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 Tribulations d'un fonctionnaire

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Adelayde
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Localisation : Pays d'Arles
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MessageSujet: Tribulations d'un fonctionnaire   Lun 5 Sep 2011 - 19:16


Tribulations d'un fonctionnaire

Qui aurait jamais cru qu'un jour viendrait où, du bourreau et du condamné à mort, c'est le bourreau qui serait le plus ennuyé ? Nous venons de voir cela, cependant, et il est probable que nous le reverrons encore. C'est un petit chapitre de notre histoire administrative qui ne manque pas d'une certaine gaieté un peu macabre. On était, ces jours-ci, en présence d'un condamné à mort qu'on ne savait comment exécuter. Ce n'est pas que l'opération fût plus compliquée aujourd'hui qu'elle n'était autrefois. Il y avait toujours une guillotine et il y avait toujours un bourreau. Mais il manquait l'endroit pour les faire fonctionner.

On opérait jadis, comme chacun sait, sur la place de la Roquette. Le lieu était très bien choisi, et les condamnés eux-mêmes le trouvaient parfaitement approprié. Ils n'avaient, au sortir de la prison, que quelques mètres à faire pour passer de vie à trépas. Ce point de Paris, tout en n'étant pas extrêmement central, était, cependant, assez rapproché pour qu'on pût, sans trop de dérangement, aller assister à une exécution capitale. Il n'est pas un Parisien qui, en sortant d'un souper ou d'un bal, n'ait voulu, une fois dans sa vie, pousser jusqu'à la Roquette pour voir guillotiner quelqu'un. On ne cite guère que Francisque Sarcey qui se soit refusé ce plaisir. Des amis ayant voulu l'amener a une de, ces parties nocturnes, il demanda d'abord quel était le nom du condamné. Et quand on le lui eut dit :
- Cela ne m'intéresserait pas, fit-il avec bonhomie; c'est quelqu'un que je ne connais pas…

Ces spectacles matinaux n'en étaient pas moins toujours très suivis et, quand la prison de la Roquette fut démolie, ce fut un peu comme si on démolissait un théâtre. Du même coup, en effet, la petite place se trouvait désaffectée. On n'y exécutait les gens que parce que la prison était à côté ; la prison disparaissant, la place ne servait plus à rien. Il devenait impossible d'y élever la guillotine, et les malheureux condamnés n'avaient plus une pierre où faire rouler leur tête. Cela n'offrit pas grand inconvénient tant qu'il n'y eut pas d'exécutions en perspective. De temps en temps, quand les sujets d'article faisaient défaut, on agitait vaguement cette question. On se demandait sur quelle place on pourrait bien, le cas échéant, dresser l'échafaud, et l'on tombait généralement d'accord qu'il ne fallait pas compter pour cela sur la place de la Concorde ni sur la place de l'Opéra.

Mais ces discussions toutes platoniques n'allaient pas plus loin. Il y avait, d'ailleurs, devant les Chambres, une proposition de loi tendant à supprimer la publicité des exécutions capitales. Un courant assez fort s'était formé contre ces répugnantes exhibitions qui ne servaient pas à grand'chose. L'exemple, le fameux exemple invoqué jadis par les législateurs, n'avait guère donné de fruits, et on avait beau exécuter les criminels, cela n'empêchait pas les crimes de se succéder. Une statistique établissait même que la plupart des condamnés à mort avaient assisté à des exécutions antérieures. Preuve que l'exemple leur avait bien peu profité.

On s'était donc à peu près résolu à ne plus exécuter les gens qu'en famille, c'est-à-dire dans l'intérieur de la prison. Mais il fallait une loi pour cela, et elle n'était pas encore votée. Les choses, en attendant, restaient dans le provisoire, qui est, en France, comme nul ne l'ignore, une des formes du définitif. Plus personne ne s'occupait de cette question et l'on vivait à cet égard dans une paisible indifférence. Mais quelqu'un troubla la fête. Un individu, sans attendre que la loi fût votée ou que l'emplacement fût choisi, se fit bêtement condamner à mort. Il y a des gens qui manquent toujours d'à-propos.

L'embarras, comme bien on pense, fut très grand. Où diable allait-on exécuter cet importun ? On se mit en quête, dans Paris, d'un petit endroit discret propice à ce genre d'opération. Mais il y eut, dans tous les quartiers, un soulèvement-général : sitôt qu'un emplacement était choisi, les conseillers municipaux intéressés s'empressaient de protester avec énergie. Il fut établi une fois de plus que la guillotine n'est pas un instrument très populaire. Ceux-là même qui la considèrent comme un objet de première nécessité ne tiennent pas à la voir fonctionner dans leur voisinage.

