La Veuve

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 Jean-Baptiste Leduc - Bigame, double infanticide - 1865

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Adelayde
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MessageSujet: Jean-Baptiste Leduc - Bigame, double infanticide - 1865   Lun 19 Sep 2011 - 15:42


Cour d'assises du Pas-de-Calais

Présidence de M. de Caudovienne, conseiller.
Affaire Leduc – Bigamie, double infanticide

Audience du 16 mars 1865

Pendant qu'à la Cour d'assises de Riom se déroulaient les solennels débats de l'affaire Pelissier-Seguin, la Cour d'assises du Pas-de-Calais avait à juger une affaire tout aussi dramatique, un crime également odieux, également contre nature.
À Riom, un fils était accusé d'avoir assassiné son père et sa mère.
À Arras, un père est accusé d'avoir tué ses deux enfants.

Le jour fixé pour l'audience, une affluence considérable se pressait dans la salle de la Cour d’assises et aux abords du Palais de justice d'Arras. Tout le monde voulait voir ce père dénaturé qui avait commis un crime aussi odieux.
Aussi, lorsque Leduc fut introduit dans la salle d'audience, un murmure de réprobation et de haine s'éleva de toutes parts, et ce ne fut qu’après plusieurs minutes que le silence put être rétabli.
Leduc est un homme de petite taille ; sa physionomie ne dénote aucune passion violente ; ses traits sont communs et assez insignifiants, et on se demande quel mobile l'a fait agir, surtout lorsqu'on voit la photographie faite après décès de ses deux innocentes victimes.
Les deux enfants semblent avoir conservé la grâce et la fraîcheur de leur âge ; ils sourient encore ; on croirait qu'ils vont venir à l'audience pour dissiper l'horreur de l'attentat commis contre eux par leur propre père.
Mais le crime est bien réel : nous sommes en présence de la lugubre réalité.
Nous avons raconté, au mois de novembre dernier, les faits dont Leduc a aujourd'hui à rendre compte devant la justice. Voici la relation de l'acte d'accusation :

Jean-Baptiste Leduc, domestique, âgé de quarante-quatre ans, né à Monteravel, s'était marié à l'âge de vingt-deux ans avec une domestique qui servait dans la même maison que lui, mais qui avait trente-huit ans. Les époux vécurent d'abord heureux, sauf quelques nuages, jusqu'en 1854, époque à laquelle Leduc eut une fièvre muqueuse avec de légers accès cérébraux et où sa femme le soigna avec une sollicitude digne de tout éloge. Remis de son indisposition, Leduc se fatigua de « sa vieille grand-mère de paysanne » ainsi qu'il appelait journellement sa femme, et qu’au surplus il l’écrivait dans sa correspondance. II la quitta, se réfugia en Angleterre, et, au bout de quelques mois, y contracta, sans aucune formalité, devant un prêtre catholique puséiste (secte qui se rapproche le plus des catholiques romains), un second mariage avec une demoiselle Anna Campbell, à laquelle il fit croire qu'il était veuf. De cette union naquit d’abord un enfant qui mourut depuis puis les deux pauvres petits noyés, dont l'aîné était de six ans, l'autre de quatre ans. Cependant ce mariage parut heureux. Leduc fit une petite succession, et avec le produit, installa à Folkestone un débit d'épicerie qui ne prospéra point, quoique lui-même servit de temps en temps comme domestique dans sa nouvelle résidence.

Les charges du nouveau mariage irritèrent Leduc qui devint alors triste, rêveur, singulier. Ceux qui l'approchaient le trouvaient fort irritable, ayant des idées noires, parlant volontiers de se suicider. Quelquefois il était colère, furieux même, au point de tout briser, même les objets qu'il affectionnait. L'établissement fermé, les époux Leduc-Campbell se replacèrent en service et ne furent pas plus heureux. Leduc menaçait sa seconde épouse de se suicider, parfois se promenait avec un rasoir en main, disant que, lorsqu'il ferait clair, son heure serait arrivée Une fois, il fit semblant de se jeter à la mer, dans un endroit où il y avait du monde et en outre peu de danger. Une autre fois, il voulut s'asphyxier en se plongeant la tête dans un tas de cendres et en se faisant un peu saigner. Tous ces actes étaient assurément faits pour épouvanter sa seconde femme et afin de la forcer à se séparer de lui ; mais n'y pouvant parvenir, parce que le cœur de celle-ci était au-dessus du moindre blâme, Leduc eut alors la funeste idée de se défaire de ses deux derniers enfants.

Dans un voyage qu'il fit à Boulogne, le 27 octobre, il supplia sa famille et sa propre sœur de prendre soin des deux enfants, offrant de subvenir à une partie des dépenses. Ne pouvant arriver à convaincre sa famille, tant il l'avait trompée et abusée - car on n'ignorait point sa seconde épouse et ce reproche même le rendait parfois furieux - il retourna à Douvres retrouver Anna Campbell ; il lui conta que sa sœur se chargeait de ses enfants moyennant six francs par semaine, et qu'il allait les conduire. Anna Campbell, avec toute la prévoyance d'une bonne mère, fit de la toilette pour les deux pauvres petits et voulut les conduire au bateau ; mais Leduc s'y opposa et prit une voiture, recommandant à sa seconde femme de prendre bien soin de la boîte aux papiers, dont il lui remettait la clé, mais dont il avait eu soin de retirer le certificat unique de son second mariage, et autres pièces et lettres qui pouvaient le compromettre, et qu’il aura détruites pour que rien ne put être retrouvé.

