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 1867 Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain - "N'avouez jamais !"

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Adelayde
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MessageSujet: 1867 Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain - "N'avouez jamais !"    Mar 9 Juil 2013 - 15:09

Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain - "N'avouez jamais !"




L'expression - célèbre - figure dans toutes les bonnes encyclopédies de citations. L’auteur de ce mot historique est un illustre inconnu : le boucher Avinain. Tout commence le 19 mars 1867...

Ce jour là, sur les bords de la Seine du côté d'Argenteuil, des ouvriers aperçoivent le tronc d'un cadavre humain dont d'ailleurs l'on ne retrouvera jamais la tête ni les membres. Le médecin qui se charge de l'autopsie ne relève aucun signe permettant d'identifier la victime. En revanche, il est formel sur un point : celui qui a dépecé le cadavre est un expert. Traduisons : un boucher de qualité. Le docteur Maurice a beau n'être qu'un brave médecin de campagne, il a de la suite dans les idées. Peut-être est-il féru de romans noirs ? Toujours est-il qu'il fait à nouveau immerger le cadavre histoire de déterminer sa... vitesse de croisière (sic) : ce sera 3 kilomètres à l'heure. Il transmet par ailleurs ses conclusions à la police impériale : le tronc appartient à un individu de sexe masculin âgé de vingt-cinq ans ; il a été immergé à une quinzaine de kilomètres en aval ; la mort remonte à trois jours et est vraisemblablement due à une strangulation accomplie quatre ou cinq heures après le dernier repas. Nantie de ces précieux renseignements, la police lance ses plus fins limiers sur la piste de l'assassin-boucher (?) et... ne trouve rien. Or voilà que pas plus tard que le 28 juin suivant, toujours dans la Seine mais du côté de Saint-Ouen cette fois-ci, on retire un nouveau tronc, mutilé de la même manière. Avec une différence de taille : quelques jours plus tard, l'on récupère les bras et les jambes puis la tête du cadavre. Sommité de ce temps, le doyen de la Faculté de médecine, l'éminent professeur Ambroise Tardieu, est chargé de procéder à cette autopsie... fractionnée. Ses conclusions rejoignent pour une large part celles du bon docteur Maurice : mort causée par strangulation plus coups violents portés à la tête avec un objet contondant vraisemblablement pendant le sommeil de la victime ; dépeçage dans les règles de l'art.

