La Veuve

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 Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry - 1838

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Adelayde
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MessageSujet: Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry - 1838   Sam 30 Juil 2011 - 16:19

Les drames de Saint-Martin-le-Gaillard et de Douvrend – Nicolas, François et Toussaint Fournier ; Napoléon Godry

Découverte des meurtres de Saint-Martin-le-Gaillard

En ce lundi 17 octobre 1836, vers six heures trente du matin, le village de Saint-Martin-le-Gaillard s'éveille dans un voile de brume.

Marie Catherine Bouteleux, âgée de 28 ans, femme de Jean Charles Doré, cultivateur, presse le pas pour se rendre à l'église, où M. le curé doit dire une messe à son attention. Elle pénètre dans l'église dont la porte est entrouverte et s'agenouille sur un prie-Dieu, attendant la venue du curé. Ce dernier tarde cependant à paraître. Intriguée, elle ressort et s'adresse à Vincent Godry, 33 ans, journalier et bedeau, qui s'affaire dans le cimetière alentour et lui demande d'aller voir dans la sacristie si M. le curé est bien à se préparer. L'intéressé s'exécute et ne trouve personne, or M. le curé n'a pas coutume d'oublier une messe.

Alarmée, M. le curé est âgé, Mme Doré se rend au presbytère dont la porte de la cuisine donne sur le cimetière. Tous les huis de la maison sont encore fermés. Elle frappe deux coups de poing à la porte avec une légère appréhension. Normalement, la servante devrait lui répondre, mais rien ne se passe. Son regard se porte à ses pieds et elle découvre une clé avec laquelle elle tente vainement d'ouvrir la porte. Elle s'en retourne alors pour aller demander au plus proche voisin s'il n'a pas vu M. le curé ce matin, réitérant vainement sa question à une autre voisine qui passe à cet instant.

Accompagnée du bedeau, elle repasse à tout hasard par l'église et la sacristie, puis ils se dirigent tous deux vers la porte du presbytère. Le bedeau tente, à son tour, d'ouvrir la porte avec cette fameuse clé, toujours sans succès. Ce dernier va jusqu'à la croisée de la chambre à coucher de l'ecclésiastique, dont il trouve l'auvent non croché mais juste poussé contre la croisée et il l'ouvre sans difficulté. Il voit alors que tout est bouleversé dans la chambre et jette des hauts cris.

Les voisins accourent. Quelqu'un tire sur l'auvent de la cuisine, lui aussi non croché. Le spectacle est insoutenable. Sur le carrelage poisseux de sang noir gisent trois corps : ceux de l'abbé Lhermina, de sa jeune nièce et de la servante.
Le bedeau court alerter le maire. Le magistrat lui commande de se rendre au plus vite à Eu, prévenir la gendarmerie et le procureur du Roi, et fait refermer toutes les issues et place deux gardes nationaux en faction.

Plusieurs heures plus tard, juge de paix, chirurgien et maréchaussée se pressent dans le presbytère. Les premières constatations commencent. Selon toutes les apparences, le crime a été consommé la veille, vers neuf heures du soir.

Le curé est couché sur le dos, près de la cheminée. Il parait avoir été trainé par les pieds après être tombé la tête dans la cheminée où se trouve encore son bonnet. Il y a en effet deux mares de sang : l'une à la place où la tête a porté lors de la chute, l'autre à l'endroit où elle repose après que le corps eut été traîné. Sa redingote est légèrement brûlée. L'abbé était vraisemblablement assis dans la cuisine près du foyer, soupait ou venait de souper au moment où sont entrés les assassins. Une petite table était près de lui et l'on a trouvé par terre assiette, fourchette, couteau et un morceau de pain. Il se sera levé mais un coup violent lui a été porté sur le côté droit de la tête. La fracture est telle qu'une énorme dépression se trouve au crâne et à la face : les os sont broyés et une partie de la cervelle a jailli dans l'âtre. Une pincette et une pelle à feu sont retrouvées sous le cadavre. Cette dernière est courbée vers l'avant et, à la jonction du manche, le chirurgien relève du sang coagulé mélangé à des cheveux adhérents. En rapprochant la palette de la blessure et des deux autres plaies du front, il y trouve une exactitude de forme certaine : il détient là l'arme du crime, du moins pour le curé et sa servante.

