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 Le procès de la main coupée

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Gaëtane
Monsieur de Paris
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MessageSujet: Le procès de la main coupée   Jeu 4 Oct 2012 - 22:03

LE PROCES DE LA “MAIN COUPPEE”


Les procès concernant les maîtres-chirurgiens, relatés dans les cahiers du Bailliage de Nancy au XVIle siècle sont très nombreux. Leur lecture édifiante nous renseigne parfaitement sur les moeurs chirurgicales de l’époque. On est frappé de constater qu’à l’exception des procès pour recouvrement d’honoraires dont les mutuelles nous préservent, ces affaires judiciaires pourraient être transposées au XXe siècle (accidents thérapeutiques, erreurs de diagnostic, diffamation, querelles entre chirurgiens, ...). Certaines de ces plaintes sont déposées devant la toute puissante Communauté, comme on le ferait aujourd’hui devant l’Ordre, et consignées chez les tabellions.

Les moeurs chirurgicales étudiées sont celles de la Communauté des maîtres-chirurgiens de Nancy pendant la guerre de Trente ans et l’occupation française. L’Etat lorrain, dernier Etat incorporé à la France (1766), possédait des archives comptant parmi les plus riches d’Europe, elles sont devenues Archives de Meurthe-et-Moselle (A.D.M.M.). C’est à elles que nous nous référons et dans les citations, nous respectons l’orthographe du XVIle siècle.

C’est ainsi qu’on rencontre au fil des ans des procès pour :

- Exercice illégal

Pour exercer honorablement la chirurgie, il était obligatoire de subir avec succès, après un apprentissage et sans études, les examens de la maîtrise. Après quoi on prêtait le serment, on acquittait les droits et on pouvait “pendre les bassins”, c’est-à-dire qu’on “ouvrait boutique“. Il arrivait que des tricheurs, barbiers non maîtres, aient l’audace de “pendre les bassins“, attirant ainsi une clientèle imméritée. Ils étaient jugés et punis par la Communauté.

- Honoraires impayés

Les nombreuses suppliques des maîtres-chirurgiens devant le Bailliage pour recouvrer leurs honoraires sont de véritables comptes-rendus opératoires. Les lésions sont toujours décrites avec un réalisme qui nous permet d’imaginer la dureté des temps :

coup de hache à la teste, coup d’espée au travers du corps,...”, la technique, le nombre d’aides et la durée de l’acte sont toujours précisés.

- Accident ou aléas thérapeutique

On rencontre assez fréquemment des chirurgiens condamnés à payer une rente à vie pour avoir “estropié” un patient.

- Querelles entre chirurgiens

“Supplie humblement Nicolas Taconnet dit La Longée, chirurgien à Nancy, disant que Charles Simonnet, Maître-Chirurgien audit lieu a conçu depuis temps en ça une haine contre lui et lui a fait quantité d’insultes, lui improfera des injures et se mit en devoir de le battre et de le maltraiter. De quoi s’étant plaint par une requête et une assignation pour en obtenir la réparation, le suppliant ne poussa pas l’affaire plus avant sur la promesse que ledit Simonnet fit de ne plus récidiver. Cependant, le jour d’hier du 27 courant, le suppliant comme il était à table, survint ledit Charles qui dès qu’il fût entré dans la chambre, se jeta à sa perruque, lui arracha de dessus la teste, lui baîlla plusieurs coups et dit plusieurs injures, menasses de le tuer, ensuite de quoi étant sorti, il s’en alla l’attendre à un quart de rue. Ce considéré Messieurs, il vous plaise d’assigner Charles Simonnet pour le voir condamné à réparation” ….

- Ou encore plainte calomnieuse

Le procès de la “main coupée” intenté à Pierre Poirot, maître-chirurgien à Nancy est plus complexe : plainte diffamatoire devant la Communauté puis, à la demande du chirurgien, transfert du dossier au Bailliage pour réhabilitation. Il s’agit d’une affaire criminelle. Poirot est accusé d’amputation abusive, et les termes de la plainte sont horriblement calomnieux. Jeanne du Val l’accuse d’avoir, en son absence, amputé le bras de sa fille, alors dit-elle,

“qu’ayant le lendemain des Cendres, fait débauche et plein de vin, (il a) couppé la main de laditte fille sans le consentement de la mère. Qu’après qu’il eut couppé la main sans la montrer à personne, l’aurait enveloppée dans un linge et envoyé porter secrettement au cimetierre, abandonnant laditte Marguerite sans lui avoir estanché son sang qui ruisselait dessous son lit et non content de ce qu’au bout de trois semaines, il avait apporté des ferrements et s’était mis en devoir de lui coupper encore le bras ...”.

C’est seulement en mai 1665, 2 ans plus tard, que Poirot obtient réparation devant le Bailliage où il s’explique :

La jeune fille, “atteinte de mal caduque” (épilepsie), “pendant l’absence de ses parents, est tombée dans le feu, y demeurant tout le temps de son accès et jusqu’au retour de ses parents qui la trouvèrent à moitié corps rotye et brulée, toute une cuisse et la jambe brulée depuis le haut jusqu’aux chevilles, toute une main et une partie de l’avant-bras brulés presque jusqu’à calcination, des os sans vie, mouvement ni sentiment quelconque”.

Le chirurgien ayant fait constater les lésions à un collègue, se résout à l’amputation, avec reprise ultérieure du moignon, “ne faisant que ce qui était expédient de faire suivant son art, tant pour la vie de laditte Marguerite, que pour la guérison plus prompte de ce malheureux accident”.

L’expertise confirme l’indication et Poirot demande réparation, il souhaite “que les termes calomnieux soient rayés et biffés et laditte du Val condamnée pour le public à une amende telle qu’il plaira à ces Messieurs”.

La veuve du Val, convoquée le 11 mai suivant, déclare “qu’elle a témérairement prononcé des termes injurieux et calomnieux, qu’elle en est marrie, qu’elle ne sait que bien et honneur dudit Poirot, qu’il n’a fait que ce qu’un bon expert aurait pu faire en une telle rencontre”.

Elle est condamnée aux dépens, sans préjudice des salaires dudit Poirot.

Le malheureux chirurgien, humilié depuis deux ans, prononce alors cette phrase d’une éternelle actualité : “honneur étant une chose si délicate, particulièrement dans (notre) profession, que, quand une fois elle est blessée, quoiqu’on puisse y faire, la marque de la playe en est toujours marquée de sorte qu’on n’y saura assez prendre de précautions”.

La permanence dans le changement !

Bien que le statut et la formation des chirurgiens, les techniques, les conditions opératoires aient subi en 3 siècles des évolutions éblouissantes, il faut admettre que les procédures et les hommes sont restés les mêmes et qu’on retrouve aujourd’hui les mêmes affrontements qu’au XVIle siècle.

“Nil novi sub sole” (Rien de nouveau sous le soleil).


Chapitre extrait du livre « Médecins & Chirurgiens de la Lorraine ducale » de Jacqueline Carolus-Curien paru aux Editions Serpenoise.


Le chirurgien de village




Tableau de Pieter Jansz QUAST (1606-1647) Ecole hollandaise au musée des Beaux Arts de Dôle



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