Il n'était plus jeune mais semblait solidement musclé

Il va de soi que disposer d'un cadavre entier ­ exposé qui plus est à la morgue ­ permet de meilleurs résultats en termes d'identification. Bref, quelques jours après la découverte, l'on sait qu'il s'agit ­ ou plutôt qu'il s'agissait ­ d'un vigoureux vieillard de soixante-quinze ans du nom de Duguet, cultivateur à Longperrier en Seine-et-Marne. Son emploi du temps est facilement reconstitué : le 26 juin au matin, le père Duguet s'est rendu au marché de La Chapelle avec une charrette chargée de fourrage, tirée par un cheval blanc. Un inconnu « aux allures suspectes » l'aurait abordé ; ils auraient assez longuement négocié et ­ après le marché ­ seraient repartis ensemble en direction de Levallois-Perret. Mais à Longperrier, on n'a plus revu le père Duguet... A Levallois, les deux hommes n'étaient pas passés inaperçus. Ils avaient remisé la carriole puis s'en étaient allés manger la soupe au restaurant Mathon puis boire du vin au débit Béguinot. Après, on les avait vus se promener sur les bords de la Seine, Duguet ­ en bon cultivateur ­ cueillant des épis pour les examiner, les soupeser, les égrener entre ses doigts. Ensuite ? Ensuite, on ne savait plus rien. Restait à retrouver le cheval blanc et la voiture. On les retrouva : la bête avait été vendue quatre cents francs à un dénommé Juquin ; la voiture, quarante francs à un serrurier-charron. Dans les deux cas, le soi-disant propriétaire avait affirmé s'appeler Jean Charles, marchand de fourrages de son état, habitant route d'Asnières au 39 cité des Chasseurs. Sans trop y croire, par pure conscience professionnelle, les enquêteurs se rendent à cette adresse et découvrent ­ les témoins sont formels ­ l'ex-partenaire en affaire du père Duguet. Description du quidam : « Il n'était plus jeune mais il semblait solidement musclé. La lèvre rase, le nez pointu, le visage glabre, le front dénudé, quelques touffes de cheveux gris aux tempes, il n'eût pas manqué d'une certaine distinction, sans son oeil clignotant et faux, profondément enfoncé dans l'orbite sous d'épais sourcils noirs ». Il ne s'appelait évidemment pas Jean Charles mais Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain et était né le 14 octobre 1798 à Torcy en Seine-et-Marne. Métier : boucher, bien sûr. Il disposait d'un casier judiciaire confortable : pas moins de six condamnations. A son actif, tout de même, un comportement courageux en deux occasions : lors de l'invasion de la France par les troupes alliées, il s'était battu courageusement contre les Cosaques à l'âge de quinze ans de même que pendant la campagne d'Espagne en 1823. Un bon guerrier, un bon boucher qui s'était reconverti dans les larcins les plus divers sans pour autant devenir un assassin. Et qui était revenu en bonne santé de la sinistre île du Diable qu'allait connaître quelques décennies plus tard le capitaine Dreyfus. De retour du bagne, début 67, il avait échoué à Batignolles au foyer modeste où vivaient sa femme et sa fille. Celles-ci l'avaient accueilli, habillé, entretenu. Lui ne faisait rien de la journée. Excédées, elles lui suggèrent alors d'utiliser son intelligence et sa force à de meilleures fins. Il annonce qu'il va se lancer dans le commerce des fourrages. Sa fille : « Avec quel argent?». Lui : « A la Guyane, j'ai vendu pendant deux ans le vin que je gagnais et de plus, j'ai trouvé un magot de 1700 francs, caché près de la case d'un "politique" qui est mort à l'île du Diable. L'argent était en espèces sonnantes mais une vivandière me l'a changé pour des billets de banque ». Cet argent n'existait pas. Ce qui existait en revanche, c'est l'ingéniosité du gaillard. Sous de faux états-civils ­ associations de ses prénoms ­ il avait loué des locaux aux bords de la Seine : à Levallois-Perret puis à Courbevoie. L'homme avait trouvé une astuce qui lui permettait de louer pour quelques jours sans bourse délier grâce à des conventions de bail provisoire. Les perquisitions commencent. A Levallois-Perret, l'on retrouve des traces de sang et du fourrage appartenant au père Duguet sans aucun doute. Malgré les charges accablantes, Avinain nie, invente une fable : le cultivateur serait mort quasi « accidentellement ». Rapidement, le juge d'instruction Henriquez le confond. En réalité, Avinain ­ après une journée que l'on suppose fort arrosée ­ avait convaincu le père Duguet d'accepter son hospitalité pour la nuit. Et c'est pendant son sommeil qu'il l'avait assassiné : dix-sept coups de marteau ! Reste à élucider le mystère du cadavre du 19 mars. Or, Avinain a été reconnu par plusieurs témoins qui l'ont vu acheter le 16 mars, au marché de la Chapelle toujours, un chargement de cent bottes de foin et trois cents bottes de paille à un jeune marchand de grain de Croissy-Beaubourg (Seine-et-Marne). Celui-ci s'appelait Isidore Vincent et c'est dans la maison louée à Courbevoie qu'il avait été occis puis dépecé dans les mêmes conditions que le père Duguet. Là-aussi, Avinain tenta d'inventer un scénario-bis qui ne résista pas plus que l'autre aux investigations du juge d'instruction.

