La Veuve

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 Le procès d'Emile Henry - 1894

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MessageSujet: Henry   Dim 12 Aoû 2012 - 23:44

Le procès d'Émile Henry à travers la presse d'époque.

Vendredi, 27 avril 1894. Cours d'assises de la Seine. Première journée.

Président : M. Pottier (orthographié aussi Potier, Pothier)
Avocat général : M. Bulot
Défenseur : Maitre Hornbostel

Journal le Matin, du 28 avril 1894.







Maitre Hornbostel, défenseur de Henry.







Des jurés.


Ravachol, assassin de grand'route, fossoyeur macabre, fut le type accompli du bandit de mélodrame. Vaillant fut le révolutionnaire exalté dont le crime — de droit commun, certes ! — prit, aux yeux de quelques-uns, une teinte politique qui ne le rendait pas moins odieux, au contraire; Léautier (1) n'était qu'un pauvre idiot élégiaque, Henry, seul, est « l'anarchiste ».
Hier, sur les bancs de la cour d'assises, nous est apparu un homme, presque un enfant, qui semble réaliser toutes les conditions de cet être incompréhensible, monstre moral inexplicable et inexpliqué, qui est l'anarchiste ».

Son crime est, à ce point de vue, le plus effroyablement logique de tous, parce qu'il est le plus anonyme parce qu'il frappe la foule inconnue bourgeoise ou prolétaire, des maris, des épouses, des mères et des enfants.
Il ne s'adresse point à la classe des magistrats, comme les attentats de Ravachol à la classe des hommes d'Etat, comme celui de Vaillant à celle des hommes à redingote fleurie de ruban rouge, comme celui de Léauthier il va droit à tous ceux, travailleurs ou petits bourgeois, qui sont coupables à ses yeux de laisser subsister un état de choses qu'il veut faire disparaître.
Henry sait ces choses, il a l'orgueil de son crime et il s'en vante. Son allure n'est point celle du cabotinage; il a toutes les apparences de la conviction; il n'en est que plus terrible.

Henry à l'audience.

A midi, Henry fait son apparition ; il est vêtu d'un complet noir; la redingote moule la taille; le linge est immaculé; l'aspect général rappelle celui de Léautier. Mais la tête, la tête blême au front étroit et volontaire, aux yeux mi-clos dardant par instant des regards de colère mais le bas du visage, avec sa bouche que crispe un rictus de pitié pour les magistrats, pour les témoins, pour toute l'assistance, n'ont rien de l'adolescence inconsciente qui rendait si curieuse la face de l'anarchiste cordonnier.
Le profil est d'une remarquable finesse, avec le nez insensiblement aquilin; un soupçon de barbe duvette les joues, la lèvre, et s'étire en deux pointes sous le menton. Les cheveux, châtain clair, sont en brosse. Dès les premières paroles qui lui seront adressées parle président, il répondra d'une voix dure et jettera aigrement son état civil, son nom, son âge : vingt et un ans.
Mais tout de suite il changera d'allure.
L'attitude quelque peu belliqueuse qu'il a montrée au début de l'audience va disparaître pour faire place à un sans-gêne presque gouailleur, tandis que s'accentuera le pli des lèvres, le rictus de la bouche méprisante.
Il ne se départira point cependant de la plus extrême correction et ne se permettra que quelques sorties véhémentes ou ironiques dont il gratifiera M. le président Pottier.
,
L'interrogatoire.

M. l'avocat général Bulot occupe le siège du ministère public; Me Hornbostel, du barreau de Marseille, est assis au banc de la défense.
Les jurés prêtent serment; deux jurés supplémentaires sont nommés en prévision de la longueur des débats; le greffier Wilmès lit l'acte d'accusation.
Henry écoute avec attention et approuve les témoins de la tête certains passages. On procède
ensuite à l'appel des témoins. Cinquante ont été cités par le ministère public, une douzaine par la défense. Tous sont présents. La mère d'Emile Henry elle-même est là une petite vieille, toute de noir habillée, coiffée d'une capote aux fleurs violettes.
Puis Henry se lève et M. le président Pottier ouvre l'interrogatoire par des questions relatives à l'attentat du café Terminus.

— Vous êtes entré dans le café à huit heures ; vous cachez une bombe dans votre ceinture ?

Dans la poche de mon pardessus, vous voulez dire. quand je fus assis, je la mis sur mes genoux; la mèche dépassait d'un centimètre ; je l'ai allumée avec mon cigare, je me suis levé et j'ai jeté l'engin.

— Pourquoi avez-vous choisi cet établissement ?

Parce qu'il y avait beaucoup de monde. Certes, je n'étais pas fixé sur l'endroit où je jetterais ma bombe. Du reste, je l'ai dit à l'instruction. Je me suis arrêté d'abord devant Brébant, puis devant le café de la Paix ; mais ni dans l'un ni dans l'autre de ces cafés il n'y avait assez de consommateurs je passai donc mon chemin pour m'arrêter au Terminus c'était un grand café et il était plein de clients.

— Pourquoi êtes-vous resté une heure avant de vous résoudre à commettre votre attentat ?

Oh ! j' y étais bien résolu, mais j'attendais qu'il arrivât encore du monde ; je voulais faire le plus de victimes possible.

— Henry, vous avez le mépris de la vie d'autrui.

Moi, jamais, je n'ai que le mépris de la vie des bourgeois.

— Mais vous avez le respect de la vôtre.

Parfaitement. Je tenais à vivre pour faire encore d'autres victimes.

— Vous aviez surtout peur du châtiment. Dans la rue, quand vous vous êtes enfui, vous vouliez
faire croire que vous poursuiviez le coupable. Vous criiez alors : « Arrêtez-le, le misérable ! »

C'est absolument faux.

Chasse à l'homme
.
Nous assistons ensuite à toutes les péripéties de la chasse que l'on fit à l'anarchiste devant la gare Saint-Lazare; on nous énumère les coups qu'il donna et les coups qu'il reçut. L'agent Poisson tient le premier rôle dans cette partie de l'interrogatoire. Quand le président en arrive aux coups de revolver tirés sur le garçon coiffeur :

Pourquoi donc ce dernier m'a-t-il poursuivi ? dit Henry. Tout cela ne lui serait pas arrivé s'il ne s'était pas mêlé de ce qui ne le regardait pas. C'est bien de sa faute !

Sur Henry, on trouva un poignard empoisonné il explique qu'il le portait toujours sur lui, dans l'attente d'une occasion qui lui permettrait de tuer un faux frère, dénonciateur d'un compagnon en ce moment au bagne.
M. le président revient. La scène du café; ici, il a un lapsus lingue.

— Vous fîtes vingt morts et un blessé !

Pas possible ! interrompt l'anarchiste en souriant.

— Pardon, vingt blessés et un mort.

— Vous aviez soigné votre bombe; vous vouliez qu'elle fût très meurtrière et l'aviez chargée de 120 balles. L'engin de Vaillant était un exemple pour vous ; les clous n'avaient que blessé, vous désiriez faire mieux ?

Certainement.

Et Henry laisse tomber ces paroles avec solennité

C'est que moi, je ne voulais pas blesser, je voulais tuer.

— Et les personnes qui vous poursuivaient, avez-vous voulu les tuer ?

Oui.

— Et l'édifice, votre intention était de le détruire?

L'édifice ! Ce que je m'en moque de l'édifice.

Les antécédents.

Il n'a pas encore été question du passé d'Henry ; avant de l'interroger sur l'attentat de la rue des Bons-Enfants, M. le président Pottier examine avec rapidité les antécédents de l'anarchiste.

— Vous avez vingt et un ans ; vous êtes le fils d'un communard qui se réfugia en Espagne après la Commune, vous avez obtenu une bourse à l'âge de douze ans à seize ans, vous étiez admissible à l'Ecole polytechnique. Refusé aux dernières épreuves, vous avez abandonné cette voie.

Et j'ai bien fait. Ne m'aurait-on pas ordonné, un beau jour, de tirer sur des malheureux, de renouveler le crime de l'officier de Fourmies (2). J'aime mieux être ici.

— Vous êtes entré alors chez des entrepreneurs, des sculpteurs-décorateurs, vous gagniez 100 francs par mois. Pourquoi n'avoir pas continué à vivre de votre travail ? Le travail est honorable ?

C'est pour cette raison que les bourgeois font travailler les autres !

En 1892, Henry devient anarchiste, il subit l'influence de son frère Fortuné, s'adonne à des lectures révolutionnaires et finit par se faire arrêter. Relâché quelques jours après, il collabore au journal l'En dehors.

— Dans un article de vous, que j'ai ici, vous dites « Tous les patriotes sont des imbéciles », retournez la phrase, et vous aurez encore une vérité « Tous les imbéciles sont des patriotes. Vous vous êtes soustrait au service militaire ?

Ma foi monsieur le président, j'ai fait trois ans de bataillon scolaire et j'ai trouvé que mon éducation militaire ne laissait plus rien à désirer.

Henry entre à cette époque comme employé chez M. Dupuy, sculpteur-décorateur. L'attentat de la rue des Bons-Enfants a eu lieu le 8 septembre 1892; le 9 et le 10, il était encore chez son patron, mais le 11, il avait disparu. Quelques jours après cette disparition, il écrit à M. Dupuy pour lui expliquer qu'il se met à l'abri de la police, dont il craint les investigations depuis les dernières explosions, car il s'avouait anarchiste comme Ortiz, qui travaillait, lui aussi, chez le peintre-décorateur.

La bombe de Carmaux.

— En somme, vous vous cachiez parce que vous étiez l'auteur de l'attentat. Etes-vous disposé à renouveler les aveux que vous fîtes à l'instruction ?

Parfaitement !

— C'est vous le coupable ?

Je l'affirme.

— Racontez-nous alors dans quelles conditions vous avez accompli cet autre crime.

J'exposerai les motifs de mes actes à MM les jurés demain Aujourd'hui, je vais narrer les faits, simplement.

Henry, d'une parole brève, très précise, un peu précipitée, s'étend longuement sur la confection de l'engin, sur l'achat de la marmite dans laquelle il introduisit vingt cartouches de dynamite. Nous voici ensuite à la journée de l'attentat; il relate les différentes courses qu'il fit pour son patron, à la suite desquelles il héla un fiacre, se rendit chez lui, prit l'engin, changea de voiture et, finalement, alla déposer la marmite au n° 11 de l'avenue de l'Opéra, où il ne fut remarqué de personne.
M. le président fait alors le récit du transport de l'engin au commissariat de police, de l'épouvantable explosion qui s'ensuivit, tuant quatre agents, et nous décrit le terrible spectacle de la maison dynamitée.

Les photographies de la maison après l'attentat passent sous les yeux des jurés. M. Pottier nous fait part des soupçons qui pesèrent dès cette époque sur Henry; la marmite, en effet, était enveloppée dans un numéro du Temps où il était parlé des deux frères, Emile et Fortuné. M. Atthalin, frappé de cette coïncidence, fit faire une démarche chez le patron de l'anarchiste, qui lui apprit la disparition de son employé.

— Du reste, aussitôt votre arrestation, on vous a demandé si vous vous reconnaissiez l'auteur du crime de 1892. Vous avez nié. Depuis, vous avez avoué.

Un point à éclaircir.

Henry, j'ai fini. Je ne vous poserai plus qu'une question. Vous savez laquelle. Il y a quinze jours, je vous ai prévenu que je vous interrogerais sur un point capital devant le jury. Je vous ai donc donné tout le temps de la réflexion. Le 10 novembre 1892,vous disparaissez de chez M. Dupuy. On vous retrouve, en décembre 1893, à la villa Faucheur. Dites-nous ce que vous êtes devenu pendant cette année, où, quand, comment avez-vous vécu ?

Jamais !

— Vous êtes allé à Londres !

Je ne dirai rien; oh! je sais parfaitement où vous voulez en venir.

— Avouez que vous avez vu Ortiz à Londres.

Je ne l'ai point vu.

— Prenez garde ! Henry ! Prenez garde ! Vous avez avoué vos crimes, vos assassinats, et voilà
que vous nous cachez l'emploi de votre temps pendant une année. Nous allons croire que ces mains blanches, que je vois rouges, moi, du sang de vos victimes, se sont tendues pour recevoir le produit du vol ?

Mes mains couvertes de sang !Elles sont couvertes de sang comme votre robe rouge, monsieur le président.

L'audience est suspendue.

Les témoins.

Nous passerons avec rapidité sur la déposition des témoins. Ils ne nous apprennent rien de nouveau et l'intérêt que pouvaient présenter leurs dépositions est bien amoindri par le fait des aveux complets de l'accusé.
Voici venir d'abord les garçons de café, Agelon, Paquet et Frugier ; ils nous racontent à nouveau la scène du café Terminus et les incidents de la poursuite et de l'arrestation.

C'est ensuite la longue théorie des victimes qui défilent, se soutenant sur des cannes, s'asseyant à la barre pour déposer, narrant leurs souffrances, les suites douloureuses de leurs blessures; quelques-uns ont été été criblés par les éclats de l'engin celui-ci est resté presque sourd, celui-là aveugle, d'autres ne pourront reprendre leur travail que dans un nombre de mois encore indéterminé. Deux dames viennent déposer, encore sous le coup de l'épouvante de l'explosion elles ont essayé de cacher leurs blessures, dans la crainte des vengeances anarchistes.C'est, enfin, l'agent Poisson, qui fait un dramatique récit de la lutte qu'il eut à soutenir avec Henry.

J'étais sur le refuge, quand j'ai aperçu l'individu qui fuyait. J'ai couru après lui jusqu'au coin de la rue d'Isly. Là, Henry s'est retourné et a tiré sur moi un coup de revolver. Il m'a manqué. J'ai continué, le sabre à la main j'allais le frapper, quand, un coup de revolver m'atteignit à la poitrine, puis deux autres au côté droit, dont un dans le portefeuille. Je pus cependant le saisir, nous roulâmes ensemble et je m'évanouis. C'est à ce moment que deux agents, survenant, s'emparèrent de lui.