Céleste Paris, la servante, âgée d'une quarantaine d'années, est tombée la face contre terre, la tête non loin des pieds du curé. La malheureuse a été frappée derrière la tête et cette partie du crâne est, elle aussi, broyée; en outre, elle est défigurée par des coups portés alors que sa tête reposait déjà à terre. Elle parait avoir lutté avant de succomber : un de ses ongles est arraché et l'on a trouvé aux autres quelques indices qui pourront servir à la justice.

Marie Rose Cayeux, 18 ans, est la nièce du curé. Elle a sans doute été frappée à l'instant où elle sortait de sa chambre, dont la porte donne en face de la cheminée, en tentant de s'échapper par la porte donnant sur la cour. Le coup qui l'a renversée et privée de vie a fracturé le sommet du nez et les os qui sont autour de l'œil. Elle a été, elle aussi, frappée avec une rare barbarie après s'être écroulée. Mais l'instrument utilisé ne semble pas avoir été le même que pour les deux autres victimes : la blessure a plus de profondeur que de surface et le coup d'une extrême violence a plutôt été fait par une masse en fer ou en bois dur, voire une hachette.

Le chirurgien conclut que ce triple assassinat a été le fait de plusieurs personnes, au moins deux, puisque les victimes, trouvées dans une même pièce, n'ont pu se porter mutuellement secours. En outre, la situation des blessures de l'abbé et de sa servante montre qu'elles ont été faites par une personne se servant habituellement de la main gauche. Pour la nièce, il est moins affirmatif, les coups ayant été portés de face, mais il n'exclut pas une semblable hypothèse.

Saint-Martin-le-Gaillard est sous le choc. La paroisse pleure son curé bien-aimé. Les hommes n'ont plus qu'une seule idée, retrouver le ou les auteurs d'une telle atrocité.

Qui sont les monstres ?
Comme d'ordinaire dans ces campagnes, où on est plutôt "taiseux" vis-à-vis des représentants de l'autorité, l'enquête commence difficilement.
Mais la justice est décidée à frapper un grand coup pour mettre fin aux violences de toute sorte qui sévit alors de trop dans les campagnes.
Le juge d'instruction Marin Eugène Grimoult, le procureur du Roy Marais de Beauchamps et leurs adjoints investissent le village et bousculent les habitudes ancestrales. Tous sans exception, du plus riche au plus humble, sont interrogés : cent dix procès-verbaux d'interrogatoires seront établis.

Le curé, l'abbé Lhermina, était un vieux prêtre qui avait baptisé alentour trois générations de paroissiens. Il était aimé pour son intarissable bienfaisance et respecté pour sa vie austère. Il ne passait pas pour être riche, ne gardant pour lui que le strict nécessaire et consacrant l'essentiel à la charité et l'ornement de son église. Cependant, le bruit courait que le brave homme avait reçu récemment une somme de deux mille francs.

Est-ce ce qui a tenté les meurtriers ? Car on doit supposer qu'ils étaient plusieurs.
En effet, ils ont visité toutes les pièces, vidant les armoires de tout leur linge, jeté en tas sur le pavé. Les paillasses ont été vidées, la paille amoncelée dans les chambres. Le plateau d'une commode a été déposé et une armoire fracturée avec un ciseau.
D'après les renseignements recueillis, on a présumé que le curé devait être en possession de deux à trois mille francs et il est certain qu'il avait tout récemment acquis un calice d'une valeur de cent écus, douze couverts en argent et deux cuillers, l'une à potage, l'autre à ragoût, elles aussi en argent.

Ces objets ont été volés, de même qu'une croix et une épingle en or appartenant à Marie Rose Cayeux et une chaine en or à Céleste Paris.
Par contre, les 1 400 francs de la fabrique ont échappé aux recherches des assassins. Ils étaient placés dans une armoire de la salle à manger dont la porte forme le pendant de celle d'un petit corridor et lui est contiguë. L'entrée de la serrure est peinte en gris tout comme le lambris et tout porte à croire que les auteurs des crimes auront pensé que c'était une fausse porte et n'ont donc pas tenté de l'ouvrir.