Dix-sept coups de couteau

Le 23 octobre 1867 ­ on ne traînait pas en ce temps-là ­ Avinain comparait devant les Assises de la Seine ; vêtu d'une redingote noire et d'un plastron de chemise blanc, il ressemble plus à un fonctionnaire distingué qu'à un vulgaire malfrat. D'ailleurs, il semble assez détendu : ayant fait ­ si l'on ose dire ­ son droit à Cayenne, il est convaincu qu'un simple meurtre, voire deux mais sans préméditation, ne lui vaudront que les travaux forcés à perpétuité. Il n'y a guère de monde dans la salle d'audience : certes l'affaire avait fait grand bruit mais ce jour-là, l'empereur d'Autriche François-Joseph ­ l'époux de Sissi ­ est à Paris et Napoléon III lui offre une magnifique revue militaire au bois de Boulogne. En tous les cas, Avinain, très à son aise, a réponse à tout y compris aux questions que ne lui pose pas le conseiller Berriat-Saint-Prix qui préside les Assises. Ainsi, il se plaint de son séjour (forcé) à Cayenne : « Là-bas, on vous traite pire que des animaux. Un transporté regarde-t-il un surveillant, il est aussitôt abattu d'un coup de pistolet. La vie humaine compte peu. Plus ces gens-là tuent de prisonniers, plus ils sont contents ». Sa détention à la maison centrale de Melun lui avait laissé de meilleurs souvenirs : il avait aidé aux autopsies et ainsi appris véritablement la dissection. Le président : « C'est comme cela que vous avez appris à démembrer... ». Avinain, souriant : « Désarticuler est le terme propre ». Pour le reste, il s'évertuait à longueur de débat ­ aidé par son avocat Me Massoni ­ à démontrer qu'en aucun cas il y avait eu préméditation, ni pour Vincent, ni pour Duguet. Or, à l'audience du 26 octobre, l'avocat général n'entendit parler que de cela et s'adressa en ces termes aux jurés : « S'il y avait dans cette salle, un de ces philosophes humanitaires qui doutent de l'efficacité de la peine de mort, je lui demanderais de regarder l'homme qui se débat sur ce banc, cet homme qui attache toute son espérance à un châtiment perpétuel et s'épuise en vains efforts pour obtenir une peine qui lui laisse la vie. Que cet épouvantable scélérat soit traité sans pitié. Je déclare hautement que j'entends réclamer ma part de responsabilité dans le verdict inflexible que vous allez rendre ». Plaidoirie sans surprise de l'avocat Me Massoni. Et... coup de théâtre ! Le président des Assises, le conseiller Berriat-Saint-Prix fait l'inattendue déclaration suivante : « Messieurs les jurés... je ne peux pas vous laisser croire que, même si vous écartiez la préméditation, Avinain n'encourrait pas la mort. Sachez en effet qu'aux termes de l'article 304 du Code pénal, le meurtre emporte le châtiment suprême, lorsqu'il a eu pour objet (...) de préparer, faciliter ou exécuter un simple délit, par exemple celui de vol ». C'est la fin des espérances d'Avinain. Celui-ci tente pourtant de retarder l'échéance fatale ou d'obtenir que la peine de mort soit commuée en détention perpétuelle. Mais le procureur et le président des Assises attirent l'attention du garde des sceaux sur « la perversité incurable du condamné et l'atrocité de ses crimes ». Me Massoni a beau écrire le 23 novembre à Napoléon III. Avinain lui-même a beau adresser une supplique à l'empereur. Rien n'y fera : la date de l'exécution est fixée au 27 novembre. L'exécuteur en chef est Jean-François Heidenreich, « un colosse, célibataire et qui a la tournure d'un officier avec les cheveux coupés en brosse, les favoris courts (...) sanglé dans une redingote ». L'exécution a lieu au rond-point de la Roquette, entre le dépôt des condamnés et la prison des femmes.

Le monde m'a traité trop mal pour que je le regrette

Heidenreich et ses collègues de province procéderont à 367 exécutions pendant le Second Empire qui n'aura duré que vingt ans ! C'est lui qui exécutera aussi trois ans plus tard le fameux Troppmann. La foule qui s'en vient assister à l'exécution d'Avinain ne verra pas grand chose : trop de brouillard. Le montage de la guillotine se fait à la lueur d'une batterie de torches. Pendant ce temps, M. Claude, le chef de la Sûreté, est venu réveiller le boucher assassin. L'autre commence par s'en prendre à sa femme et à sa fille. On lui passe ses vêtements ; il vide d'un trait le verre de vin que lui tend l'aumônier de la prison, se confesse, remercie M. Claude pour ses « égards» ; lance : « Le monde m'a traité trop mal pour que je regrette de le quitter. Je suis un homme et mourrai en homme ». Cela ne l'empêche pas de se colleter avec Heidenreich quelques instants plus tard mais l'autre a vite fait de le maîtriser. Avinain va soigner sa sortie. Aux soldats qui font la haie, il crie : « Adieu, enfants de la patrie !». Et sur la plateforme de la guillotine, face à une foule qu'il ne voit pas, il lance ce mot... immortel : « Messieurs, n'avouez jamais ! N'avouez jamais !». Depuis, il a fait quelques émules.