Tout le monde ici, lui dit le président, salue avec le plus grand respect la décoration de la Légion d'honneur que, vous avez méritée au péril de votre vie.
Et, se tournant vers Henry:

— Henry, vous restez indifférent devant ce défilé de femmes, de vieillards, de travailleurs, qui sont vos victimes?

Bah s'écrie l'anarchiste; j'ai vu d'autres misères devant lesquelles vous restez bien indifférent, vous !

Suivent les dépositions des agents Lenoir, Contet, Cachoux et Sauvage.

La déposition de M. Girard.

Les experts sont venus pour donner la description de l'engin et les plus complets détails sur les effets de l'explosion. M. Descaves, architecte-expert, fut chargé de constater les dégâts causés à l'hôtel Terminus et fait connaître au jury le résultat de ses constatations.

M. Girard chargé, comme le précédent, de faire les mêmes constatations, explique dans quelles conditions il procéda à son examen. Le parquet était broyé, le bitume, sous le parquet, en miettes et les tables de marbre entièrement perforées.
L'huissier met à la disposition de l'expert plusieurs pièces à conviction, abîmées par les exploitions et M. Girard montre aux jurés de quelle force de pénétration étaient doués les projectiles. Rue des Envierges, où M. Girard fit une descente, il trouva une assez grande quantité d'acide picrique et de sable qui servait à faire fondre cet acide. L'opération serait des plus dangereuses.
— Vraiment, monsieur le président. Il fallait s'y connaître et savoir jusqu'à quel degré on pouvait faire chauffer l'acide picrique. Henry risquait la mort.

Les docteurs Descouts, Socquet et Vibert rendent compte des soins qu'ils ont prodigués aux victimes et de la gravité des blessures. On entend ensuite les témoins relatifs à l'affaire de la rue des Bons-Enfants. Il se produit des contradictions sur l'aspect de l'engin aperçu avenue de l'Opéra. Ici l'intérêt va grandissant, car il ne s'agit de rien moins que de savoir si les aveux de Henry ne sont pas menteurs et si la marmite de l'immeuble sis au n° 11 de l'avenue de l'Opéra est bien telle que l'anarchiste l'a décrite.
Dans cette partie des débats, trop obscure, M. J-N Gung'l, secrétaire de la rédaction du Matin, est venu apporter quelque lumière.

Déposition de M. J.-N. Gung'l.

Je passais, dit-il, rue d'Argenteuil dans la matinée du 8 novembre devant le n° 12, qui forme la sortie de service du n° 11 de l'avenue de l'Opéra; un groupe s'y tenait, composé de quelques sergents da la ville, de plusieurs servantes et d'une vingtaine de petites filles qui sortaient d'une école communale voisine. Je m approchai. A terre, un objet de forme ronde, enveloppé d'un journal à demi-déchiré. C'était une marmite; on ne paraissait pas croire qu'elle fût dangereuse. Je courus au journal informer du fait par téléphone M. Edwards, mon directeur, et M. Girard, chef du Laboratoire municipal. Quand je revins, la marmite n'y était plus. Elle avait été emportée, au commissariat de la rue des Bons-enfants.

M. le président — Vous voyez, Henry; il y avait des enfants d'une école communale, des enfants d'ouvriers.

Henry s'écrie alors avec humeur :

Monsieur le président, la bombe a éclaté rue des Bons-Enfants, et non rue d'Argenteuil. Restons rue des Bons-Enfants, s'il vous plaît.

Continuant sa déposition, le témoin rapporte que, cité par M. Espinas, juge d'instruction, il a hésité d'abord à reconnaître,dans le modèle qui lui a été présenté, celui de l'engin de la rue d'Argenteuil. Mais, lorsque l'engin qui lui avait été montré, placé sur une table, a été mis à terre, renversé, le témoin n'a plus hésité. C'était bien là la marmite de la rue d'Argenteuil. Après cette déposition, l'audience est levée à six heures et demie.

Source : gallica.bnf.fr
__________________

(1) Léauthier (Léon Jules). Ouvier cordonnier. Anarchiste. Le 13 novembre 1893, blesse à l'arme blanche l'ancien ministre de Serbie à Paris, M. Georgevitch. Pour ce fait, est condamné le 23 février 1894 aux travaux forcés à perpétuité. Part pour la Guyane, aux îles du Salut. Tué le 22 octobre 1894, lors d'une révolte de transportés anarchistes à l'île Saint-Joseph. Onze autres transportés sont tués ainsi que quatre fonctionnaires de l'administration pénitentiaire.

(2) Fourmies (dépt du Nord - 59). Le 1er mai 1891, la troupe, sous l'ordre du commandant Chapus (et non Chapuis), ouvre le feu sur des manifestants. On releva`neuf morts, manifestants et non manifestants, dont quatre jeunes filles se 16 à 20 ans et un garçonnet de 11ans.
Cette fusillade causa une grande émotion en France et même à l'étranger.

(3) Foyot. Restaurant réputé qui était situé à l'angle des rue de Vaugirard et de Tournon, en face du Sénat (Paris VIème). Le 4 avril 1894 une bombe éclata dans l'établissement. L'écrivain pamphlétaire et libertaire, Laurent Tailhade, qui dînait là, fut éborgné dans l'explosion (il avait salué l'attentat que Vaillant avait fait à la Chambre des députés…). L'auteur de l'attentat aurait été Félix Fénéon, chef de service au ministère de le Guerre journaliste et critique d'art réputé, engagé dans le mouvement anarchiste. Arrêté, il se dégagea habilement de l'accusation. Il comparu aux assises de la Seine pour "association de malfaiteurs" (voir les "lois scélérates" de 1893/94) au procès des trente, et acquitté.
L'immeuble Foyot a été exproprié vers 1937 et rasé.



En arrière plan, le Sénat.




C'est ici que se tenait le restaurant Foyot.
A son emplacement a été aménagé le petit square Francis Poulenc et la place arborée.


Source Google Maps




Jadis (angle rue de Tournon, à gauche, rue de Vaugirard, à droite).


Source : é molto goloso http://marcdelage.unblog.fr/

>>> A SUIVRE (deuxième et dernière journée)
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MessageSujet: Re: Le procès d'Emile Henry - 1894   Dim 12 Aoû 2012 - 23:50

Samedi, 28 avril 1894. Deuxième et dernière journée du procès d'Émile Henry.

Journal Le Matin, du 29 avril 1894.

Aujourd'hui, audition des témoins à décharge, réquisitoire et plaidoirie.
Suivant toutes les probabilités, le verdict sera prononcé dans la soirée.

CONDAMNÉ A MORT - ÉPILOGUE DU DOUBLE ATTENTAT DE LA RUE DES BONS-ENFANTS ET DU TERMINUS - LA DÉCLARATION D'ÉMILE HENRY

La déposition de M. Meyer - Le dynamiteur accusé de vol - Témoins à décharge - Excellent élève, bon employé L'existence d'un complice - Incident sensationnel, Mme Henry est récusée - Le réquisitoire et la défense - Le verdict.


Le jury de la Seine a rendu le verdict qu'attendait et que prévoyait la conscience publique. Emile Henry est condamné à la peine de mort. Il avait essayé d'échapper à la suite inévitable de son attentat en ajoutant d'autres crimes à celui de l'hôtel Terminus. Une fois pris, il ne lui restait plus qu'une attitude à prendre, celle de la forfanterie. Certains admirent ce triste courage. Il faut être parvenu jusqu'à cette fin de siècle pour que le cynisme dans la scélératesse ne soit plus une circonstance aggravante, mais constitue un titre à la commisération. Avant de subir le sort auquel il ne pouvait plus se soustraire, Henry a voulu infliger son réquisitoire à la société qui le condamnait.

On lira ce morceau, curieux surtout parce qu'il montre l'anarchiste tel qu'il est, c'est-à-dire un socialiste plus militant et plus logique que les autres. Une partie de son discours aurait pu être applaudie à la Chambre dans les régions qui vont de Chauvière à M. Goblet. Pourtant, Emile Henry, accusant la société, est sans excuse. Car l'ingratitude n'est pas une circonstance atténuante.

Il n'était pas, comme Vaillant, un enfant abandonné. Sa malheureuse mère l'a assisté jusqu'à la porte de la cour d'assises. Fils d'un communard, il n'en a pas moins été élevé aux frais de cette société bourgeoise qu'il déteste et contre laquelle son père s'était insurgé. Elle lui a donné une instruction qui l'a conduit au seuil de l'Ecole polytechnique, elle lui a permis de ne jamais manquer de pain, elle l'avait élevé jusqu'au niveau de l'élite intellectuelle. C'était un déclassé, mais un déclassé dans les régions supérieures.

Il n'a retenu de ces enseignements que la science suffisante pour assouvir une haine injustifiée. Quand il accuse les bourgeois de n'épargner ni femmes ni enfants, il oublie qu'il a été lui-même un privilégié de l'éducation. Il n'y a puisé, il est vrai, que l'orgueil et la folie du crime. On ne peut croire que cette folie soit aussi contagieuse qu'on le veut bien dire. Tant que la justice ne faillira pas à son devoir, il est permis d'espérer qu'on verra la fin de cette sanglante aberration mentale.

Tel nous avons vu Henry à l'audience d'avant-hier, toujours calme, toujours maître de lui, cynique et revendiquant hautement la responsabilité de ses actes, tel nous l'avons retrouvé hier, plus pâle peut-être et plus blême, d'allure et de visage fatigué.
La tête dans les mains, il jette un regard vague sur l'auditoire, le même qu'hier, sur la foule houleuse du public debout, sur les jurés qui viennent prendre leur place, échange quelques paroles avec son avocat, ce pendant que l'on annonce la Cour et que le président Pottier, suivi de ses deux assesseurs, fait son entrée.

L'anarchiste se lève, et le président l'avertit immédiatement qu'il a fait appeler M. Meyer, juge d'instruction, désireux de savoir à quoi s'en tenir sur les affirmations de l'accusé relatives à l'emploi de son temps pendant les dix-huit mois qui suivirent sa disparition de chez son patron, M. Dupuy.

Sous le masque.

On n'a pas oublié qu'à la première audience, Henry prétendait avoir habité pendant trois mois, du mois de mai au mois de juillet 1892, au numéro 10 du boulevard Morland. Il disait même qu'il n'avait pas caché ce court séjour en France à son juge d'instruction et que M. Meyer ne le démentirait point. M. Pottier semble attacher un très grand intérêt à ces détails ; c'est qu'il s'agit, en effet, d'être fixé sur une assez longue période très obscure de l'existence d'Henry, période pendant laquelle il est soupçonné d'avoir entretenu des relations très suivies, en Angleterre, avec Ortiz, le compagnon récemment arrêté.
M. Meyer est introduit.

— Chargé d'instruire contre les anarchistes, témoigne le juge d'instruction, j'ai dit de rechercher quels avaient été les différents domiciles de, l'accusé. Je suis intimement persuadé qu'il est allé en Allemagne, et en Angleterre et qu'il a en effet habité boulevard Morland, à Paris.
J'ai, du reste, continue M. Meyer, pu relever le séjour en France de l'anarchiste à une autre époque, du 2 décembre au 4 juin 1893. C'était dans l'occasion suivante :

Nous entendons alors une extraordinaire histoire de voleurs dans laquelle Henry aurait joué un rôle assez important. S'il faut en croire M. Meyer, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que deux des quatre hommes masqués qui cambriolèrent certain soir une dame Poste, à Fontaine-Saint-Sauveur, fussent Henry et Ortiz. Le restaurateur chez lequel ces deux derniers seraient un moment descendus et le maire de Saint-Sauveur lui-même, confrontés avec les deux anarchistes, n'auraient pas hésité à les reconnaître.

Henry proteste de toutes ses forces. M. le président n'insiste pas. La culpabilité d'Henry de ce vol n'est, du reste, rien moins que prouvée. M. Pottier déclare qu'il n'aurait pas même été question à l'audience de cette affaire, si l'incident soulevé par Henry n'avait nécessité la comparution de M. Meyer.

Me Hornbostel prend la parole pour la première fois :

— Est-ce que le témoin pourrait nous dire si mon client n'a pas été impliqué dans une histoire de vol d'un million commis dans les caves de la Banque de France ?

M. Meyer ouvre de grands yeux et répond qu'il ignore tout à fait ce que Me Hornbostel veut dire.

Derniers témoins à charge.

Il en reste encore une dizaine qui n'ont pu être entendus à l'audience précédente. Passons rapidement sur la déposition de M. Weber. Henry, pour bien établir sa culpabilité dans l'attentat de la rue des Bons-Enfants, avait donné au parquet de nombreux détails sur les circonstances qui accompagnèrent son crime. C'est ainsi qu'il avait raconté qu'il s'était un instant arrêté, le jour de l'explosion, devant le numéro 11 de l'avenue de l'Opéra où se trouvait, disait-il, une pharmacie. Il n'y a jamais eu de pharmacie à cet endroit. Il y avait bien une boutique, mais de parfumerie, les bocaux cependant qui garnissaient l'étalage ont pu être la cause de l'erreur d'Henry.

M. Dupuy.

L'ancien patron d'Henry, l'ornemaniste, qui a conservé de son ex-employé le meilleur souvenir et qui vient à l'audience témoigner de l'estime en laquelle il tenait Henry et de la régularité de son travail. Il avait, du reste, su l'apprécier immédiatement, car, au bout de quinze jours, il augmentait ses appointements, qu'il portait a 150 francs. Il était, ajoute-t-il, d'une grande égalité d'humeur. Jamais il n'a eu à se plaindre de lui.
Le matin et le soir de l'explosion de la rue des Bons-Enfants, il ne remarqua rien de particulier, rien d'étrange dans les allures et la façon d'être d'Henry.