Deux personnes vont être, dans un premier temps, soupçonnées puis innocentées.
La première est le sieur André Frédéric Sellier, 34 ans, instituteur, sacristain chargé de sonner le couvre-feu et neveu par alliance du curé (Marie Rose Cayeux est aussi sa nièce). Il aurait pu connaître le "trésor" du curé, mais déclare n'en rien savoir. Surtout, il détient un double de la clé de l'église. Or, on se souvient que la porte de l'église avait été bizarrement trouvée entrouverte par Marie Catherine Bouteleux, le lundi matin. De plus, elle ne présentait aucune trace d'effraction et ni le tabernacle, ni les troncs n'avaient été fracturés. Le sieur Sellier affirme que la porte de l'église avait bien été fermée à double tour le dimanche soir, comme d'ordinaire, et que "sa" clé n'avait été prise par personne, l'autre clé était chez le curé.
Le juge ordonne une perquisition de son domicile, se livre à un examen attentif de son visage et de ses divers vêtements, à la recherche de possibles griffures ou taches de sang, examine tout le logis sans déceler le moindre indice de culpabilité.

La seconde est naturellement François Vincent Godry, 34 ans, journalier qui était "à la ramasse" au pied du pommier dans le cimetière quand Marie Catherine Bouteleux l'a interpellé. Mais après interrogatoire, rien ne semble pouvoir être retenu contre lui.

La réserve des habitants ne résiste pas aux commérages. Déjà les langues se délient et la rumeur pointe son nez.
Les soupçons se portent sur Jean Nicolas Toussaint Fournier et son épouse Marie Madeleine Sophie Godry, dont la maison est voisine du presbytère. Le couple est uni mais mal aimé dans le village. Toussaint, 35 ans, natif de Wanchy, est boucher occasionnel et journalier. C'est un homme rustre et costaud qui en impose à tout le monde et que tous les villageois craignent. Ses fréquentations sont peu recommandables et il a déjà eu maille à partir avec la justice pour des affaires de vol.
Toutefois, lors du premier interrogatoire, le juge de paix qui examine attentivement son visage à la recherche d'égratignures ne trouve, au-dessous de l'oreille, qu'une légère écorchure de la dimension de la tête d'une épingle "qui ne nous a pas paru devoir fixer notre attention". Toussaint explique en effet qu'il s'agit d'un petit bouton qu'il a écorché en se rasant. En outre, ses cheveux ne sont pas semblables par la couleur à ceux trouvés dans la main de Céleste Paris. Mais le bas de son pantalon est taché de sang encore frais, ainsi que sa blouse : le juge consigne que Toussaint a aidé à l'ensevelissement des cadavres, moment où il a pu se tacher, mais ordonne quand même la saisie de ces vêtements pour, au besoin, servir de pièces à conviction.

C'est que l'attitude des Fournier n'est pas non plus très claire. Alors que l'effervescence règne dans le village, le couple affiche un certain détachement, ils sont pourtant voisins du curé. Toussaint affirme s'être couché vers huit heures le dimanche et ne pas être ressorti. Le lundi matin, il dit avoir quitter son domicile vers sept heures pour n'y revenir que vers onze heures, sans avoir éprouvé l'envie de se rendre immédiatement sur les lieux des crimes, ayant rencontré son beau-frère à travers champs qui lui aurait narré les tristes événements. On le trouve cependant un peu plus tard, au milieu des héritiers, empressé à dresser les tentures nécessaires pour l'inhumation.

Les témoignages aux gendarmes vont bon train :
"Alors que je lui demandais comment ils faisaient pour vivre avec le peu d'argent que Fournier rapporte chez lui, Sophie m'a répondu que son mari ne dort pas toujours et qu'il gagne plus de nuit que de jour" confie une commère.
"Toussaint m'a dit qu'il tuerait bien deux ou trois personnes pour leur voler leur argent" raconte un moissonneur.
"Toussaint nous a raconté que, selon lui, un seul homme pouvait commettre ces crimes s'il était courageux !" rapporte un commerçant.

Une perquisition du domicile de Toussaint est ordonnée : on n'y trouve rien, aucun des objets ou argent volés, pas de massette ni même de couteaux de boucher, ce qui paraît étrange pour un professionnel.
De plus, l'anticléricalisme de Toussaint est bien connu, en dépit des largesses de l'abbé envers ses enfants ou peut-être à cause de cela et surtout il est gaucher, comme l'un des assassins.
Les preuves sont maigres mais la situation va basculer avec la découverte d'un petit sac en toile ayant appartenu au prêtre. Toussaint et sa femme fournissent des explications contradictoires : "je ne sais pas d'où il vient ... on l'aura donné à mon enfant ... on l'aura jeté dans mon jardin et ma fille l'aura ramassé..." La fillette, Félicité Irma Fournier, âgée de dix ans, s'embrouille elle aussi, déclarant l'avoir fait elle-même, puis l'avoir trouvé dans du chiffon à la maison, puis ne plus se souvenir de son origine.
C'est suffisant aux yeux des enquêteurs pour transférer le suspect Toussaint à la maison d'arrêt de Dieppe.