Texte : Edouard Boeglin - Illustration : Christian Heinrich



http://ybmessager.free.fr/docs/navouezjamais.html

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MessageSujet: Exécution Avinain   Mar 9 Juil 2013 - 16:34


EXÉCUTION DU BOUCHER AVINAIN LE DÉSARTICULATEUR DE CADAVRES

Les sanglants et horribles détails des crimes commis par Avinain sont trop connus, par suite de la publication des débats qui ont eu lieu devant là cour d'assises de la Seine du 25 et 26 octobre dernier pour que nous ayons à les rappeler. Ils se sont, comme on sait, terminés par la condamnation à la peine capitale d'Avinain, qui a été un des types les plus épouvantablement étranges parmi les criminels que l'échafaud a fait disparaître de la société.

Il y a des crimes vulgaires ; des scélérats qui se laissent aveuglément entraîner par leurs instincts mauvais, qui volent, qui frappent, qui tuent bestialement, souvent sans calcul, presque autant que sans pitié. Ceux-là, la société est blasée sur leurs méfaits et elle leur rend la justice qui leur est due.
Mais de loin en loin un monstre à figure humaine se révèle tout à coup à la foule épouvantée.
Par l'atrocité des circonstances qui ont entouré ses crimes, par la perversité insondable et immense dont témoignent ses actes, par l'horreur qu'ils inspirent, le coupable semble avoir cherché à soulever contre lui la vengeance de l'humanité tout-entière.
Aux plus honnêtes gens la peine du talion paraîtrait trop douce appliquée à de tels criminels.
A ceux qui doivent punir, aux magistrats, le sentiment du devoir seul peut inspirer le calme nécessaire à l'accomplissement de leur terrible mandat.

Parmi ces phénomènes de férocité, Avinain restera comme un des types les plus accomplis et certainement uniques en leur genre. Jamais, avant lui, on n'avait poussé aussi loin le calcul dans le crime ; jamais on ne l'avait aussi soigneusement, aussi ignoblement combiné, préparé, exécuté. Jamais on n'en avait organisé le plan, prévu les suites, d'un œil plus froid et plus certain que lui-même. On dirait qu'Avinain a exercé le meurtre comme on exerce une industrie, comme on se livre à un commerce. Il avait ses bons et ses mauvais jours ; ses entreprises qui manquaient ; ses bonnes affaires qui réussissaient.
Le fond de l'opération était, au surplus, toujours le même ; il assommait d'abord les victimes puis il taillait dans leur chair, désarticulait leurs membres, découpait avec art leurs cadavres et, la nuit venue, il emportait à la rivière tantôt un bras, tantôt une tête, tantôt un tronc ensanglantés.
Alors qu'en attendant sa comparution devant la cour d'assises, Avinain était détenu à la Conciergerie, il témoignait à peine quelque embarras et paraissait s'inquiéter médiocrement du terrible compte qu'il avait à régler avec la justice. Il semblait espérer sur le bénéfice des circonstances atténuantes.

On se souvient que, dans l'instruction comme devant la cour d'assises, Avinain s'était efforcé d'écarter la préméditation.

Vers la fin de son interrogatoire, M. le président lui fit cette question :
- Vous avez entraîné chez vous Duguet ; pendant son sommeil vous l'avez frappé, et, comme vous l'aviez fait pour Vincent, vous l'avez coupé en morceaux et vous avez jeté à l'eau les débris de son corps.
- C'est encore la fatalité, répondit Avinain, qui est cause de tout. Nous avons eu une discussion au sujet du prix d'achat de sa voiture ; peu à peu cette discussion s'est échauffée. Duguet, qui se trouvait au-dessus de sa voiture, est tombé sur le pavé en me lançant un coup de pied. Il était blessé grièvement. Son sang coulait je le transportai dans la maison, et, en voyant les souffrances de ce pauvre homme, je l'achevai par humanité.
- Ah c'est par humanité que vous l'avez assommé à coup de marteau ? continua M. le président.
- Oui, ajouta l'accusé en appuyant sur les mots : pas pour autre chose.

Ces réponses ne démontrent-elles pas combien la nature d'Avinain était froidement cruelle ?