— Ce jour-là, je l'envoyai faire deux courses, chez M. Bautron, rue Tronchet, et chez M. Dubois, rue de Courcelles il partit de chez moi vers dix heures vingt.

Dix heures juste, rappelez-vous, monsieur Dupuy.

— Non, non, dix heures et quart au plus tôt.

Très important, ce quart d'heure que l'ancien patron accorde à son employé et que celui-ci refuse. Il représente une partie du temps absolument nécessaire pour que la culpabilité d'Henry soit possible dans l'attentat dirigé contre l'immeuble de la Compagnie de Carmaux. Me Hornbostel veut demander au témoin s'il considère l'accusé comme l'auteur de ce crime; mais le président s'y oppose, ne voulant pas que le jury soit influencé par la réponse de M. Dupuy.

M. Bernard, commissaire aux délégations judiciaires, a fait le trajet selon les indications d'Henry; il est arrivé à dix heures cinquante-sept minutes sur le palier de la Société de Carmaux et est rentré chez M. Dupuy à midi juste. Viennent ensuite Mmes Collin et Combes et M. Quillet, qui ont vendu à Henry différents ustensiles et produits nécessaires à la fabrication de son engin.

Les experts.

M. Vieille, ingénieur des poudres et salpêtres, et M. Girard viennent fournir de complets renseignements sur l'explosion et les suites de l'explosion de l'immeuble de la rue des Bons-Enfants. Comme il le fit hier pour l'explosion du Terminus, M. Girard prend quelques pièces à conviction et donne des explications sur la force de l'explosif. La bombe du Terminus et celle de la rue des Bons-Enfants sont deux engins absolument différents; dans l'un, il y avait des projectiles, dans l'autre, chargé de vingt cartouches de dynamite, il n'y en avait pas. Mais la question se pose de savoir, termine l''éminent chimiste, comment Henry s'est procuré ces cartouches, car, enfin, il ne les a pas fabriquées.

Non ; je les ai prises dans une fabrique bourgeoise.

Témoins à décharge
.

M. Bordenave, cité également par l'accusation et par la défense, est surtout un témoin à décharge. Il est parent d'Henry, s'est beaucoup occupé du jeune homme, qui lui en fut, du reste, fort peu reconnaissant. Au moment où M. Bordenave va se retirer, Henry se penche de son côté, tend la main dans sa direction dans un geste d'adieu.

— Qu'avez-vous, Henry ? Vous désirez poser une question au témoin ?

Non ; mais je voulais lui dire...

— Taisez-vous, alors.

Le président, cependant, lui permet de parler ; mais Henry refuse à son tour :

Je n'ai que faire de votre permission; il est trop tard.
(en contradiction avec le compte-rendu du journal Le Temps qui relate cette phrase : « Monsieur Bordenave…adieu…je ne vous verrais plus »)

M. Veilleux, ex-patron d'Henry, donne des renseignements sur le travail de l'anarchiste, MM. Bréont, professeur à Fontenay-sous-Bois, Lefermars, étudiant en droit ; Bertier, Philippe, qui ont préparé avec lui comme condisciples ou fait préparer à l'accusé comme professeurs les examens de Polytechnique, viennent tour à tour dire ce qu'ils pensent de leur ancien ami et de leur ex-élève. Rien chez lui ne faisait prévoir un acte aussi épouvantable; ils sont stupéfaits de le voir aujourd'hui sur les bancs de la cour d'assises,

Le docteur Goupil

C'est le médecin qui accompagnait la mère de l'anarchiste dans ses visites aux jurés, leur demandant d'avoir pitié de ce garçon qui, d'après lui, n'était qu'un fou. A l'audience, il refuse de prêter serment, ses convictions anti-religieuses s'opposant à cette formalité.
Le ministère public ne fait aucune difficulté cependant pour que le témoin soit entendu.

Le docteur Goupil fait connaître la nature de ses relations avec Henry. Il eut l'occasion de le soigner très souvent et il nous le représente comme un nerveux, un névrosé, il va finalement jusqu'à l'irresponsabilité.
Ici Henry interrompt.

Pardon ! s'écria-t-il, vous n'allez- pas me faire passer pour fou, peut-être je ne suis pas fou je n'étais pas fou quand je préparais mes examens à Polytechnique l'étais-je quand je travaillais chez les différents patrons que vous avez vus tout à l'heure Vous ont-ils dit que j'étais fou ? Je suis aussi sain d'esprit que n'importe lequel d'entre vous et je revendique la responsabilité de tous mes actes.

M. Ogier d'Ivry, commandant poète, vient plaider à la barre des témoins, en faveur de l'accusé, l'atavisme. Le père, en effet, était lui-même un révolté le fils a hérité de toutes les idées révolutionnaires de celui-ci.

Le témoignage d'une mère

Il ne reste plus à entendre que la mère d'Henry. Mais M. le président Pottier, avant de la faire introduire dans la salle d'audience, prend la parole pour s'expliquer sur la comparution de la malheureuse femme. Il tient à bien établir tout d'abord que Me Hornbostel est venu le prier de permettre à Mme Henry d'assister aux débats. Il s'y opposa de la plus formelle façon, faisant comprendre à l'avocat qu'il serait d'une cruauté inutile de faire entendre à cette mère le réquisitoire de l'avocat général, le verdict des jurés, et aussi la condamnation à mort, certainement, de son fils.

Il lui expliqua que Mme Henry n'assisterait à l'audience qu'autant qu'elle y viendrait légalement, c'est-à-dire citée par la défense comme témoin à décharge. Du reste, M. le président fait part aux jurés de la lettre qu'il reçut d'Henry, le suppliant d'user de son pouvoir pour empêcher sa mère de venir à la cour.

Sur son banc, Me Hornbostel semble étranger à l'incident, tandis qu'Henry, debout, se demande sans doute ce que tout cela veut dire et déclare qu'il ignorait l'envoi de l'assignation.

C'est alors qu'avec un grand tact, une grande autorité dont il n'a cessé de faire preuve depuis le commencement des débats, M. le président Pottier fait comprendre qu'il serait humain de laisser à la porte des assises cette mère dont le nom n'aurait pas dû être prononcé dans ce procès, et, puisque lui, président, puisque l'avocat général, puisque Henry lui-même ne tiennent en aucune façon à cette déposition, pourquoi ne passerait-on pas outre. A moins que Me Hornbostel… Me Hornbostel n'insiste pas.

Et c'est ainsi que Mme Henry, régulièrement citée, n'a pas paru. Elle en fut fort mécontente, du reste, et nous avons pu la voir, quelques instants après l'incident,dans les couloirs, se plaignant de ce qu'on ne lui eût point permis de venir à la barre des témoins « accuser la société qui avait fait de son fils un anarchiste et un criminel. »

Le réquisitoire.

Le réquisitoire de M. Bulot est très sobre, très énergique. Il faut avouer que la tâche de l'avocat général est assez, facile en la circonstance, et il ne lui faut pas de bien longues phrases pour persuader aux jurés qu'Henry était un être dangereux. Leur conviction est faite depuis longtemps. Comme M. Bulot parle, au cours de son réquisitoire, de la mère de l'anarchiste, celui-ci se lève, furieux, lui défendant de jeter le nom de sa mère dans ce débat. C'est la troisième fois qu'Henry interrompt ; M. le président se voit dans la nécessité de lui lire l'article de loi qui permet de l'expulser de l'audience. Henry se rassied, muet désormais, mais rageur et fixant sur le représentant du ministère public des regards de colère.

Factum anarchiste.

La parole appartient maintenant à Henry. Il en profite pour réciter aux jurés le factum anarchiste que nous donnons ci-dessous et qu'il a longue-ment travaillé dans sa cellule. Par instants, la mémoire lui manque ; il s'arrête, regarde les papiers que lui passa son avocat et continue. Il dit simplement, sans déclamation.
Il les crimes, dont il est accusé et ne reconnaît d'autre juge que lui-même. Il est anarchiste de fraîche date, depuis 1891. Jusque-là, il avait respecté les principes de patrie, de famille, d'autorité et de propriété. La vie lui a enlevé ses illusions, il a vu des riches et des pauvres; à ceux-là l'honneur, à ceux-ci la honte. Il a vu des officiers expérimenter le nouveau fusil sur des enfants de sept ans et félicités à la tribune de la Chambre. Il a jugé la société criminelle.
Le socialisme l'attira, mais il ne s'y attarda pas, parce que le socialisme repose sur le principe autoritaire. Il était- matérialiste et athée. Il ne croyait ni à l'hypothèse Dieu ni à la morale religieuse. Les compagnons anarchistes le séduisaient.

En ce moment , dit-il, de lutte aiguë entre la bourgeoisie et ses ennemis, je suis presque tenté de dire avec le Souvarine de Germinal :
« Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils empêchent la destruction pure et simple et entravent la marche de la révolution. »
Dès qu'une idée est mûre, qu'elle a trouvé sa formule, il faut sans plus tarder en trouver la réalisation. J'étais convaincu que l'organisation actuelle était mauvaise, j'ai voulu lutter contre elle, afin de hâter sa disparition.
J'ai apporté dans la lutte une haine profonde, chaque jour avivée par le spectacle révoltant de cette société, où tout est bas, tout est louche, tout est laid, où tout est une entrave à l'épanchement des passions humaines, aux
tendances généreuses du coeur, au libre essor de la pensée. J'ai voulu frapper aussi fort et aussi juste que je pourrais. Passons donc au premier attentat que j'ai commis, à l'explosion de la rue des Bons-Enfants.

J'avais suivi avec attention les événements de Carmaux. Les premières nouvelles de la grève m'avaient comblé de joie les mineurs paraissaient disposés à renoncer enfin aux grèves pacifiques et inutiles, où le travailleur confiant attend patiemment que ses quelques francs triomphent des millions des compagnies. Ils semblaient entrer dans une voie de violence qui s'affirma résolument le 15 août 1892. Les bureaux et les bâtiments de la mine furent envahis par une foule lasse de souffrir sans se venger, justice allait être faite de l'ingénieur si haï de ses ouvriers, lorsque des timorés s'interposèrent. Quels étaient ces hommes ?

Les mêmes qui font avorter tous les mouvements révolutionnaires, parce qu'ils craignent qu'une fois lancé te peuple n'obéisse plus à leurs voix, ceux qui poussent des milliers d'hommes à endurer des privations pendant des mois entiers, afin de battre la grosse caisse sur leurs souffrances et se créer une popularité qui leur permettra de décrocher un mandat- je veux dire les chefs socialistes ces hommes, en effet, prirent la tête du mouvement. On vit tout à coup s'abattre sur le pays une nuée de messieurs beaux parleurs, qui se mirent à la disposition entière de la grève, organisèrent des souscriptions, firent des conférences, adressèrent des appels de fonds de tous côtés. Les mineurs déposèrent toute initiative entre leurs mains. Ce qui arriva, on le sait.

La grève s'éternisa, les mineurs firent une plus intime connaissance avec la faim, leur compagne habituelle, ils mangèrent le petit fonds de réserve de leur syndicat et celui des autres corporations qui leur vinrent en aide puis, au bout de deux mois, l'oreille basse, ils retournèrent à leur fosse, plus misérable qu'auparavant. Il eût été si simple, dès le début, d'attaquer la Compagnie dans son seul endroit sensible, l'argent, de brûler le stock de charbon, de briser les machines d'extraction, de démolir les pompes d'épuisement.


Le socialisme et l'anarchie

Certes, la Compagnie eût capitulé bien vite. Mais les grands pontifes du socialisme n'admettent pas ces procédé là, qui sont des procédés anarchistes. A ce jeu, il y a de la prison à risquer, et, qui sait, peut-être une de ces balles qui firent merveille à Fourmies. On n'y gagne aucun siège municipal ou légistatif. Bref, l'ordre, un instant troublé, régna de nouveau à Carmaux.

La Compagnie, plus puissante que jamais continua son exploitation et messieurs les actionnaires se félicitaient de l'heureuse issue de la grève. Allons, les dividendes seraient encore bons à toucher. C'est alors que je me suis décidé â mêler, à ce concert d'heureux accents, une voix que les bourgeois avaient déjà entendue, mais qu'ils croyaient morte avec Ravachol , celle de la dynamite.


Comme on le voit, suivant Henry, l'anarchie n'est qu'un socialisme plus expéditif, plus scientifique et plus courageux. Le but des deux sectes est le même. Par l'attentat du café Terminus, l'accusé prétend avoir voulu venger Vaillant et les compagnons traqués par la police. Il a relevé le gant laissé à la tribune par M. Raynal, après la condamnation de Vaillant. Il a voulu frapper en bloc, comme les bourgeois frappent en bloc tous les anarchistes. Il ne s'est adressé ni aux députés, aux magistrats, ni aux policiers, mais aux bons bourgeois qui sont satisfaits de l'ordre actuel. Il a frappé dans le tas, sans choisir ses victimes. Les foules ne le comprendront pas sans doute les ouvriers non plus, dont il a été le champion.

Il termine ainsi :

Je sais que ma tête n'est pas la dernière que vous couperez d'autres tomberont encore, car les meurt-de-faim commencent à connaître le chemin de vos grands cafés et de vos grands restaurants Terminus et Foyot.
Vous ajouterez d'autres noms à la liste sanglante de nos morts. Vous avez pendu à Chicago, décapité en Allemagne, garotté à Jerez, fusillé à Barcelone, guillotiné à Montbrison et à Paris, mais ce que vous ne pourrez jamais détruire, c'est l'anarchie. Ses racines sont trop profondes elle est née au sein d'une société pourrie qui se disloque, elle est une réaction violente contre l'ordre établi: Elle représente les aspirations égalitaires et libertaires qui viennent battre en brèche l'autorité actuelle, elle est partout, ce qui la rend insaisissable. Elle finira par vous tuer.
Voilà, messieurs les jurés, ce que j'avais à vous dire.