Sophie ne désarme pas. Pour tenter d'innocenter son mari, elle fait courir des bruits sur plusieurs hommes du village en les désignant comme des coupables bien plus évidents. Elle s'en prend, tour à tour, à l'instituteur Frédéric Sellier et même, sans aucune vergogne, au bedeau Vincent Godry qui n'est autre que son propre frère : quelle famille !

Mais le juge de Paix a déjà auditionné ces témoins en premier et il les a écartés en tant que suspects. Sophie ne gagnera rien à cette agitation sinon d'être, à son tour, mis en arrestation.

Les gendarmes sont cependant convaincus que les crimes ont été perpétués par au moins deux hommes forts. Ils sont tout naturellement amenés à s'intéresser aux autres membres de la famille : Nicolas Augustin Fournier, père de Toussaint et Jean Baptiste Napoléon Godry dit Pollon, le frère de Sophie. Ils ont tous deux une aussi mauvaise réputation auprès des villageois qui les jugent, eux aussi, capables des pires exactions !

Malgré une recherche approfondie, aucune preuve tangible ne permettra de les incarcérer ... mais un autre drame va se nouer à Douvrend ...


Les crimes de Douvrend

Dans le village de Douvrend, à 15 kilomètres de Sain-Martin-Le-Gaillard, Mme Blondel va chaque jour porter du lait au presbytère, vers les sept heures et demie. Ce mardi 21 novembre 1837, elle trouve la porte et les volets encore clos. Étonnée, mais pensant être un peu trop matinale, elle revient un quart d'heure plus tard et constate que rien n'a bougé. Elle se rend alors chez l'instituteur, Jean-Jacques Têtu, qui habite la maison d'à côté et prévient sa femme. La fille du couple dort en effet au presbytère. Inquiètes, les deux femmes retournent à la cure, tambourinent à la porte et frappent aux volets.

Au bout de quelques instants, sa fille Élisa pousse un volet. Exhortée par sa mère, elle descend et finit par ouvrir laborieusement la porte. Quand sa mère, affolée par son œil tuméfiée et sa figure profondément meurtrie lui demande ce qui lui est arrivé, elle répond, hébétée, qu'elle a du se cogner au rebord du lit pendant son sommeil. La gravité des blessures montre qu'il ne s'agit pourtant pas d'un simple heurt.

Les deux femmes pénètrent dans la maison tout en appelant et trouvent toutes les portes ouvertes, même celle de la cave. S'avançant plus avant, elles poussent des cris d'horreur : l'abbé Michel, âgé de quatre-vingt-cinq ans, gît sur le sol, visiblement mort, son visage n'est plus qu'une bouillie informe de peau et d'os écrasés. Les assassins se sont servis d'une masse pour s'acharner sur son visage. Dans la même pièce gît également la servante, Javotte Latteux, qui porte de nombreuses fractures au crâne. Miraculeusement, elle vit encore faiblement, mais décèdera deux jours plus tard sans avoir repris connaissance. Au premier étage, dans une chambre, on découvre une troisième victime, M. Carpentier, beau-frère de l'abbé Michel, en visite pour quelques jours. Il a du vouloir se défendre contre ses agresseurs et ces derniers ont frappé fort pour l'abattre, comme en témoignent son visage tout aussi ravagé. L'un des tueurs a même laissé une pièce à conviction : une empreinte de main ensanglantée sur l'enveloppe du traversin.
Quant à la jeune Élisa, elle ne doit la vie sauve qu'au fait que le premier coup a du l'assommer, son agresseur ayant cru la laisser pour morte. Le chirurgien ne relèvera qu'un coup porté près de l'oreille par un objet contondant, sans fracture du crâne. Cependant, à la suite de ce choc, elle ne conservera aucun souvenir du drame.

La maison a été retournée de fond en comble et vidée de tous ses objets de valeurs : argenterie, bijoux et argent liquide. La cave a été, elle aussi, visitée et entièrement vidée de ses bouteilles.
La même violence sauvage, le même mode opératoire que pour les meurtres de Saint-Martin-Le-Gaillard sautent immédiatement aux yeux des gendarmes. Oui mais, Jean Nicolas Toussaint Fournier et sa femme Marie Madeleine Sophie Godry sont toujours en prison. Les assassins, outre l'empreinte d'une main, ont laissé celles de pieds assez profondément marquées dans le sol du jardin du presbytère. Les soupçons s'orientent rapidement vers Jean François Fournier, 33 ans, boucher, frère de Toussaint et Jean Baptiste Napoléon Godry, dit Pollon.