Le lendemain de sa condamnation à la peine capitale, c'est-à-dire le27 octobre dernier, son avocat, M° Massoni, lui fit signer son pourvoi en cassation et son recours en grâce puis, revêtu de la camisole de force qu'on lui avait mise à la Conciergerie dès que les gendarmes l'eurent ramené de la cour d'assises, où il venait d'entendre son arrêt, il fut transféré au dépôt des condamnés, prison de la Roquette.
Là, il fut ce qu'il avait été depuis son arrestation : sombre, taciturne, et prétendant toujours qu'il n'avait pas prémédité ses crimes.
- Hélas ! disait-il, pourquoi n'ai-je pas eu le courage de me tuer !

Placé dans la cellule qu'ont occupée les derniers suppliciés - Lapommeraye et Philippe, le « tueur de femmes » -, Avinain recevait assez volontiers les visites de M. Crozes, aumônier de la Roquette, dont les exhortations sont parfois parvenues à l'impressionner ; mais, dès que l'émotion le gagnait, Avinain quittait la chaise sur laquelle il était presque continuellement assis, s'agitait et marchait autour de sa cellule aussi vite que le lui permettaient les liens de sa camisole de force, cherchant ainsi à maîtriser toute marque extérieure de terreur, de repentir ou de sensibilité.
Cependant, deux fois, en parlant de sa famille, il a versé quelques larmes. Toutefois, dans ses entretiens avec le prêtre, perçait son esprit irréligieux.
Néanmoins, il mangeait avec une certaine avidité, et les gardiens qui le surveillaient nuit et jour ont constaté que son sommeil avait toujours été profond et paisible.

Dans son audience du jeudi 21 novembre, la chambre criminelle de la cour de cassation ayant rejeté le pourvoi en cassation formé par Avinain, M° Massoni, son avocat, se hâta de donner au recours en grâce la suite usitée.
Hier, à six heures du soir, M. le procureur général recevait du ministère de la justice l'avis que ce recours n'avait pas été accueilli favorablement, et en même temps l'ordre de faire exécuter l'arrêt.
Quelques instants après, des cavaliers de la garde de Paris partaient du Palais de Justice, porteurs de dépêches adressées au préfet de police, au colonel de la gendarmerie de la Seine, au commissaire de police du quartier de la Roquette, au directeur du dépôt des condamnés, puis à l'exécuteur des hautes œuvres.

Depuis le rejet du pourvoi, des curieux en assez grand nombre allaient chaque matin sur la place de la Roquette, espérant assister au supplice du condamné.
Cette place est, depuis 1851, le lieu ordinaire des exécutions capitales.
Sur la chaussée bordée d'arbres, aboutissant à la grande porte de la prison, on voit, à vingt mètres environ de cette porte, quatre dés en pierre, scellés dans le pavé et formant les angles d'un carré de trois mètres sur chaque face.
Ces dés sont les assises de l'échafaud.

La nuit dernière, vers une heure du matin, un fourgon couvert, peint en noir, attelé de deux chevaux de même couleur, sortait d'une des vieilles maisons du quartier Popincourt
Ce fourgon portait les diverses pièces de charpente composant l’instrument de mort. Il était accompagné par les deux aides du bourreau et une dizaine d'ouvriers.
Vers deux heures du matin, la lueur sinistre des torches éclairait la place de la Roquette. Les ouvriers montaient la machine. On entendait les coups qu'ils frappaient pour enfoncer les boulons et visser les écrous.

Avinain dormait, et d'ailleurs il n'aurait pu entendre le bruit précurseur de ses derniers moments, les cellules étant disposées et capitonnées de façon à ce qu'aucun bruit ne puisse parvenir aux oreilles des prisonniers.

La nuit était très noire, froide, et l'atmosphère était saturée d'un humide brouillard.
A cinq heures, la sinistre machine était en place. Bientôt arrivèrent des détachements de gendarmerie de la Seine à cheval, d'infanterie de la garde de Paris et de sergents de ville commandés par des officiers de paix.
Ils formèrent un vaste cercle, derrière lequel ils firent ranger la foule, qui commençait à être considérable.
Puis le jour parut et laissa voir l'échafaud avec ses charpentes, ses planches, ses balustrades, ses escaliers d'un rouge noir.
On vit encore les deux paniers, l'un de forme ovale dans lequel vient se précipiter la tête du supplicié fortement lancée loin du tronc, l'autre dans lequel tombe le corps.
Un homme de grande taille, au teint mat, aux cheveux gris coupés ras, vêtu de noir, apparut et monta sur l'échafaud.
Un frémissement parcourut la foule.
C'était l'exécuteur. Il a lentement et méthodiquement visité la machine et a hissé le couperet après s'être assure par plusieurs expériences .qu'il glissait bien dans ses rainures. Puis il est rentra dans la prison.