La défense


C'est le tour de Me Hornbostel. L'avocat de Marseille nous a servi un morceau d'éloquence fleurie où son client est comparé à quelque Christ moderne, errant sur les routes de France comme l'autre errait sur les chemins ensoleillés de la Judée. Il le présente comme un enfant dont il ne faut pas faire tomber la tête, sa tête blonde qu'entoure un nimbe d'or. Qu'on n'oublie pas les pèlerinages à la tombe de Vaillant, les théories des malheureux et des malheureuses qui venaient semer de fleurs la terre fraîchement remuée
C'est fini. Le jury se retire pour délibérer.

Le verdict

Trois quarts d'heure après, il revient avec un verdict affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur toutes les questions.
C'est la peine de mort.

Quand le président du jury, au milieu du plus absolu silence, lit la brève réponse aux si nombreuses questions qui sont posées par l'accusation, un grand mouvement se dessine dans l'auditoire; les uns se félicitent déjà de la juste sévérité des jurés, les autres s'étonnent un peu de la réponse affirmative du jury en ce qui concerne l'attentat de la rue des Bons-Enfants.

On introduit l'accusé. Il descend avec vivacité à son banc, le sourire aux lèvres. Henry reçoit sans émotion apparente la nouvelle de sa mort prochaine, et quand la peine a été régulièrement prononcée par le président de la cour, il s'éloigne allègrement en criant de toutes ses forces :

« Courage, camarades Vive l'anarchie! »

LA MÈRE ET LE FILS

Mme Henry dans les couloirs - Douloureuse attente - Imprécations maternelles - Refus du pourvoi.


On a lu dans le compte rendu de l'audience tes détails de l'incident à la suite duquel le président Pottier a renoncé à l'audition de Mme Emile Henry, la mère du jeune anarchiste. La pauvre femme s'était rendue au Palais en compagnie d'une dame et d'une jeune fille, ses amies, ses voisines à Brévannes ; après qu'on lui eût interdit l'entrée de la salle des assises, elle se réfugia, sur les conseils de M. Cochefert, commissaire divisionnaire, dans la petite salle des gardes, proche de l'escalier réservé aux témoins. Un inspecteur de la Sûreté avait reçu l'ordre de la surveiller étroitement, afin qu'elle ne tentât point de pénétrer dans le prétoire.

Cependant, à deux reprises, Mme Henry s'est élancée dans l'escalier en s'écriant :

« J'ai le droit de voir mon fils, j'ai le devoir de l'arracher à la mort. Oh ! mon Dieu, pourquoi ne veut-il pas que je le sauve ?

Ramenée dans le petit local où on l'avait prié — avec beaucoup de courtoisie, d'ailleurs — d'attendre l'issue du procès, Mme Henry s'exclama :

« Pourquoi n'est-il pas mort ? S'il avait été tué comme Pauwels (1) nous ne serions pas déshonorés ! »

On eut beaucoup de peine à calmer la pauvre mère les deux personnes qui avaient tenu à l'assister dans ces douloureuses circonstances s'y employèrent de leur mieux. Ce fut l'une d'elles, la jeune fille, qui vint annoncer à Mme Henry la terrible condamnation qui venait de frapper son fils.

Ils me prennent mes deux enfants ! s'écria la malheureuse femme dans un immense accès de douleur. Je n'avais pas mérité cela.

Comme les personnes présentes s'efforçaient de la consoler, elle ajouta dans une nouvelle crise de sanglots :
Et dire que s'il avait voulu, j'aurais pu le sauver, il n'a même pas eu de pitié pour sa mère !

Mme Henry, défaillante, quitta le Palais avec ses deux amies, recueillant sur son passage les marques de douloureuse sympathie des personnes que ces incidents avaient émues jusqu'aux larmes.
On a également beaucoup remarqué, au fond de la salle des assises, une jeune femme à la mine un peu excentrique, sur laquelle Emile Henry a obstinément attaché son regard au moment de la lecture du verdict.
C'est à cette jeune femme que le farouche dynamiteur adressait des vers élégiaques et des madrigaux d'une sentimentalité naïve peu de temps avant l'attentat du café Terminus. Il en était follement amoureux, bien qu'elle fût déjà sous puissance d'amant ou de mari.

A la Conciergerie.

Aussitôt après le prononcé de la sentence, Emile Henry a été réintégré à la Conciergerie, où il n'a pas tardé a recevoir la visite de son avocat. Il a déclaré à celui-ci, qui l'exhortait à se pourvoir en cassation, qu'il acceptait la condamnation prononcée contre lui avec toutes ses conséquences et qu'il ne signerait point de pourvoi. En effet, quand M. Horoch, greffier de la cour d'appel, s'est présenté pour lui faire apposer sa signature sur la pièce d'usage, Emile Henry a eu un accès de mauvaise humeur et il a fortement rabroué l'envoyé du parquet du procureur général.

Le condamné a dîné d'excellent appétit et il a fumé deux cigarettes. Son menu se composait d'un rosbif aux pommes, d'un plat de macaroni gratiné, d'un morceau de fromage, le tout arrosé d'une bouteille de vin.
Le bruit a couru, hier soir, que le condamné avait été transféré à la Grande-Roquette mais nous croyons savoir qu'il restera à la Conciergerie jusqu'à lundi. Emile Henry, aux termes de la loi, a trois jours pleins pour signer son pourvoi. Le dimanche ne comptant pas, les délais expireront mercredi, à minuit.


(1) Pauwels. Anarchiste belge qui posa une bombe dans l'église de la Madeleine, à Paris, le 15 mars 1894. Elle éclata prématurément et Pauwels fut tué.

_________________________

LES JOURNAUX DE CE MATIN

LE VERDICT D'HIER


De M. Magnard, dans Le Figaro

Henry justifie toute l'exécration de ce qu'il appelle les bourgeois contre sa secte, toutes les mesures répressives ou préventives qu'on jugerait à propos de prendre à l'égard de ses confrères en anarchie et la défiance qu'inspireront de plus en plus ceux qui, sans pactiser avec ses doctrines et tout en les désavouant, réclament pour elles le droit à la lumière et une liberté de discussion que personne ne songe à refuser aux opinions acceptables.

Qu'il y ait dans le parti une droite et une extrême gauche, à laquelle appartenait évidemment l'assassin du Terminus, cela paraît certain, mais comme les théoriciens de l'anarchisme engendrent directement les Henry, ils doivent être réduits au silence, au même titre qu'un soi-disant penseur qui prêcherait le vol, l'assassinat, la débauche publique, la satisfaction régulière et méthodique de tous nos appétits, de tous nos instincts.

Vainement les anarchistes doux essaieraient-ils de renier le compagnon Henry, il est à eux. Il est imbu de leurs préceptes et issu de leurs paradoxes s'il hait la société, c'est parce qu'ils la lui ont montrée telle qu'elle apparaît à leurs ambitions déçues ou à leur sensiblerie détraquée, Ils sont ses complices, a peu près dans la proportion du receleur au voleur.
Quelques condamnations sévères seraient d'un bon exemple et compléteraient l'œuvre déjà heureusement commencée par la suppression des journaux qui préparaient, dans le dilettantisme du cabinet, les crimes sauvages auxquels nous assistons depuis deux ans.


De M. J. Cornély, dans Le Gaulois

Henry a été condamné à mort. Le verdict ne surprendra personne, car le jeune anarchiste est parvenu à exaspérer tout te monde, par la férocité tranquille avec laquelle il exprimait sa haine envers la société bourgeoise et sa résolution de la détruire par tous les moyens. Il donnait positivement l'illusion d'une petite vipère sur laquelle on est forcé de mettre le pied. Mais, en même temps, cette société bourgeoise, qui va l'écraser, doit se contempler en lui, car il ne s'agit plus ici d'un escroc ordinaire, d'un enfant du peuple perverti par les criminels qui opèrent avec la langue ou avec la plume, d'un cabotin de l'assassinat. Cet Henry est un petit bourgeois. Il est arrivé jusqu'à l'Ecole polytechnique. Il a reçu ce que les fumistes radicaux réclament pour tout le monde l'instruction intégrale. Il n'est pas un martyr de l'organisation sociale et il ne tenait qu'à lui d'en être un bénéficiaire.

De M. de Cassagnac dans l'Autorité

Henry va faire souche.
Il sera pris comme modèle.
Et, dans peu de jours, quand la légende se sera partout glissée dans les dessous de la société, il deviendra le type idéal de l'anarchiste.
Il sera invoqué comme un martyr.
Et plus d'un vengeur se lèvera pour apaiser ses mânes par des holocaustes de bourgeois.
Voilà l'inconvénient des débats publics en matière sociale.
Ce procès, par sa seule publicité, va produire plus de mal que tous les journaux révolutionnaires et que tous les prêches anarchistes en plusieurs années.


Source : gallica.bnf.fr





Dernière édition par mercattore le Lun 13 Aoû 2012 - 11:53, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le procès d'Emile Henry - 1894   Lun 13 Aoû 2012 - 11:48

A Venir...
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Elie Köpter
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MessageSujet: Re: Le procès d'Emile Henry - 1894   Lun 13 Aoû 2012 - 12:00

Merci pour la lecture Mercattore, c'était très intéressant study
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MessageSujet: Le procès d'Emile Henry - 1894   Lun 13 Aoû 2012 - 13:20

Bonjour, Élie Wink
___________________________________________

Le procès d'Émile Henry à travers la presse de l'époque.

Journal Le Temps, du 28 avril 1894.

PREMIÈRE AUDIENCE

Les précautions ordinaires et le public habituel les barrières gardées et grande affluence d'avocats stagiaires et d'agents de police.

Parmi les témoins, le sous-brigadier Poisson, portant sur la poitrine la croix de la Légion d'honneur, la médaille du Tonkin et une médaille de sauvetage. Assise à l'écart, Mme Henry, la mère de l'accusé.


L'ACCUSÉ

La cour, présidée par M. le conseiller Potier, fait son entrée. Henry, est introduit.

Le premier aspect est celui d'un gamin intelligent. Il est de taille moyenne, le front est haut, le nez droit, les yeux petits et vifs profondément enfoncés sous l'arcade sourcilière le menton jeté encavant est couvert d'un semblant de barbe, les cheveux châtains sont coupés en brosse. La bouche, toute petite. Sans apparence de lèvres, donne à cette physionomie d'entant une allure étrange, unesorte de cachet de férocité qui s'allie mal avec la gaieté souriante des yeux.
Henry est vêtu d'un pantalon et d'une jaquette noirs très propres, son col droit est immaculé.

Tout de suite, comme tous les accusés dont l'unique préoccupation est d'étonner la galerie, il jette un coup d'œil sur le fond de la salle, quêtant les encouragements des compagnons et ignorant sans doute qu'il ne va y rencontrer que les regards curieux des agents de la Sûreté, pour lesquels il se mettra inutilement en frais. Puis il s'installe face au président, dans l'attitude du candidat sûr de lui, que nulle question n'effraiera ; et de fait, il a merveilleusement préparé son examen, il aura réponse à tout et, sans faiblesse ni défaillance, jusqu'au bout récitera sa leçon.

C'est véritablement pitié de voir cet adolescent plastronner, soigner ses sourires et détailler ses répliques avec le seul souci de conquérir l'admiration de quelques niais, sans un seul instant penser à la malheureuse femme qui a eu le triste courage de venir jusqu'à l'audience lui apporter le suprême témoignage de son affection.
Il avoue tout, il revendique tout, il enfle tout, avec une forfanterie puérile qui serait comique si l'on ne ne rappelait les pitoyables malheurs causés par ce collégien gouailleur.

L'INTERROGATOIRE

Maintenant, voici le ton :

D. Qui vous a déterminé à choisir le café de l'hôtel Terminus pour y commettre votre attentat ?

R. J'avais d'abord pensé à d'autres établissements, au café Américain, par exemple, mais il n'y avait pas assez de monde, et je voulais tuer le plus de bourgeois possible. Je comptais en tuer une vingtaine. J'ai su qu'un seul des blessés était mort ce fut donc un succès relatif.

D. Vous aviez pris toutes vos précautions pour fuir. Une des personnes présentes, vous voyant vous enfuir aussitôt après l'explosion,a tenté de vous arrêter et vous a crié : « Je te tiens, canaille » — Pas encore avez-vous répondu, et, en même temps, vous avez déchargé sur elle votre revolver à bout portant.

R. (Froid) — A bout portant. D'ailleurs, lorsqu'on m'a mis à l'instruction en présence de cet individu, M. Etienne, je crois, je lui ai dit ce que je lui répéterai volontiers « Pourquoi vous mêler de ce qui ne vous regardait pas ? »

D. Un autre citoyen...

R. (Ironique.) Un autre citoyen… c'est la formule.

D. Il également essayé de vous arrêter. Vous avez hésité un instant, puis vous avez tiré sur lui un second coup de revolver.

R. Oui, mais sans hésitation, je vous assure.

D. Une troisième fois on vous arrête, et cette fois c'est l'agent Poisson qui vous tient et, bien qu'il ait reçu en pleine poitrine les quatre dernières balles de arme, il ne vous lâche pas; il vous maîtrise, tout en vous défendant contre la fureur de la foule, qui voulait...

R. De la foule qui ne savait seulement pas ce que j'avais fait.

D. On a trouvé sur vous des balles mâchées, un poignard empoisonné ?

R. Le poignard était destiné a frapper un ancien compagnon anarchiste qui nous avait trahis; quant aux balles mâchées… c'est, paraît-il, un vieux préjugé des soldats d'Afrique.