Les jours se passaient ainsi, et aucune solution n'intervenait. Le condamné, dans sa prison, gardait toujours un peu d'inquiétude. La nature humaine a ses faiblesses, et, quand on est condamné à mort, on ne peut pas s'empêcher de manger de moins bon appétit et de ne pas dormir aussi paisiblement que d'habitude. Mais le plus troublé des deux était encore le bourreau qui, au milieu de tout cela, ne voyait pas du tout ce qu'il allait devenir. Le condamné ne risquait que sa tête, mais le bourreau risquait sa place. Il y a là une différence que comprendront tous les fonctionnaires. Le cas, ici, était d'autant plus grave qu'un bourreau sans travail trouve très difficilement à s'employer ailleurs. Le jour où l'exécuteur des hautes œuvres serait sur le pavé, on ne voit plus ce qu'il pourrait faire de ses bras.

Et, en dehors même de cela, quand des fonctions publiques se trouvent, de temps immémorial, confiées à une même famille, il y a une question d'amour-propre qui prime tout. On n'y peut plus renoncer que très difficilement. C'est une affaire d'habitude autant que de gloriole. Si M. Deibler cessait aujourd'hui de couper des têtes, il en résulterait pour lui-même ce que les anciens appelaient une diminutio capitis. Une chose, au fond, aurait pu le rassurer, c'est le côté paradoxal qu'il y aurait eu à supprimer, de tous nos fonctionnaires, celui qui est assurément le plus matinal. Mais dans ces moments-là on ne raisonne plus très bien. Le bourreau n'avait plus sa tête à lui, et il se demandait anxieusement comment tout cela allait se terminer.

Cela s'est terminé selon notre habitude nationale, par une cote mal taillée. Très paternellement, le Président de la République a tiré tout le monde d'embarras en graciant le criminel. Vous ai-je dit, au fait, ce qu'avait fait ce criminel ? J'avoue que je n'en sais trop rien. La justice, chez nous, marche avec une telle lenteur que lorsqu'un homme finit par être puni, personne ne sait plus pourquoi. Au moment de la découverte d'un crime c'est évidemment la victime qui est intéressante. Mais à, partir de la condamnation, on ne s'intéresse plus qu'au criminel. Les journaux vous racontent ce qu'il mange, ce qu'il boit, ce qu'il dit, tous ses faits et gestes dans sa prison. On sait qu'il joue aux cartes avec ses gardiens, quoique tous les atouts soient du côté de ces derniers. On apprend qu'il compte les jours, qu'il parle souvent de sa femme et de ses enfants, qu'il écrit à sa mère, et qu'il ne s'est, en somme, jamais mieux conduit que depuis qu'il est en prison.

Cela éveille autour de lui une sorte de vague intérêt, une sympathie approximative. On a complètement oublié la victime; on ne se rappelle plus au juste le crime, et quand la grâce arrive, personne n'en est surpris. Il faut dire aussi que quand c'est l'exécution qui est ordonnée, personne non plus ne prend le deuil. Deux ou trois mois d'attente ont épuisé l'intérêt, et le dénouement n'offre plus le moindre attrait. Il n'était attendu, cette fois, qu'à cause de cette histoire d'emplacement qui demeure ainsi en suspens, et qu'on va bien se garder de régler maintenant qu'il n'y a plus urgence. Il est probable que M. Deibler passe, comme tout le monde, l'été à la campagne. Il doit aimer, par moments, à respirer l'odeur d'autres bois que les bois de justice.

Ses vacances, je le crains, ne seront pas tranquilles. Sa situation reste, en effet, très incertaine. Il faudra, pour qu'on liquide cette affaire, que quelque autre individu veuille bien se faire condamner à mort. C'est très rare en été. Nous avons bien eu ces jours-ci divers assassinats, mais il n'y a rien à en tirer. C'est un mari qui a tué sa femme, ou une femme qui a tué son mari. Ce sont donc des acquittements certains. Prenons patience cependant. La vertu ni le crime n'ont dit leur dernier mot en ce monde. Un jour viendra sans doute où de nouveau la question se posera et où il faudra se décider à prendre un parti. Peut-être alors adoptera-t-on une solution, mais d'ici là, conformément aux règles administratives, on ne fera rien. Et il n'y a pour s'en étonner que le bourreau, fonctionnaire essentiellement expéditif qui croit qu'il est aussi facile de trancher une question qu'une tête…

Le Passant

Le Figaro, n° 220 du 8 août 1902
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MessageSujet: Re: Tribulations d'un fonctionnaire   Lun 5 Sep 2011 - 22:04

Sur un sujet, qui, ne devait pas inquieter outre mesure, le journaliste qui a pondu cet article, a, vraiment, et c'est rare, fait preuve de son "savoir faire". J'imagine, comme il l'écrit, Deibler perdant la tête ! lol! pale
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