Les deux hommes ont été aperçus rôdant dans le village, la nuit des meurtres. Les deux compères sont conduits sous bonne garde dans le jardin du presbytère. On leur fait ôter leurs chaussures que l'on pose sur les empreintes : elles concordent parfaitement. La preuve est suffisante pour envoyer les deux suspects en prison.
Ont-ils voulus, par ces nouveaux crimes, disculper Toussaint et son épouse, ou ont-ils été poussés par des besoins d'argent ? Les deux sans doute au regard de leur réputation.

Il manque cependant un troisième complice d'après les traces laissées dans le sol. On cherche évidemment dans l'entourage familial et Nicolas Augustin Fournier, 59 ans, berger et boucher lui aussi, père de Toussaint et de Jean François, fera l'affaire, même si les preuves à son encontre sont minimes, voire inexistantes ... mais la rumeur populaire a vite fait de faire un tour. Il rejoindra les siens en prison.


Le procès, condamnations et exécutions

Lors de sa séance du lundi 19 février 1838, la Chambre des mises en accusation est saisie des procédures instruites sur les deux crimes de Saint-Martin-le-Gaillard et de Douvrend.
Elle y joindra, pour faire bonne mesure, un troisième crime non élucidé et commis six ans plus tôt, dans la nuit du 8 au 9 août 1831, à Saint-Pierre-des-Jonquières.
La veuve Lambert, 87 ans, possède des terres alentours. Elle a vendu quelques parcelles pour subsister et la nouvelle s'en propage rapidement dans tout le village. Le soir même, elle est assassinée et dépouillée de ses biens avec une abominable sauvagerie, dont on retrouvera plus tard la manière d'opérer.
Pour l'autorité judiciaire, soucieuse de porter un coup d'arrêt aux agissements de bandes organisées qui tuent, pillent et sèment la terreur dans les villages, nulle doute que le mode opératoire et la violence portent, en dépit de leurs dénégations, la signature de la famille Fournier !

Le jeudi 15 mars 1838, la foule se presse aux portes du palais de Justice de Rouen où va siéger la Cour d'assises. Des cartes spéciales d'accès ont été parcimonieusement délivrées et on assiste à une mêlée de grands avocats et de juristes soucieux de se trouver une place. Ils doivent rester debout et certains même s'insurgent contre le service d'ordre qui voulait les faire sortir de la salle. La salle d'audience est pleine en quelques instants, mais le Président Levesque sait faire rétablir l'ordre avec la fermeté qui le caractérise. Les débats dureront cinq jours.

M. Mesnard, Procureur-général procède à l'exposé de l'accusation et déclare aux jurés : "Armez-vous de courage, car vous serez témoins d'horribles choses".
Il termine en adjurant les témoins de dire toute la vérité, sans crainte, puisqu'ils sont sous la protection de la justice. 162 témoins défileront devant la cour.
Ils paraissent, pour une forte majorité, plutôt à charge contre les accusés, complétant parfois leurs premiers témoignages de "ouï-dire". Au mieux, ils font preuve d'une prudente réserve n'ayant rien à reprocher ou n'ayant pas de relation avec les prévenus.
L'accusation s'efforce de démontrer que la manière dont les coups ont été portés, leur violence en toute insensibilité, sont bien le fait de bouchers de profession, habitués à assommer et à tuer des bestiaux, sans plus de remords. Le fait que Toussaint Fournier est gaucher comme l'un des assassins est aussi mis en exergue.

Le maire de Saint-Martin-le-Gaillard rappelle la mauvaise réputation de Toussaint déjà chassé de Wanchy pour vol et dont le métier de boucher était plus qu'occasionnel. Napoléon Godry avait été condamné pour vol de bottes de foin. "On disait" qu'Euphémie Godry, sa soeur, était la concubine de Toussaint Fournier. La femme de Napoléon n'avait pas non plus bonne presse : son père avait été exécuté en 1817. Les fanfaronnades tenues antérieurement à plusieurs personnes par Toussaint, comme quoi "pour 1 000 F, il pourrait tuer son père ... pour 10 000 F, il lui plairait d'assassiner trois ou quatre personnes ..." et d'autres réflexions haineuses contre les curés lui sont hautement préjudiciables.