D. Vous savez qu'une de vos victimes de l'hôtel Terminus est morte ?

R. C'est possible.

D. Parmi les gens que vous avez blessés, il y avait des travailleurs, de pauvres gens qui, à la fin de leur journée, venaient se reposer, un vieillard, des femmes.
Henry hausse doucement les épaules et sourit.

D. Arrêté, votre première pensée, devant le commissaire de police, a été de nier, tout en vous réclamant, cependant, des doctrines anarchistes. Ce n'est que plusieurs jours après que vous vous êtes décidé à avouer avec force détails, en artiste.

R. Monsieur, vous me flattez…

D. Vous expliquiez alors la confection de votre engin ?

R. J'y avais mis 120 balles, désirant, comme je vous l'ai déjà dit, tuer le plus de monde possible, et...
(Ici l'accusé s'apprête sans doute à donner les détails les plus complets sur la fabrication pratique des explosifs, mais le président l'arrête sagement, jugeant inutile cette divulgation, en audience publique, de formules dangereuses.

D. Résumons donc cette partie de votre interrogatoire...

Eh bien! résumons; en effet, j'avais l'intention non pas de blesser, comme Vaillant, mais bien de tuer; j'ai donc pu à juste titre dire que je n'avais obtenu qu'un succès relatif.

Le président.— Voyez avec quel cynisme...

Henry.— Dites conviction.

L'interrogatoire passe maintenant aux faits relatifs à l'attentat de la rue des Bons-Enfants.

D. On a recherché votre passé et l'on a été amené à découvrir que vous aviez à répondre d'un crime plus effroyable encore. Cependant vous avez reçu une bonne instruction, vous avez été admissible à l'Ecole polytechnique.

R. J'ai abandonné le projet d'y entrer, n'ayant nulle envie d'être contraint un jour, comme le commandant Chapuis à Fourmies de tirer sur des malheureux.
(Résigné) J'aime encore mieux être ici.

D. Vous n'avez pas voulu être officier mais vous n'avez pas voulu davantage être soldat vous vous êtes refusé à faire votre service militaire.

R. J'avais fait trois mois de bataillon scolaire, et cet avant-goût.

D. C'est que, dans l'armée, vous risquiez d'être mis en présence d'ennemis armés d'armes égales aux vôtres, et ce n'étaient pas là les combats qu'il vous fallait.

R. Allez-vous essayer de me faire passer pour un lâche, allons !

D. Que faisait votre père ?

R. Qu'est-ce que cela peut bien vous faire. ?

D. Il était caissier. Il fut compromis dans la Commune, dut se réfugier eu Espagne, où vous êtes né. Revenu en France, vous êtes entré a l'école J.-B.-Say; vous avez été reçu bachelier et avez été admissible à l'Ecole polytechnique vous aviez à peine dix-sept ans à cette époque. Vous entrez chez un ingénieur, M. Bordenave ?

D. Oui. et si je l'ai plus tard quitté, c'est là une chose qui ne regarde en rien l'affaire actuelle.

D. Vous aviez cependant une situation qui vous permettait de gagner votre vie honorablement

R. (Sentencieux.) Les bourgeois gagnent de l'argent eux aussi et ils n'en sont pas plus honorables pour cela. (Rumeurs.)

D. Vous quittez M. Bordenave et vous entrez dans une grande maison de fabrication de tissus. Vous trouvez donc sans peine des situations enviables, grâce aux protections de vos amis.

R. J'avais 100 francs par mois; est-cela, vraiment ?

D. Dès cette époque, vous subissiez l'influence d'un de vos frères, votre aîné, qui est anarchiste.

R. Pardon, pardon, laissons cette influence de côté.

D. On recherchait votre frère ?

R. Oui, et c'est moi que l'on a arrêté. (Rires.)

D. En dernier lieu, vous étiez employé chez M. Dupuy, sculpteur ornemaniste. Or le 8 novembre
vous faites deux courses pour lui, puis vous disparaissez, et c'est d'Orléans que vous lui écrivez pour lui annoncer que vous avez jugé prudent de vous mettre a l'abri des recherches de la police. Vous veniez de commettre l'attentat de la rue des Bons-Enfants.
Je tiens a ce que vous le racontiez vous-même afin que messieurs les jurés puissent se convaincre que les détails de votre récit concordent bien avec les résultats mêmes de l'instruction. Vous savez que votre aveu seul ne serait pas pour nous une preuve judiciaire suffisante, il nous faudra le contrôler. Voulez-vous faire ce récit?

R. (Bonhomme.) Volontiers.
J'expliquerai demain mes mobiles. Par mon acte, j'ai voulu venger les mineurs de Carmaux. Pour aujourd'hui, bornons-nous aux faits matériels. Je me suis procuré une marmite, des capsules de fulminate de mercure et de la mèche de mine. Puis j'ai réfléchi que le système dit à renversement valait mieux. J'ai fait un mélange de vingt cartouches de dynamite, de chlorate de potasse et de soude. J'ai installé mon détonateur.


Et, s'étendant avec complaisance sur ce sujet, l'accusé ajoute :

J'ai profité d'une course que j'avais à faire pour M. Dupuy, j'ai pris des voitures, et j'ai trouvé le temps de faire mes courses, de passer chez moi pour prendre la bombe et de la déposer avenue de l'Opéra, sur le palier de là Compagnie de Carmaux.
J'avais installé mon engin de telle façon que, s'il était trouvé avant d'avoir fait explosion, il éclaterait entre les mains de ceux qui le manieraient pour se rendre compte de sa confection il devait donc faire sauter soit les bourgeois de l'avenue de l'Opéra, soit des policiers; c'était un coup sûr.


D. Vos aveux n'ont surpris ni la préfecture de police ni le parquet.

Et, ici, M. le président Potier donne un détail tout à l'honneur de notre confrère des faits-divers, qui fut à l'époque chargé de l'enquête sur l'explosion de larue des Bons-Enfants.

Vous aviez enveloppé l'engin dans un numéro du journal Le Temps, et un rédacteur du Matin avait fait remarquer dans son journal que cette circonstance pouvait être relevée avec quelque intérêt.
Le Temps, en effet, n'est pas la lecture habituelle des anarchistes, et le rédacteur du Matin avait pensé qu'en lisant très attentivement le numéro du journal dans lequel était enveloppée la marmite, numéro que l'auteur de l'attentat ne s'était probablement procuré que dans un intérêt tout personnel, on trouverait peut-être quoique indicationutile. Or. le journal dont il s'agit relatait en grands détails l'arrestation de votre frère.
Le juge d'instruction ne négligea pas cet indice et votre nom lui devint dés lors suspect. Vous comprenez le danger et, après avoir pris connaissance de l'article du Gaulois vous fuyez. On fait chez vous une perquisition et l'on apprend qu'un individu se disant étudiant en droit avait passé quelques jours chez vous avant l'attentat. Comment s'appelait cet homme ?

R. Lambert.

D. On ne l'a pas trouvé.

R. Cherchez-le.

D. Ne serait-ce pas un complice ?

R. (vivement): Non. J'ai été seul.

D. Avant d'exécuter votre crime vous aviez exploré la maison de l'avenue de l'Opéra.

R. Oui. (Négligemment.) Je m'étais assuré qu'elle n'abritait que des gens riches.

Le président, dans cette partie de l'interrogatoire, s'efforce de contrôler par les détails de l'instruction l'exactitude des aveux faits par l'accusé c'est ainsi que l'on a pu vérifier les achats de produits chimiques, de tôle, de marmite, de mèches, complaisamment indiqués par Henry.

D. Votre aveu, cependant, ne suffisant pas pour établir la preuve judiciaire de votre culpabilité, je vais m'efforcer de montrer aux jurés combien les faits concordent avec les renseignements que vous avez donnés. Je me suis rendu moi-même à l'immeuble de l'avenue de l'Opéra; siège de la Compagnie de Carmaux.

R. Moi aussi, soyez en persuadé , fait Henry, gouailleur.

D. Et il a été facile de se convaincre que les indications que vous avez données sur l'aspect extérieur des lieux étaient fort exactes. Il est également démontré que c'est bien, en effet, chez les marchands que vous avez désignés que vous avez acheté les matériaux nécessaires à la confection de l'engin.
On les a retrouvés et on a vérifié sur leurs livres les achats que vous avez faits ; chez l'un d'eux, vous avez même obtenu un rabais en vous faisant passer pour préparateur de chimie.

R. Oui, c'est exact.

L'accusé semble triomphant, et c'est avec un air de vanité satisfaite qu'il accueille ce compliment du président :

Les experts ont été frappés de la clarté de vos explications techniques. Ils ont reconnu que l'engin reconstitué d'après les débris retrouvés au commissariat correspondait bien à la description que vous en aviez faite. Au surplus, la preuve semble irréfutablement faite de la coopération, tout aumoins de l'accusé, à l'attentat de la rue des Bons-Enfants, et le président va clore l'interrogatoire par cette dernière question :

D. Henry, je vous ai déjà dit, lorsque je vous ai vu dans votre cellule, que je vous poserais a l'audience une question très importante. Voulez-vous y répondre ?

R. Allez !

D. Le 10 novembre 1832, vous avez disparu et l'on ne vous ne retrouve plus qu'au mois de décembre . Qu'avez-vous donc fait entre ces deux dates ?

R. Je ne veux rien dire du tout la seule chose que je puisse faire, c'est de vous répéter ce que j'ai dit a l'instruction j'ai été en Belgique, puis j'ai habité à Paris, boulevard Morland.

D. Vous avez été aussi à Londres, où vous avez vu Orttiz.

R. Moi, du tout.

D. Avec quoi viviez-vous ? Avec quoi avez-vous donc acheté les matériaux nécessaires ?

R. J'ai vécu de mon travail d'ouvrier serrurier, j'ai acheté avec de l'argent que j'ai trouvé où ? (Emotion.) Cherchez-Ie au fait.

D. Prenez garde, cependant. Votre silence pourrait faire croire.

R. Prenez garde à quoi ? Est-ce que vous croyez que je ne sais pas que je vais être condamné a mort ? Alors, prenez garde à quoi ? (Bruit.)

Le président. — On pourrait croire que vous avez volé et on pourrait peut-être supposer que vos mains — nous voyons rouges et sanglantes...

R. Rouges ? La couleur de votre robe, Monsieur.

D...se sont tendues pour recevoir de l'argent ?

R. Mais cherchez, cherchez donc. Je suis heureux de que j'ai fait, j'en revendique la responsabilité. Je n'ai rien à attendre do votre justice et je ne la reconnais pas.

SUSPENSION D'AUDIENCE

L'interrogatoire est terminé et l'audience est suspendue pendant un quart d'heure.
Le quart d'heure révolu, la cour rentre en audience, et le président tente de commencer l'audition des témoins, mais le bruit ayant couru pendant la première partie de l'audience qu'un nouveau bunet venait d'ouvrir au Palais, tous ont été contrôler l'exactitude du renseignement et aucun d'eux ne se présentant à l'appel de son nom, il faut derechef suspendre.
Enfin, on les retrouve et, pour de bon cette fois, l'audience est reprise.

LES TEMOINS

Ce sont d'abord les garçons de café du Terminus.
Ils reproduisent tous le récit de faits déjà connus sur lesquels il n'est guère utile de revenir. Il résulte de la déposition de l'un d'eux qu'Henry lança son engin dans la direction de la partie de la salle où il y avait le plus de monde. C'est par hasard que la bombe, éclatant en l'air, n'a pas fait plus de victimes. Un autre, M. Frugier, affirme avoir vu Henry fuir en s'écriant « Ah! le misérable…» pour donner le change.

Henry. — C'est faux.

Le président. — Le témoin, cependant, dépose sous la foi du serment.

R. Moi, je n'ai pas prêté serment… parce que…

D. Parce que vous n'avez pas à le faire.

R. D'ailleurs, je n'y crois pas, à votre serment.

M. Etienne est cet employé de la Compagnie de. l'Ouest qui arrêta Henry qui s'enfuyait :

— Je lui ai dit « Ah, je te tiens ! »
ll m'a répondu « Pas encore ». et m'a tiré un coup de revolver à bout portant. Je suis tombé évanoui et n'ai pu rien faire de plus.

Le président. — Vous en avez fait assez pour que la cour vous adresse des éloges.

Henry (conciliant). Tout cela est exact.
J'ai, en effet, tiré sur monsieur à bout portant.


Un garçon coiffeur, lui aussi, a reçu une balle du revolver d'Henry il en est resté sourd et presque aveugle.

L'agent Poisson se présente à la barre. Le président lui fait immédiatement le compliment suivant :

— La croix que vous portez sur la poitrine indique a tous que vous êtes un agent courageux. Faites votre déposition.

Rien d'inédit dans ce que raconte l'agent; il a été frappé de quatre balles, mais avec un courage et un sang-froid que l'on ne saurait trop louer, il s'estemparé de l'anarchiste et est parvenu à l'arrêter.

Voici maintenant les blessés. L'un d'eux, M. Van Herreveghen, fait une déposition qui n'est pas sans provoquer une certaine émotion dans l'auditoire. Il était assis à la même table que M.Borde, le dessinateur qui est mort à la suite de ses blessures. L'engin est tombé juste entre eux deux; lui, pour sa part, a reçu dix-sept projectiles. II est resté fort longtemps à l'hôpital et aujourd'hui encore il ne peut marcher que très difficilement.
Et le défilé des victimes continue ce sont pour la plupart des employés, des travailleurs, deux dessinateurs, un ancien ministre de la république de Haïti. Henry reste impassible.

D. Henry, vous restez indifférent au récit de toutes les misères que vous avez causées ?

R. Tout a fait fait indifférent.

D. Mais, voyez, parmi vos victimes il y a des ouvriers, des femmes, un vieillard.

R. Qu'importe ce sont des bourgeois.

Une étrangère, la baronne d'Eichsted, a été tellement émue par le spectacle de l'explosion qu'elle s'est cachée pendant plusieurs jours en dissimulant les blessures qu'elle avait reçues.