A six heures et demie du matin, MM. l'abbé Crozes, le directeur du dépôt des condamnés, le chef de la police de sûreté M. Claude, M. Lambquin, commissaire de police du quartier, ont pénétré dans la cellule du condamné, qu'ils ont trouvé dormant. Les gardiens le réveillèrent.
Prenant la parole, M. l'abbé. Crozes lui a annoncé le rejet de son pourvoi et de son recours en grâce.
- C'était probable, répondit-il avec calme ; je vais mourir sans regrets c'est la faute des hommes qui m'ont fait tant de mal.
Sur l'offre qui lui en fut faite, il a pris deux verres de vin et mangé un gâteau.
Après s'être levé, aidé par les gardiens, Avinain s'est entretenu voix basse, pendant quelques instants, avec l'aumônier, qui l'a ensuite accompagné à la chapelle, où ils sont restés quelques minutes en prières.
Après quoi Avinain a été conduit, marchant d'un pas assuré, dans la salle de l'avant-greffe, où il a subi la toilette.
Pendant cette opération, il est resté muet et a paru plongé dans de profondes réflexions.
Né le 14 octobre 1799, Avinain avait aujourd'hui soixante-huit ans, un mois, quatorze jours. C'était un homme de taille élevée, ne paraissant pas son âge. L'ensemble de ses traits indiquait l'intelligence et une certaine distinction ; son front était large et élevé, son crâne complètement dénudé, ses cheveux gris et peu fournis, ses yeux très mouvants par suite d'un tic nerveux qui l’obligeait à agiter sans cesse ses paupières.
Les funèbres apprêts terminés, le condamné a pris une attitude ferme ; il s'est, ayant à sa droite l'abbé Crozes, à sa gauche l'exécuteur, qui le tenaient chacun par un bras, dirigé vers la grande porte de sortie de la prison.

A l'ouverture de cette porte, il a redressé la tête et fixé sur l'échafaud un regard étrange, terrible.
A cet instant ses yeux s'agitaient convulsivement.
En apercevant les soldats rangés en haie sur le court chemin qu'il avait à franchir pour aller à la mort, il a dit d'une voix grave :
- Adieu, enfants de la France !
Arrivé au pied de l'escalier, il a de nouveau relevé la tête. Avant de franchir les degrés, il s'est agenouillé sur une des premières marches avec l'aumônier, et, après l'avoir embrassé, il est monté sur la plate-forme, soutenu par l'exécuteur et ses aides. En y arrivant, il a regardé le couteau et a paru faire un mouvement pour dissimuler l'émotion qui venait de le saisir.
Puis il s'est écrié en regardant la foule :
- N'avouez, n'avouez jamais ; c'est la vérité qui m'a conduit ici."

Une seconde après, et sa tête tombait au moment où tintait le dernier coup de sept heures à l'horloge de la prison.
Immédiatement, une voiture spéciale a emporté au cimetière du Montparnasse, où ils ont été inhumés, les restes du supplicié.

Une heure après, la machine, rapidement démontée avait disparu, et des balayeuses du service municipal faisaient disparaître, à l'aide de seaux d'eau, le sans qui rougissait les pavés.
Là foule qui assistait à cette exécution était si considérable, qu'on avait été obligé d'interdire la circulation des voitures, à partir de la place du Prince-Eugène.

Le Petit Journal, n° 1 762 du 29 novembre 1867






Un visage inquiétant

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MessageSujet: Re: 1867 Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain - "N'avouez jamais !"    Jeu 11 Juil 2013 - 16:56

Jean-Charles-Alphonse Avinain : la "terreur de Gonesse", le "boucher de Clichy-la-Garenne"

Une vidéo qui résume l’affaire :

http://www.franceinfo.fr/faits-divers/histoires-criminelles/jean-charles-alphonse-avinain-la-terreur-de-gonesse-le-boucher-de-clichy-l-698081-201

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MessageSujet: Re: 1867 Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain - "N'avouez jamais !"    

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