En arrivant à Boulogne le 7 novembre, à quatre heures du soir, Leduc expédia à sa femme légitime ses effets, séjourna deux heures dans le cabinet du bureau de la douane, pour réchauffer ses enfants disait-il ; puis, vers six heures, à la nuit close, sortit et se dirigea dans la campagne qu’il connaissait fort bien. Arrivé à 1 800 mètres du bureau de la Douane et parfaitement à l'écart, en un endroit où la rivière la Liane avait peu de hauteur, il y entra avec ses deux enfants et les tint environ cinq ou six minutes sons l'eau, froissant même la face du plus fort des enfants sur les cailloux qui forment le lit de cette partie, et produisit ainsi des enchymoses et de légères rougeurs.

Après son abominable crime, Leduc fit probablement aller les enfants au courant de l'eau ; à cette heure la mer baissait ; puis, convaincu que les deux enfants allaient passer à la mer qui cacherait ainsi son horrible crime, Leduc se rendit alors chez sa femme et conta que, en débarquant, il avait glissé et était tombé à l'eau mais qu'ayant attrapé des cordages, il n'avait eu que le bas des jambes de mouillées. Sa femme ne voulut pas croire la fable, et lui répondit : « Tu as voulu te noyer ; mais tu n'en as pas eu le courage. » Des voisines qui assistaient au colloque sortirent en disant bonsoir à Leduc, qui leur répondit avec assurance : « Bonsoir ! » comme si rien n'était.

Le lendemain matin, Leduc partit pour Moncravet où il fut arrêté dans la journée et ramené à Boulogne. À son arrivée, il fut mis en présence de ses deux enfants, et répondit que s'il connaissait le monstre, le gueux qui avait fait ce coup-là, il aurait sa peau ou lui la sienne, et qu'il ne comprenait pas pourquoi on l'interrogeait, puisqu'il avait remis la veille ses enfants à un inconnu. Et comme la foule criait et vociférait, Leduc se mit à la fenêtre, en disant : « On ne pend que les gueux et les assassins, je ne suis pas de ceux-là ! » Vaincu par l'évidence, Leduc avoua alors son crime.

Ramené en prison, Leduc se recommanda aux gendarmes, afin que la foule ne lui fit point de mal. L'irritation était si grande qu'on voulait l'écharper. Une femme de muletier même criait :
« Qu'on le laisse aller, nous le tuerons! » une autre disait : « J'en emporterai un morceau de ce gueux, aujourd'hui ! »

Les charges sont accablantes ; Leduc avait été forcé d'avouer son horrible forfait ; et ses aveux, il les reproduit à l'audience.
Cependant le public croyait que l'accusé était fou et la justice s'est livrée à une enquête minutieuse de laquelle il résulte que Leduc a agi en pleine connaissance de cause.
Pendant son interrogatoire, il n'en persiste pas moins à dire que, depuis sa maladie, il agit comme un homme qui n'a pas sa tête à lui.
Puis, abandonnant ce système de défense, il prétend qu'il a noyé ses enfants pour en débarrasser la malheureuse femme qu'il avait trompée, Anna Campbell.
Celle-ci était enceinte. Sans doute, dit Leduc, mais elle saura bien toujours se créer des ressources avec un seul enfant !
Pressé par l'interrogatoire, Leduc prétend enfin qu'il a voulu soustraire ses enfants à leur triste destinée en se tuant lui-même après eux.
« Je suis entré dans la rivière, dit-il, tenant un enfant de chaque bras ; j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, j'y ai plongé les enfants et les ai tenus sous l'eau jusqu'à ce qu'ils fussent asphyxiés. Mon intention était de me suicider ensuite ; mais l'instinct de la conservation l'a emporté, et j'ai renoncé à ce dessein. »
Sur la question de savoir si tout cet horrible drame n'avait pas été conçu dans le but de pouvoir mieux se livrer à ses passions brutales, Leduc a gardé un silence significatif. Il écrivait à sa femme légitime : « Venez avec vos enfants, vous me soignerez, vous me raccommoderez ; nous vivrons heureux tous ensemble (avec Anna Campbell et ses enfants), ou bien vous n'entendrez jamais parler de moi.
Tel est cet homme cynique, ce père dénaturé. Les témoignages montrent dans son horreur sa dépravation.
Sa femme légitime est entendue, mais elle n'a rien voulu dire contre son mari.