Mlle Dorothée Hadamia, sœur du précédent témoin, est dans le même cas; elle aussi a ressenti à la suite de l'attentat de violents troubles nerveux.

M. Girard, chef du laboratoire municipal, a été chargé de faire les premières constatations à l'hôtel Terminus.
— Des vapeurs d'une âcreté extrême flottaient dans la pièce; le parquet, qui pourtant était monté sur bitume, était littéralement broyé. Les marbres des tables étaient perforés, des balles s'étaient écrasées sur quelques-unes des colonnes.
Quant a l'engin, préparé avec un soin extrême par un homme très au courant des manipulations chimiques, il devait produire des effets très puissants, et s'il n'a pas tué plus de monde, c'est qu'une circonstance particulière.

Henry (mystérieux). Nous sommes d'accord, M. Girard et moi. sur l'événement qui a empêché que la bombe produise son maximum d'effet. (Rires.)

Autre suspension, et cette fois ce sont les témoins relatifs à l'attentat des Bons-Enfants.

M. Bernick qui, quelques minutes avant l'explosion, était venu faire une visite'à M. Behoy, locataire de l'immeuble de la Société de Carmaux, a vu l'engin. M.BeIloy également; tous deux sont d'accord sur sa forme et son apparence. C'était une marmite dite pot-au-feu, sur laquelle se trouvait cette inscription à la craie : 3,30.

M. Angenard, le caissier de la Société de Carmaux, est d'un autre avis ; pour lui, l'engin était d'apparence plus compliquée et ne ressemblait que vaguement aux modèles reconstitués après coup, dont les exemplaires figurent sur la table des pièces à conviction.

Le concierge Garnier, lui, a tenu en mains la bombe il est de l'avis des deux premiers témoins; c'était une marmite. Il l'a prise entre ses bras, l'a descendue sur le trottoir de la rue d'Argenteuil, où un rassemblement s'est aussitôt formé, pendant que le garçon de bureau Garin, une des victimes, se mettait à la recherche de deux agents.

Notre confrère M.Gung'l du Matin confirme les précédentes déclarations; il a au lendemain même de l'attentat, décrit dans le Matin l'engin, qu'il avait vu; il était de tous points semblable à ceux que l'instruction a reconstitués.

Enfin, l'audience se termine sur la description dramatique des effets de l'explosion faite par les témoins qui ont pu, à la première heure, pénétrer dans la salle du commissariat.

— C'était ignoble, dit l'un d'eux, j'ai marché sur Pousset sans le reconnaître, les murs étaient éclaboussés de cervelle et de sang, par terre c'était une masse gluante, un paquet de viscères pendait à un bec de gaz ; quatre cadavres gisaient littéralement broyés la cinquième victime, l'inspecteur Troutot, râlait et gémissait
— Laissez-moi, je souffre trop.

A six heures et demie, l'audience est levée et renvoyé à aujourd'hui, pour la fin des débats.

Source : gallica.bnf.fr

...A suivre >>> (deuxième et dernière audience)



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MessageSujet: Re: Le procès d'Emile Henry - 1894   Lun 13 Aoû 2012 - 16:03

Procès d'Émile Henry. Dernière audience. Samedi 28 avril 1894.

Journal Le Gaulois, du 29 avril 1894

DEUXIÈME AUDIENCE

On est véritablement déconcerté. Est-ce de l'inconscience, de la conviction, de la folie ? Toujours est-il que depuis que les anarchistes dénient devant la cour d'assises, jamais il ne nous a été donné de voir pareil spectacle.

Henry a abandonné le ton gouailleur de la première audience, aujourd'hui il est plus calme, plus sérieux, tout a fait maître de lui et c'est avec des intonations de professeur aimable, désireux de faire comprendre à des élèves de force moyenne des choses délicates, qu'il va, sans pédanterie, ni forfanterie, nous expliquer ses théories.

Passons rapidement sur la première partie d'une audience dont l'intérêt a consisté tout entier dans la déclaration d'une forme inusitée que l'accusé a produite en guise de défense.

LES TÉMOINS

Avant de reprendre l'audition des témoins, M. le président Potier, qui a présidé les débats avec une remarquable autorité, annonce qu'en vertu de son pouvoir discrétionnaire il va faire entendre M. le juge d'instruction Meyer,qui pourra utilement renseigner les jurés sur ce qu'est devenu Henry depuis le 33 novembre 1893 jusqu'au jour de l'attentat.

Depuis la fin de l'instruction de l'affaire du Terminus, j'ai été chargé d'instruire de nouvelles affaires contre de nombreux anarchistes j'ai dû à cette occasion rechercher les domiciles d'Henry. J'ai su que depuis le mois de novembre 1893, il a dû aller en Allemagne d'abord, en Angleterre ensuite j'ai su aussi qu'il avait habité en mai 1893 le boulevard Morland.
L'instruction d'une autre affaire m'a appris également que quatre personnes masquées se sont introduites chez une dame Postel dont ils ont dévalisé la demeure. Or, les signalements des quatre voleurs correspondaient a ceux d'individus qui, quelques jours avant le crime, s'étaient établis dans les environs d'Honfleur où demeurait Mme Postel j'ai été frappé de la ressemblance d'un d'entre eux avec Ortiz et Henry.
Il y a deux jours, j'ai confronté Henry avec le maire de la Rivière-Saint-Sauveur, commune dont dépendait le domicile de Mme Postel; il a reconnu formellement Henry pour l'un des quatre individus complices du vol.

M. Hornbostel. — Henry n'a-t-il jamais été accusé d'avoir volé un million dans les caves de la Banque de France, d'avoir participé à l'attentat de Barcelone ?

Le juge. – Mais non.

Le président. — Vous voyez, Henry, que lorsqu'hier je vous disais que vous pouviez être soupçonné d'avoir volé, je ne me trompais pas. Voila M. le juge d'instruction qui vous dit qu'un témoin digne de foi vous a reconnu pour le complice d'un vol dans des circonstances particulièrement audacieuses.

Henry. — Mais, je proteste avec énergie. Je ne connais pas du tout l'individu avec lequel on m'a confronté il y a deux jours, je le connaissais même si peu que, tout d'abord, je l'avais pris pour un de mes anciens professeurs.

Le président. — L'incident est clos. Il était inutile de le faire connaître aux jurés.

M. Dupuy, chez lequel était employé Henry au moment de l'attentat de la rue des Bons-Enfants, rappelle des faits connus. Il ajoute cependant qu'après son brusque départ, Henry est revenu chez lui réclamer le montant des appointements qui lui restaient dus. C'était sur la recommandation et à la prière d'Ortiz qu'il avait employé Henry.

Henry. — Tout cela est exact, mais ce que l'accusation voudrait établir, c'est que j'ai revu Ortiz après l'attentat ; à Londres; or, rien de tout ça que vient de dire la témoin ne le prouve.

Le président au témoin. — Le jour de l'attentat, à quelle heure Henry vous a-t-il quitté ?

R. A dix heures un quart.

Henry. — Dix heures.

Une discussion s'engage sur ce point et le détail a son intérêt. II s'agit de vérifier si Henry a pu réellement effectuer en un espace de temps très restreint les diverses courses qu'il déclare avoir faites en voiture avant l'attentat.

Le témoin — Henry, parti à dix heures un quart environ, était revenu à midi il a été ; il a été à ce moment, rencontré par mes ouvriers. A pied ou en omnibus, il est absolument impossible de faire les courses qu'il indique.

Il s'agit, on le voit, de vérifier l'exactitude des aveux d'Henry relativement à l'attentat de la rue des Bons-Enfants.

Le témoin. — Immédiatement après l'attentat, Henry était chez moi et a travaillé toute la journée à des travaux d'écriture. J'ai apporté mon copie-de-lettres; il serait peut- être intéressant de comparer l'écriture habituelle d'Henry avec celle des pièces qu'il a rédigées dans la journée même de l'attentat. Pour moi, Henry n'a pu commettre le crime dont il se vante. Il n'a pas eu le temps d'abord, et, ensuite, il est impossible qu'il ait conservé assez de sang-froid pour travailler toute la journée du crime avec un pareil calme.

Les pièces apportées par le témoin sont saisies, par arrêt de la cour, et seront examinées par les jurés dans la chambre des délibérations.

M. Dupuy ajoute :

Lorsque l'on a appris l'explosion, Henry s'est montré très ému, mais pas plus cependant que mes autres employés. Son émotion n'était nullement suspecte; son attitude a été celle des autres ouvriers.

M. le commissaire de police Bernard a été chargé de faire le parcours qu'aurait accompli Henry, le jour de l'attentat la Compagnie de Carmaux. Il s'est conformé aux indications données par l'accusé et il a constaté que le trajet pouvait être fait dans le délai indiqué.

Ce sont ensuite les différents marchands qui ont fourni a l'anarchiste les matériaux nécessaires a la -confection de la bombe : quincailliers et marchands de produits chimiques sont d'accord pour reconnaître qu'à la date indiquée par Henry lui-même, ils ont, en effet, vendu les objets désignés. Toutefois ils déclarent ne pas reconnaître l'acheteur. Ils ont retrouvé sur leurs livres la trace des ventes, mais la physionomie de leur client d'occasion ne les a pas frappés.

Puis nous entrons en pleine chimie, et les experts s'en donnent à cœur joie. Toutes les hypothèses sont successivement passées en revue, tous les explosifs étudiés.
Emile Henry, de temps à autre, rectifie les dires des témoins et donne des détails techniques tendant à établir que son engin avait été construit avec une science parfaite et une habileté consommée.
L'opinion de M. Girard est intéressante à retenir. Pour lui, Henry a eu, au moins, un complice, car s'il eut prouvé que ce soit lui qui ait confectionné la bombe, il est une opération qu'il a été impuissant à renouveler à l'instruction, c'est de reproduire expérimentalement le système de fermeture de l'engin. C'est lui, le chimiste, qui a construit, la bombe, c'est un serrurier ou un mécanicien, un spécialiste, qui l'a fermée.
Henry, naturellement, proteste.

M. Bordenave, ingénieur, parent d'Emile Henry, qui s'est intéressé à lui, raconte comment il l'emmena à Venise.

M. le président. — Vous savez qu'il a prétendu qu'il vous avait quitté parce que vous vouliez exiger de lui une influence occulte.

Le témoin. — Il y avait là un simple malentendu et Henry l'a reconnu. Il était absolument neuf dans la vie et croyait à la parole des hommes comme à l'exactitude des sciences. Je lui avait parlé d'une surveillance à exercer, mais dans des conditions très acceptables. Je lui fis même cette comparaison :
« Si tu étais inspecteur des finances, considérerais-tu comme inacceptable le contrôle dont tu serais chargé ? »

Au moment où M. Bordenave, bien ému, s'apprête à se retirer, l'accusé se lève nerveusement :

M. le président. — Vous voulez poser une question ?

Henry. — Non.

M. le président. Eh bien ! asseyez vous.

Henry (s'asseyant) — Je voudrais dire simplement à M. Bordenave…

M. le président. — Eh bien! parlez.

Henry. — Monsieur Bordenave… adieu...je ne vous verrai plus.

L'arrivée à la barre de M. Philippe, ancien officier d'artillerie, professeur mathématiques spéciales, pour lequel Henry semblait avoir gardé une véritable affection, et auquel il avait adressé la lettre que nous
avons publiée avant-hier, provoque un vif mouvement de curiosité.

C'était le plus honnête garçon du monde. Il n'a jamais mérité un reproche ni une punition. Pour moi, c'est inexplicable qu'on en soit arrivé où il est ! Je l'ai connu doux, ignorant des misères de la vie, uniquement préoccupé de travailler et de se créer une situation.

M. Philippe, auquel le président adresse ce compliment : « Monsieur, vous êtes un des hommes les plus aimés de la jeunesse qui travaille, le plus honorable témoin que l'on puisse faire entendre en faveur d'un accusé », répète : « Je ne comprends pas ce qui a pu se passer dans l'esprit de cet enfant c'est inexplicable. »

Incident avec le docteur Goupil un monsieur très gras, qui refuse de prêter serment, formalité tirée d'une religion « qu'il n'a pas l'honneur de connaître ». Entendu, à titre de renseignement, il rappelle que le père d'Henry est mort d'une congestion cérébrale, que lui-même a souffert d'une fièvre typhoïde qui du lui laisser une faiblesse d'esprit certaine.
Mais Henry ne lui permet pas de continuer.

Je vous remercie mille fois, s'écrie-t-il, mais je ne suis pas fou du tout. Mon père est mort d'une congestion, c'est vrai, mais tout accidentelle, à la suite de travaux sur les sels mercuriels; quant à moi, si j'ai eu la fièvre typhoïde les examens que j'ai passés postérieurement à ma maladie sont la meilleure preuve qu'elle ne m'a laissé aucun désordre dans l'esprit.

Piteux, le docteur Goupil se retire. Il ne reste plus à entendre que Mme Henry, la mère de l'accusé. Un incident pénible se produit. Le président, d'un ton tranchant et sec, prononce les paroles suivantes :
« Il faut qu'on sache comment Mme Henry a pu se présenter à cette audience. J'avais reçu la visite de Me Hornbostel qui me demandait la permission de laisser assister à l'audience la mère de l'accusé. J'ai refusé, déclarant à l'avocat que jamais je ne permettrai qu'une mère entende un réquisitoire réclamant la peine-capitale contre son fils. » Me Hornbostel, me forçant la main, a fait citer Mme Henry, sans toutefois notifier cette citation à l'accusation.

