le cuivre, on poursuivait des commerçants pour des fraudes qu'ils ne soupçonnaient même pas, on parlait de supprimer l'industrie des conserves reverdies. Galippe, par des travaux d'une précision impeccable, nous délivra de cette absurde crainte. Pour convaincre, il lui avait fallu quinze ans de courageuse lutte.
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Quotidien Le Figaro. 1924.  
(source : gallica.bnf.fr)

Extrait

La cour de cassation vient, ces jours-ci, de réhabiliter le pharmacien Danval, condamné, en 1878, aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir empoisonné sa femme avec de l’arsenic.
Des amis rétrospectifs de Mme Lafarge songent, dit-on, à saisir la Cour de cassation d’une demande en révision du procès de l’empoisonneuse. Or, je crois bien que le livre que va faire paraitre M. le président Bouchardon démontrera, d’une façon irréfutable, la culpabilité de Mme Lafarge et fera cesser toutes ces querelles qui, depuis 1840, s’agitent autour de son nom.

Ceux qui croient en son innocence et qui sont des gens aussi irritables que les spirites ou les antivivisectionnistes, sont des admirateurs de sa littérature. Si Mme Lafarge n’avait pas été une terrible graphomane tout imprégnée des romans de Georges Sand. Si elle n’avait pas écrit ses prétentieux Mémoires, où elle décrit jusqu’aux plaintes des « grenouilles peut-être amoureuses » se lamentant dans les roseaux du Limousin, pour les comparer aux soupirs de son cœur incompris, je suppose bien qu’elle n’eût jamais trouvé tant de défenseurs.
Criminels, écrivez toujours ! Votre prose finira par faire douter de votre crime !

Mais il est un condamné qui, lui, n’a jamais écrit une ligne, qui n’avait pas lu Lelia, qui était presque illettré : un homme simple, ignorant, qui n’a pas de défenseurs, qu’on a condamné à mort, qu’on a exécuté et qui était innocent.      
On pourrait, on devrait réviser son procès ; ce serait un acte de justice.          
Il s’appelle Moreau : c’était un herboriste, guillotiné en 1874 pour avoir empoisonné ses deux femmes avec un poison qu’il est impossible de faire absorber aux doses toxiques et qui, à faibles doses, ne tue pas.
Le matin de son exécution, le substitut s’approcha de lui  : « Moreau, avez-vous quelque révélation à faire ? »
— Oui, monsieur le substitut, j’en ai une. Je m’appelle Moreau. Je suis enfant naturel. Je ne laisse personne après moi. Il y a 36.000 Moreau en France ; ma condamnation ne déshonorera personne. On m’a condamné pour assassinat. C’est moi que vous allez assassiner. Je suis innocent !
Quelques instants après, sa tête tombait.

L’expert qui entraîna sa condamnation s’appelait le médecin légiste Bergeron ; celui-là même qui, quatre ans après, faisait, par sa déposition, condamner Danval, cet autre innocent. Et à chacun de ces procès, deux hommes éminents étaient venus lui dire qu’il se trompait. Pour Moreau, ce fut le docteur Galippe, alors interne ; pour Danval, le docteur Cornil. Les jurés ne les crurent pas, et suivirent l’expert officiel. Quelques années après le docteur Bergeron se suicidait. Bien souvent, j’ai entendu le docteur Galippe dire qu’il fallait réhabiliter l’herboriste Moreau. On attend encore.

Et, depuis, deux hommes, convaincus de l’erreur judiciaire, entreprirent sa réhabilitation. L’un était le docteur Galippe. En 1876, il fit sa thèse de médecine que présenta Vulpian, sur les sels de cuivre. Pendant cinquante-deux jours Galippe avait nourri des chiens avec des aliments imprégnés de sulfate de cuivre. Ils vécurent.
Lui-même, pendant un mois, en mangea, râclant le vert de gris des casseroles. Il ne fut pas incommodé Des chiens qui absorbèrent 1 gramme d’acétate de cuivre vécurent trois mois. Dans le service du docteur Charcot, une femme avala, en 122 jours, 43 grammes de cuivre ammoniacal et elle mourut de…tuberculose. Son foie contenait 0,24gr de cuivre.
« Moreau, disait Galippe, a été condamné pour avoir donné un poison qui ne tue pas. »

L’autre partisan de l’innocence était M. Quiserne. Son fils, le très distingué docteur Quiserne, me contait ces jours-ci, avec émotion, les détails de l’affaire tels qu’il les tient de son père. Il en est de dramatiques. Après la condamnation? M. Quiserme rencontra un des jurés, M. Boudier, et lui demanda ce qui avait motivé son verdict :
— Voici, répondit le juré. Moreau avait un livre qui, lorsqu’on l’ouvrait, s’ouvrait précisément à la même page décrivant les sels de cuivre. Ce livre était l’Officine de Dorvault, paru en 1867 et qui se vendait relié. M. Quiserne en possédait un exemplaire. Il l’ouvrit, et son livre, à lui aussi, s’ouvrait précisément à la même page décrivant les sels de cuivre. Un défaut des reliure, toutes semblables, en était la cause.
A quoi donc tient une vie humaine ? Il est infiniment probable que Mme Moreau est morte d’une angine du plancher de la bouche, dite angine de Ludwig, mieux connue aujourd’hui.

Moreau est exécuté. Il n’ a pas pas de parents, pas de famille. Personne ne s’intéresse plus à lui. Ceux qui criaient son innocence sont morts aujourd’hui.          
Le drame de Saint-Denis n’a pas fait le bruit du drame du Glandier. Moreau ne passera pas à la postérité pour avoir écrit ses Heures de prison, ou des vers mirlitonesques sur des motifs de fontaines ; n’est-ce pas une raison de plus  pour s’intéresser à lui ? N’y aurait-il pas une œuvre de justice à faire en saisissant la Cour de cassation d’une demande de révision.

Georges Claretie *

* Docteur en droit. Avocat, écrivain, journaliste.
- Fils du romancier, historien, auteur dramatique, journaliste, administrateur de la Comédie-française, Jules Claretie  (Académie française) -
Avocat de la Société des Gens de Lettres et de la Comédie-Française. Chroniqueur judiciaire au Figaro.
Il fut secrétaire de l’homme politique Raymond Poincaré.

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* Curieusement, voici ce que l'on peut lire à la liste des dossiers de Grâces des condamnés à mort (1826-1899), du Centre historique des Archives nationales - Ministère de la Justice :

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MOREAU (Pierre-Désiré), crime passionnel,
Seine, 10/09/1874. BB/24/2040/2
dossier : 6793 S74.

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Crime passionnel !
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