Après l'audition des témoins, M. le procureur impérial, dans un éloquent réquisitoire pendant lequel Leduc verse d'abondantes larmes, relève toutes les charges de l'accusation et appelle sur la tête du coupable un châtiment exemplaire.
M° Devaux, bâtonnier, fait tous ses efforts pour obtenir des circonstances atténuantes ; mais le jury apporte un verdict de culpabilité où Leduc est condamné mort.
Le condamné est reconduit à la prison au milieu d'une foule immense.
L'exécution aura lieu à Boulogne-sur-Mer : sur le théâtre du crime s'accomplira l'expiation.

Le Petit Journal, n° 781 du 22 mars 1865



Le Palais de justice d'Arras





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Exécution à mort

Dans notre numéro d'avant-hier, nous rendions compte de l'expiation dernière de l'assassin Aubel, dans le département des Vosges.
Nous recevons aujourd'hui de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) le récit de l'exécution de Leduc.

On se rappelle (voir le Petit Journal du 22 mars) que Leduc a été condamné à mort par la Cour d'assises du Pas-de-Calais pour avoir fait périr, dans la rivière la Liane, ses deux enfants âgés l'un de six ans, l'autre de quatre ans. Ce père dénaturé était venu d'Angleterre en France pour accomplir son abominable forfait. Les charges étaient accablantes contre lui ; aucune excuse n'était admissible ; aussi une condamnation capitale fut-elle prononcée.

Leduc fut transféré à la prison de Saint-Omer, où il est resté jusqu'au 25 avril. Le condamné a eu une conduite exemplaire pendant le mois qui vient de s'écouler. Il était silencieux et réfléchi, avait peu de rapports avec ses codétenus et s'entretenait le plus souvent possible de la mort qu'il allait subir. Sous une apparente insensibilité, cet homme cachait des remords et des regrets infinis. Puis souvent il tressaillait, et on l’entendait murmurer : « Mes pauvres enfants ! »

L'exécution devait avoir lieu à Boulogne-sur-Mer ; le pourvoi en cassation et le recours en grâce ayant été rejetés, l'ordre d'exécuter le condamné est arrivé le 25 à Saint-Omer.
Le soir même, Leduc partait de cette ville, accompagné par M. l'abbé François, vicaire de Notre-Dame, et escorté par des gendarmes.
Pendant le trajet, Leduc, après avoir causé longuement avec M. François, s'est endormi ; il était triste mais résigné.
La voiture est arrivée à Boulogne à 3 h. ½ du matin. Elle s'est arrêtée à la prison de la haute ville. On a réveillé Leduc et les apprêts funèbres ont commencé.

Le condamné a entendu la messe dite par M. l'abbé Quandale, aumônier de la prison de Boulogne. Leduc a aidé les exécuteurs à faire sa dernière toilette ; il a déjeuné très légèrement, puis le cortège s'est mis en marche; Leduc est monté sur la fatale charrette, assisté par MM. Quandale, et François. Il avait les épaules couvertes d'un paletot et la tête d'un chapeau à larges bords.

On avait échelonné des agents de police le long de Grande-Rue et de la rue Napoléon ; mais pour éviter la foule, le conducteur reçut ordre de prendre une autre direction. On passa par la porte de Calais, on suivit les rues Tour Notre-Dame, Siblequin, Thurot, le pont Napoléon. Triste souvenir pour le criminel ! C’est près de ce pont que le crime a été commis.
Leduc ne regardait personne et écoutait les dernières exhortations des vénérables ecclésiastiques.
En arrivant au pied de l'échafaud, Leduc devint très pâle ; le moment suprême était arrivé et quelle que soit la résignation d'un homme, il ne peut s'empêcher de frémir au moment où il va tomber dans ce mystérieux inconnu qui suit la mort.

L'échafaud était dressé sur la place de Capécure ; cette place est immense et peut contenir environ dix mille personnes. Depuis quatre heures du matin un grand nombre de curieux de Boulogne et du voisinage attendaient ; à six heures, il y avait du monde à toutes les fenêtres. Lorsque Leduc fut remis de son émotion, il descendit de la charrette et monta lentement les degrés de l'échafaud. Il pleurait à chaudes larmes. Cependant, soutenu par les deux prêtres, il leur dit un dernier adieu, les embrassa et se remit entre les mains des exécuteurs.

Une minute après, le crime de Boulogne-sur-Mer était expié. On a remarqué qu'au moment où le couperet allait tomber sur la tête du condamné un grand nombre de spectateurs, et surtout des femmes, se sont détournés ; on commence à comprendre que les supplices ne sont pas des fêtes et que l'échafaud doit être un solennel enseignement.

La foule s'est retirée silencieuse et morne.

Le Petit Journal, n° 820 du 30 avril 1865


Sur le chemin menant à l'échafaud : la Porte de Calais et la rue Tour Notre-Dame







Dernière édition par Adelayde le Lun 2 Avr 2012 - 17:26, édité 2 fois
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Louison
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MessageSujet: Re: Jean-Baptiste Leduc - Bigame, double infanticide - 1865   Lun 19 Déc 2011 - 13:47

Très très interessant Adelayde !!! Very Happy flower
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