Mme Henry a donc pu venir; on demande maintenant à la faire entendre. Il me reste à vous dire que l'accusé lui-même m'a écrit pour me demander de ne pas autoriser sa mère a assister aux débats. C'est donc contre le gré de l'accusé que Mme Henry a été citée par la défense. J'ajoute que la lettre que m'écrivait Henry et que Me Hornbostel s'était chargé de me faire parvenir, a été communiquée a la presse avant même que j'aie pu la lire.

Ce petit discours jette un froid. Tous les regards se tournent vers le défenseur,qui, très troublé, déclare
— Je renonce à l'audition de Mme Henry.

Mme Henry est donc autorisée à se retirer, et l'incident est clos.
L'audience est suspendue un quart d'heure et, à la reprise, la parole est donnée à M. l'avocat général Bulot.

LE RÉQUISITOIRE

Dans un remarquable réquisitoire, M. l'avocat général Bulot fait d'abord justice de la légende de bravoure et d'intrépidité dont Henry voudrait bénéficier c'est un faux brave qui n'avoue que ce qu'il ne peut cacher et qui n'est devenu cynique qu'après avoir essayé de nier hypocritement.
Lorsqu'il s'est vu perdu, il a alors pris le parti de jouer l'impertinence, essayant de railler la justice, plaisantant jusqu'à ses victimes. Et comme le ministère public fait allusion à là sécheresse de cœur dont a fait preuve Henry envers sa mère,
L'accusé se lève et s'écrie
N'insultez pas ma mère.

Le président le menace de le faire expulser de l'audience s'il continue à interrompre. Calme, l'anarchiste se rassied et l'avocat général continue. Pour lui, il est hors de doute qu'Henry a eu des complices l'un qui a dû former l'engin l'autre, une femme, qui a porté la bombe au seuil de la Société de Carmaux, et qu'un locataire a rencontrée. Si Henry veut assumer sur lui toutes les responsabilités, certes ce n'est pas par humanité, c'est uniquement pour assurer sa liberté à des agents de mort, qui continueront, après lui, son œuvre.

Quant à l'excuse de folie, qu'on a songé un instant à invoquer en sa faveur, Henry s'est chargé lui-même de la rejeter.En terminant son réquisitoire, M. l'avocat général Bulot déclare que, si Mme Henry doit être considérée comme la première et peut-être la plus malheureuse victime, son deuil inévitable ne doit pas
faire oublier ceux qui sont morts, laissant, eux aussi, des veuves et des enfants qui demandent justice.
Les crimes d'Henry sont atroces, pour eux l'opinion publique ne rêve pas justice, elle rêve vengeance. Ce qu'on vous demande avec indignation, messieurs, vous le ferez l'exemple en sera plus haut avec sang-froid, sans colère..

Déclaration d'Émile Henry

— Henry, vous avez la parole pour vous défendre, lui dit le président.

Un vif mouvement de curiosité agite l'auditoire, puis un profond silence s'établit et l'accusé se lève.
D'une voix qu'aucune émotion ne fait fléchir, claire et vibrante, du ton d'un professeur développant un théorème, sans un geste faux, sans une intonation emphatique, cet anarchiste de vingt-et un ans fait la déclaration que voici et qui avait été imprimé d'avance, aux frais de qui ?

Messieurs les jurés,

Vous connaissez les faits dont je suis accusé, l'explosion de la rue des Bons-Enfants qui a tué cinq personnes et déterminé la mort d'une sixième l'explosion du café Terminus, qui a tué une personne, déterminée la mort d'une seconde et blessé un certain nombre d'autres; enfin, six coups de revolver tirés par moi sur ceux qui me poursuivaient après, ce dernier attentat.

Les débats vous ont montré que je me reconnais l'auteur responsable de ces actes. Ce n'est donc pas une défense que je veux présenter je ne cherche en aucune façon de me dérober aux représailles de la société que j'ai attaquée. D'ailleurs, je ne relève que d'un seul tribunal, moi-même, et le verdict de tout autre m'est indifférent.
Je veux simplement vous donner l'explication de mes actes et vous dire comment j'ai été amené à les accomplir.

Je suis anarchiste depuis peu de temps. Ce n'est guère que vers le milieu de l'année 1891 que je me suis lancé dans le mouvement révolutionnaire. Auparavant, j'avais vécu dans des milieux entièrement imbus de la morale actuelle. J'avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d'autorité et de propriété. Mais les éducateurs de !a génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c'est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l'indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants, et de les ouvrir à la réalité.

C'est ce qui m'arrive, comme il arrive à tous. On m'avait dit que cette vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l'expérience me montre que seuls les cyniques et les rampants peuvent se faire bonne place au banquet. On m'avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l'égalité, et je ne constatai autour de moi que mensonges et fourberies. Chaque jour m'enlevait une illusion. Partout où j'allais, j'étais témoin des mêmes douleurs chez les uns, des mêmes jouissances chez les autres.

Je ne tardai pas a comprendre que les grands mots que l'on m'avait appris à vénérer, honneur, dévouement, devoir, n'étaient qu'un masque voilant les plus honteuses turpitudes.
L'usinier qui édifiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers qui, eux, manquaient de tout, était un monsieur honnête. Le député, le ministre, dont les mains étaient toujours ouvertes aux pots-de-vin, étaient dévoués au bien public.
L'officier qui expérimentait le fusil nouveau modèle sur des enfants de sept ans, avait, bien fait son devoir, et en plein Parlement, le président du conseil lui adressait ses félicitations ! Tout ce que je vis me révolta, et mon esprit s'attacha à la critique de l'organisation sociale. Cette critique a été trop souvent faite pour que je la recommence.
II me suffira de vous dire que je devins l'ennemi d'une société que je jugeais criminelle.


Un moment, attiré par le socialisme, je ne tardai pas a m'éloigner de ce parti. J'avais trop d'amour de la liberté, trop de respect de l'initiative individuelle, trop de répugnance à l'incorporation pour prendre un numéro dans l'armée matriculée du quatrième Etat. D'ailleurs, je vis qu'au fond, le socialisme ne change rien à l'ordre actuel. Il maintient le principe autoritaire, et ce principe, malgré ce qu'en peuvent dire de prétendus libres-penseurs, n'est qu'un vieux reste de la foi en une puissance supérieure.

Des études scientifiques m'avaient graduellement initié au jeu des forces naturelles. Or, j'étais matérialiste et athée; j'avais compris que l'hypothèse Dieu était écartée par la science moderne, qui n'en avait plus besoin. La morale religieuse et autoritaire, basée sur le faux, devait disparaître. Quelle était alors la nouvelle morale en harmonie avec les lois delà nature qui devait régénérer le vieux monde et enfanter une humanité heureuse ? C'est à ce moment que je me mis en relations avec quelques compagnons anarchistes, qu'aujourd'hui je considère comme des meilleurs que j'ai connus.

Le caractère de ces hommes me séduisit tout d'abord : j'appréciai en eux une grande sincérité et un franchise absolue, un mépris profond de tous les préjugés, et je voulus connaitre l'idée qui faisait ces hommes si différents de tous ceux que j'avais vus jusqu'à là.
Cette idée trouva en mon esprit un terrain tout préparé par des observations et des réflexions personnelles à la recevoir. Elle ne fit que préciser ce qu'il y avait encore chez moi de vague et de flottant.
Je devins à mon tour anarchiste.

Je n'ai pas à développer ici la théorie de l'anarchie, je ne veux en retenir que le côté révolutionnaire, le côté destructeur et négatif pour lequel je comparais devant vous. En ce moment de lutte aiguë entre la bourgeoisie et ses ennemis, je suis presque tenté de dire avec le souveraine de Germinal :
« Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils empêchent la destruction pure et simple et entravent la marche de la révolution. » […]

J'ai apporté dans la lutte une haine profonde, chaque jour avivé par le spectacle révoltant de cette société où tout est bas, tout est louche, tout est laid, où tout est une entrave, aux tendances généreuses du cœur, au libre essor de la pensée.
……………………………………………………………....................................................................................................

La guerre est déclarée entre la société et l'anarchie, elle sera sans pitié ni merci.

Les paroles de M. Raynal étaient un défi jeté aux anarchistes. Le gant a été relevé. La bombe du café Terminus est la réponse à toutes vos violations de la liberté, à vos arrestations, à vos perquisitions, à vos lois sur la presse, vos expulsions en masse d'étrangers, à vos guillotinades.
Mais pourquoi, direz-vous, aller s'attaquer à des consommateurs paisibles, qui écoutent de la musique, et qui, peut-être, ne sont ni magistrats, ni députés, ni fonctionnaires ?

Pourquoi ? C'est bien simple — La bourgeoisie n'a fait qu'un bloc des anarchistes. Un seul homme, Vaillant, avait lancé une bombe les neuf dixièmes des compagnons ne le connaissaient même pas. Cela n'y fit rien. On persécuta en masse. Tout ce qui avait quelque relation anarchiste fut traqué.
Eh bien ! puisque vous rendez ainsi tout un parti responsable des actes d'un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous aussi nous frappons en bloc. Devons-nous nous attaquer seulement aux députes qui font les lois contre nous, aux magistrats qui appliquent ces lois, aux policiers qui nous arrêtent ? Je ne le pense pas.

Tous ces hommes ne sont que des instruments n'agissant pas en leur propre nom, leurs fonctions ont été instituées par la bourgeoisie pour sa défense; ils ne sont pas plus coupables que les autres. Les bons bourgeois qui, sans être revêtus d'aucune fonction, touchent cependant les coupons de leurs obligations, qui vivent oisifs des bénéfices produits par le travail des ouvriers, ceux-là aussi doivent avoir leur part de représailles. Et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l'ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employés a 300 et à 500 francs par mois qui haïssent le peuple plus encore que les gros bourgeois, cette masse bête et prétentieuse qui se range toujours du côté du plus fort, clientèle ordinaire du Terminus et autres grands cafés.
Voila pourquoi j'ai frappé dans le tas, sans choisir mes victimes.

Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert sont enfin las de leurs souffrances; ils montrent les dents et frappent d'autant plus brutalement qu'on a été plus brutal avec eux.
Ils n'ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois eux-mêmes n'en ont aucun souci.

Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la Semaine sanglante et Fourmies de traiter les autres d'assassins. Ils n'épargnent ni femmes ni enfants bourgeois, par ce que les femmes et les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas épargnés non plus. Ne sont-ce pas des victimes innocentes, ces enfants qui, dans les faubourgs, se meurent lentement d'anémie, parce que le pain est rare à la maison; ces femmes qui, dans vos ateliers, palissent et s'épuisent pour gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misère ne les force pas à se prostituer. Ces vieillards, dont vous avez fait des machines à produire toute leur vie, et que vous jetez a la voirie et à l'hôpital quand leurs forces sont exténuées ?

Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et convenez que nos représailles sont grandement légitimes. Certes, je ne m'illusionne pas. Je sais que mes actes ne seront pas encore bien compris des foules insuffisamment préparées. Même parmi les ouvriers, pour lesquels j'ai lutté, beaucoup, égarés par vos journaux, me croient leur ennemi. Mais cela m'importe peu. Je ne me soucie du jugement de personne. Je n'ignore pas non plus qu'il existe des individus se disant anarchistes qui s'empressent de réprouver toute solidarité avec les propagandistes par le fait.

Ils essayent d'établir une distinction subtile entre les théoriciens et les terroristes. Trop lâches pour risquer leur vie, ils renient ceux qui agissent. Mais l'influence qu'ils prétendent avoir sur le mouvement révolutionnaire est nulle. Aujourd'hui, le champ est à l'action, sans faiblesse et sans reculade.
Alexandre Herzen, le révolutionnaire russe, l'a dit : « De deux choses l'une, ou justicier et marcher en avant, ou gracier et trébucher à moitié route. »

Nous ne voulons ni gracier ni trébucher, et nous marcherons toujours en avant jusqu'à ce que la révolution, but de nos efforts, vienne enfin couronner notre œuvre en faisant le monde libre.
Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclarée à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié.
Nous donnons la mort, nous saurons la subir. Aussi, c'est avec indifférence que j'attends votre verdict.

Je sais que ma tête n'est pas la dernière que vous couperez; d'autres tomberont encore, car les meurt-de-faim commencent à connaître le chemin de vos grands cafés et de vos grands restaurants Terminus et Foyot. Vous ajouterez d'autres noms à la liste sanglante de nos morts. Vous avez pendu à Chicago, décapité en Allemagne, garrotté à Jerez, fusillé à Barcelone, guillotiné a Montbrison et à Paris, mais ce que vous ne pourrez jamais détruire, c'est l'anarchie.
Les racines sont trop profondes elle est née au sein d'une société pourrie qui se disloque. Elle est une réaction violente contre l'ordre établi. Elle représente des aspirations égalitaires et libertaires qui viennent battre en brèche l'autorité actuelle ; elle est partout, ce qui la rend insaisissable. Elle finira par vous tuer.[…]

Voilà, messieurs les jurés, ce que j'avais à vous dire.
Vous allez maintenant entendre mon avocat.
Vos lois imposant à tout accusé un défenseur, ma famille a choisi Me Hornbostel. Mais ce qu'il pourra vous dire n'infirme en rien ce que j'ai dit. Mes déclarations sont l'expression exacte de ma pensée. Je m'y tiens intégralement.


LE VERDICT

Après une plaidoirie pleine de correction de M.HornbosteI qui s'est efforcé d'arracher aux jurés les circonstances atténuantes pour ce qu'il a appelé « la première infraction de son client aux règlements sociaux », le jury se retire pour délibérer.

Au bout de trois quarts-d'heure, il revient avec un verdict affirmatif, sans circonstances atténuantes.
Henry est introduit. On lui donne lecture du verdict, et comme il a quelque peine à suivre le greffier dans le détail des réponses faites par le jury aux différentes questions qui lui ont été posées, il coupe court et murmure :
C'est bon, j'accepte le verdict quel qu'il soit.

Après une courte délibération de la cour, le président prononce l'arrêt condamnant Emile Henry à la peine de mort.
Courage, camarades, et vive l'anarchie ! s'écrie le condamné en se retirant.

APRÈS LE VERDICT

Emile Henry après le verdict conféré quelques instants, dans la salle des accusés, avec son avocat, qui lui demandait de signer immédiatement son pourvoi en cassation. M. Horoch, greffier de la cour d'assises, se trouvait là, au cas où le condamné aurait cédé aux conseils de Me Hornbostel.

Tenez-vous pour dit, monsieur le greffier, a fait alors Emile Henry à M.Horoch que je ne reconnais pas la justice. Je ne signerai ni pourvoi en cassation, ni recours en grâce ; il est donc inutile que vous vous dérangiez et que vous m'importuniez.

MM. Horoch et HornbosteI se sont alors retirés. Henry avait serré la main à son avocat en le remerciant.
Le condamné était réintégré dans sa cellule, à la Conciergerie, à huit heures moins dix.

Enfin c'est fini, dit-il a ses gardiens, je vais donc enfin pouvoir me reposer. Je suis « éreinté ».

Après avoir fumé deux cigarettes, Henry a dîné avec appétit de l'ordinaire de la prison. A neuf heures, il était endormi. Mais un quart d'heure après, le directeur de la Conciergerie, M. Fabre, venait le réveiller et, par ordre supérieur, Henry était transféré immédiatement à la Roquette, ou il est arrivé à dix heures. On affirme que Me Hornbostel aurait relevé un cas de cassation basé sur une exclamation du président des assises, après sa plaidoirie.

La mère du condamné

Pendant la suspension d'audience, avant le réquisitoire de l'avocat général, une femme d'environ quarante ans, vêtue de noir, la physionomie anxieuse, avait gravi à la hâte l'escalier qui donne accès à la salle publique. Les gardes de service l'avaient laissée passer, quand un agent de M. Fédée la reconnut. C'était la mère d'Henry. Il la rejoignit entre les deux tambours de la porte des assises et la pria très poliment de le suivre.

Je ne désire qu'une chose, monsieur, dit la mère de l'anarchiste presque en pleurant, voir mon fils. Soyez tranquille, je ne dirai pas un mot.

— J'ai des ordres formels, madame, répliqua l'agent d'ailleurs; l'audience est suspendue et votre fils n'est plus là.
Il la conduisit alors dans le bureau du sous-chef des gardes du palais. La mère d'Henry s'y assit sur une chaise. Elle devait y rester jusqu'à la fin de l'audience, attentive à tous les bruits du dehors qui semblaient lui faire présager le résultat fatal.
Nous avons pu lui parler un instant, quelques minutes avant le prononcé du verdict.

Combien mon fils, nous dit-elle, aurait mieux fait de mourir quand la fièvre typhoïde l'épargna, il y a neuf ans ! Toutes les paroles qui sortent de ses lèvres prouvent son inconscience. Il est comme hypnotisé, on dirait que c'est une volonté étrangère qui le domine. J'y ai pensé bien souvent, monsieur. Quand il avait quinze ans, il s'occupait beaucoup de spiritisme et d'hypnotisme, et je suis convaincue qu'on lui a suggéré son crime. »

La mère d'Henry, suffoquée par les larmes, allait continuer, quand M. Cocnefer, commissaire aux délégations judiciaires, entra pour relever son courage. Puis, deux minutes après, deux parentes d'Emile Henry. L'une d'elles se jeta dans les bras de la mère de l'anarchiste. Celle-ci eut un soubresaut et, sans un cri, elle murmura : — C'est fini ?

Elle avait compris que le verdict était prononcé.
On laissa alors la foule s'écouler; puis, quand les grilles du palais furent fermées, les deux femmes, auxquelles s'étaient joint un vieillard, un des témoins à décharge et Me Hornbostel, conduisirent la mère d'Henry à une voiture qui attendait place Dauphine.

Elle partait, pour Brévannes, rejoindre son troisième fils, après s'être arrêtée un instant chez une de ses amies, 215, rue Saint-Martin.
Quant à Fortuné Henry, le détenu de Clairvaux, il a été prévenu par une dépêche mise, à huit heures, au bureau télégraphique du Palais, de la condamnation de son frère.

Léon Brésil.

Source : gallica.bnf.fr

Pour lire la déclaration complète d'Émile Henry à son procès : http://jresistance.blogspot.fr/2010/12/declaration-demile-henry-au-cours-de.html

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MessageSujet: Le procès d'Émile Henry à travers la presse quotidienne   Mar 14 Aoû 2012 - 18:58

Quelques extraits du journal La Presse.

Pour le déroulement du procès, il reprend en grande partie le texte exposé dans un des posts précédents par un autre journal. Donc, impasse sur ce journal, sauf les renseignements supplémentaires ci-dessus.
___________________________

Journal La Presse, du 28 avril 1894. Première journée.

ÉMILE HENRY EN COURS D'ASSISES

L'anarchiste Émile Henry, qui comparait aujourd'hui devant les assises de la Seine, est poursuivi, comme on le sait, sous trois inculpations distinctes l'attentat de l'hôtel Terminus, l'attentat de la rue des Bons-Enfants et la tentative d'assassinat sur la personne de l'agent Poisson.

Les faits sont trop connus et encore trop présents dans la mémoire de tous pour que nous rappelions une à une les différentes charges que l'instruction a relevées contre l'accusé. Bornons-nous donc à rappeler qu'Henry, arrêté à hôtel Terminus et amené devant juge, M. Meyer, se vanta, des ses premiers interrogatoires, d'être l'auteur de l'attentat de la rue des Bons-Enfants, que la police avait infructueusement recherché.

Ses explications précises, les détails copieux qu'il donna des préliminaires du crime ne permettant guère de suspecter sa sincérité et de croire qu'en faisait spontanément cette révélation, l'anarchiste ait obéi à un sentiment de vantardise habituel aux propagateurs par le fait, ou tenté de dérouter les recherches de la police.

II semble aujourd'hui acquis que c'est à bon droit que Henry a revendiqué la responsabilité de l'attentat de la rue des Bons-Enfants, et l'audience nous réserve peu de mystères. Le seul intérêt des débats consistera sans doute dans l'attitude que prendra l'accusé, l'assassin fort en mathématiques, admissible à l'école polytechnique, et devenu subitement l'ingénieur, maître en anarchie.

La matinée. — Avant l'audience

Dès neuf heures du matin, le commandant Lunel, chef des services intérieurs du Palais de Justice, parcourait les différentes salles et couloirs en compagnie des officiers municipaux de service pour arrêter les dernières dispositions d'ordre. Toutes les précautions ont, en effet, été prises pour qu'une surveillance des plus étroites soit exercée, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Palais, dont l'entrée n' est autorisée qu'après justification.

Deux barrières en bois ont été placé en bordure des deux grands couloirs parallèles à la Seine et qui encadrent le Palais. Le service d'ordre se compose : 1° d'un piquet ordinaire de vingt-cinq gardes municipaux, chargés du service de l'audience ; 2° d'un piquet supplémentaire de vingt-cinq hommes ; ces deux piquets en armes ; 3° de quatre-vingts municipaux qui sont repartis dans les différents couloirs comme plantons, avec mission de s'opposer aux groupements et stationnements.

Les deux postes de garde du boulevard du Palais ont également été doublés ; enfin deux cents agents de la sûreté sont répartis habilement un peu partout, pour observer, écouter et intervenir au besoin.

Les avocats. — Le public

A neuf heures, de jeunes stagiaires en robe garnissent les bancs de pierre de la galerie nord. Les places réservées au barreau sont peu nombreuses ; il s'agit d'arriver à temps pour avoir quelque chance d'être casé et nos jeunes maîtres charment les loisirs de l'attente par la lecture des placards du nouveau roman de Zola, Lourdes, qu'un journal du matin fait distribuer dans les rues.
Mais voici le public qui arrive, le mot public n'est peut-être pas très exact en fait, n'accèdent au Palais; comme nous le disons plus haut, que les seuls intéressés à s'y rendre plaignants d'ordre divers, jurés, témoins, avocats journalistes et agents en bourgeois.

Les témoins

Les témoins qui sont au nombre de soixante et un : cinquante, cités par l'accusation et onze par la défense, vont être bien à l'étroit dans la petite salle où on va les empiler.

……………………………………………………….......................................

Douze personnes, juste (nous les avons comptées), formaient le public autorisé à stationner debout dans le fond de la salle.

.......................................................................................
Les douze noms tombés au sort, parmi ceux des jurés de la session, sont ceux de MM. Banault, Ihans, Anceau, Bocquet, Guerbette, Gannat, Cornut, Fourant, Breton, Larrigue, Bignon et Matrot, majorité de propriétaires et de grands industriels.

______________________________
Journal La Presse, du 29 avril 1894. Deuxième et dernière journée.

ÉMILE HENRY EN COURS D'ASSISES

Avant la deuxième audience

Le public a été moins assidu et surtout moins matinal qu'hier. Aussi les couloirs et les abords du Palais de Justice sont-ils restés à peu près déserts jusqu'à onze heures. L'infatigable commandant Lunel continue à se multiplier, et il est évident que, grâce à son activité, aucun accroc ne se produit. L'arrivée des témoins se produit d'une façon plus familière.

On se connaît tout à fait aujourd'hui et des relations sympathiques s'établiront, à la suite des attentes communes dans les couloirs des juges d'instruction et dans les salles d'attente des témoins. La note gaie est donnée dans un groupe qui conteste la réalité des comptes rendus des journaux.
— Comment trois lignes pour ma déposition, qui a duré vingt minutes ? dit un gros monsieur près de nous, et on veut que le public soit bien renseigné ?

Puis on cause de l'accusé ; les uns s'indignent de son cynisme; certains émettent une opinion plus favorable à leur avis Emile Henry se calomnie. Il n'a pas accompli l'attentat de la Société des mines de Carmaux il se vante pour assumer toutes tes responsabilités, et, sûr d'être condamné, écarter les poursuites qui pourraient s'exercer contre d'autres compagnons.

Et les conversations continuent, les arguments naissent sous la contradiction, pendantque la salle se garnit, que les témoins défilent, que les agents déambulent de leur pas lourdement rythmé. Très entouré, Me Hornbostel est rejoint par sa jeune femme, qui a le désir bien naturel d'entendre la plaidoirie de son mari. Mme Hornbostel est accompagnée par son père, le général Gay, ancien commandant du Palais du Sénat.

Pendant ce temps, arrivent les agents de la Sûreté, toujours sous la conduite du brigadier Rossignol. Mais les réflexions que la Patrie a publiées hier ont déterminé M. Goron à réduire le service dans des proportions raisonnables. L'envahissement ridicule des places du public ne s'est pas renouvelé, et cinquante agents — c'est bien suffisant — ont été répartis dans le fond de la salle.

…………………………………………………….......................................................
Puis, voici passer Mme Henry, accompagnée d'un ami de la famille vieillard à barbe blanche, qui se découvre en passant devant les groupes. Cette entrée de la malheureuse mère a quelque chose de poignant petite, menue, les traits ravagés par les chagrins, le dos légèrement voûté, elle est bien la physionomie la plus douloureusement sympathique de ce procès.

La plaidoirie de Me Hornbostel

Un de nos interlocuteurs connaît très intimement Me Hornbostel, il nous entretient de ce que sera la plaidoirie.

L'avocat ne parlera, pas de folie, le mot d'inconscience ne sera même pas prononcé. Il plaidera simplement l'atavisme, parlera de l'exaltation des idées professées par le père et le frère de l'accusé, s'étendra sur la contradiction que présente le caractère doux, sympathique de l'élève de Jean-Baptiste Say,* alors que deux ans après le docile collégien se transforme en farouche anarchiste.

LES JOURNAUX DE CE SOIR

Émile Henry


De Spectator, dans Paris.

Derrière ce jeune homme, il y a un souffleur macabre, la Mort, qui tient le rôle et qui souffle les réparties d'une pièce qui n'aura pas de deuxième représentation. Le dénouement étant prévu d'avance, le drôle n'a pas a ménager ses effets de terreur.

De la France

Emile Henry est l'Anarchiste. Désormais les compagnons de la bombe vont le revendiquer comme le Maître. Plus que Ravachol et Vaillant, il a les caractères de l'apôtre. Le bruit de la dynamite l'hypnotise ; c'est un fanatique de la destruction.

Le procès d'Émile Henry a commencé hier devant la cour d'assises et sera terminé vraisemblablement aujourd'hui. Il est devenu, grâce aux réponses de l'auteur de l'attentat du café Terminus, d'une effrayante simplicité. Il ne semble plus guère possible de douter que l'accusé ne soit aussi coupable du crime de la rue des Bon-Enfants.

On ne pousse pas à ce degré la forfanterie du mensonge ou l'héroïsme du dévouement.
Nous sommes en présence d'un fanatique à froid qui tient a se parer, au moment suprême, de tous ses hauts faits. Mais, en tout cas, l'intérêt de ce drame en cour d'assises n'est pas là. Il est tout entier dans l'attitude de celui qui s'y drape et s'y pose en héros.


De la liberté

Qu'est-ce donc que cette secte de bêtes fauves, qui fait le mal pour faire le mal, et qui semble n'avoir pas conscience des crimes odieux qu'elle commet ? Il y a là un phénomène ou d'aberration mentale ou de dépravation profonde, qui pose aux moralistes de notre temps le plus étrange et le plus redoutable des problèmes.

______________________________
Source : gallica.bnf.fr

* Henry avait obtenu une Bourse pour cette école réputée. — 2ème prix d'excellence en 1885, 1er prix d'Excellence en 1886, 2ème prix d'Excellence en 1887, 5ème accessit d'Excellence en 1888 (année préparatoire à l'École Polytechnique).



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