Enfin, l'histoire du petit sac trouvé entre les mains de Catherine, la fille de Toussaint, débouche sur un témoignage accablant de la fillette qui pèsera lourd dans la balance. L'enfant est entendu, non pas comme témoin en raison de son jeune âge, mais en vertu du pouvoir discrétionnaire du Président. Elle confirme, malgré la mise en garde du Président d'avoir à en répondre devant le "bon Dieu", que sa mère l'avait obligé à mentir en disant que toute la famille était couchée à huit heures trente, alors que son grand-père (Nicolas Augustin) et sa tante (Marie Euphémie Gaudry) étaient bien avec eux ce soir-là et que son père les a fait coucher en disant : "dormez bien, il faut que j'aille chez M. le curé". Bref, un portrait de famille propre à convaincre les jurés de leur culpabilité.

Passant au crime de Douvrend, le Président fait circuler parmi les jurés des bocaux contenant les têtes de l'abbé Michel et de sa servante Latteux : certains jurés détournent la tête refusant de regarder ces macabres pièces à conviction. Le procureur souligne alors les similitudes dans l'exécution des crimes, s'appuie sur les traces de pas dans le jardin : deux des meurtriers ont marché pied-nus et il y a une adéquation parfaite, selon les médecins appelés comme experts à la barre, entre l'empreinte en cire et le pied de Napoléon Godry, en raison de sa courbure caractéristique et de l'épaisseur de son orteil. S'y ajoute que les cheveux retrouvés dans la main de Céleste Paris sont reconnus par les experts comme appartenant à Napoléon.

Le crime des Jonquières paraît presque comme une répétition des faits, même si les inculpés nient farouchement connaître la victime ou être au courant de la vente des terres.

Tout au long des débats, les accusés demeurent impassibles, totalement insensibles lors de l'évocation des atrocités. Seul, Napoléon Godry s'amuse parfois à interrompre la procédure par des remarques futiles. Ils se défendent avec maladresse, niant systématiquement chaque fait directement reproché et récusant tout témoignage défavorable.

Le 22 mars, le Procureur général procède à un réquisitoire clair et sans appel. Les défenseurs ont une rude tâche pour développer leurs arguments.
Le Président soumet aux jurés les 62 questions auxquelles ils auront à répondre. Le jury délibère à peine trois heures : 53 réponses sont affirmatives.
Jean Nicolas Toussaint Fournier, Jean François Fournier, leur père Nicolas Augustin Fournier et Jean Baptiste Napoléon Godry sont condamnés à la peine de mort.
La Cour ordonne en outre que l'exécution ait lieu en place publique de Saint-Martin-le-Gaillard, sans doute pour frapper les esprits.
Marie Madeleine Sophie Godry, femme de Toussaint Fournier, est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Elle décèdera le 25 septembre 1845 à la centrale de Clermont dans l'Oise. Les autres prévenus, notamment Justine Guérin, femme de Napoléon Godry et Marie Euphrémie, soeur de ce dernier, sont acquittées.

À l'énoncé du verdict Toussaint dit : "Vous me condamnez pour un autre" ; François Fournier est anéanti et retombe sur son banc ; Napoléon Godry déclare : "je n'ai rien à réclamer, sinon que le jury commet à mon égard un véritable assassinat" ; quant au père Fournier, furieux, il s'en prend aux jurés "Vous êtes une bande d'assassineux !"

Cependant, les habitants des communes alentours trouvent trop long le temps qui s'écoulait entre condamnation et l'exécution. Enfin le jour fatidique fut fixé au 13 juin 1838.
Dans, chaque village, de Dieppe à Saint-Martin-le-Gaillard, les habitants se rassemblent pour regarder passer le lugubre convoi.
Sur place, dès la nuit précédente, un nombre considérable de curieux est venu de toute la Seine inférieure : on estime à près de trente mille les personnes venues assister à l'exécution et les abords des bois de Justice prennent l'aspect d'une foire.
Le moment venu, dans leurs derniers instants, les condamnés protestent encore de leur innocence. Mais la justice passe.

Les têtes des suppliciés sont envoyées à Rouen à l'hôpital Saint Yon pour examen ; les quatre cadavres furent enterrés dans une fosse commune du cimetière de Saint-Martin, non loin du monument, encore visible de nos jours, élevé à la mémoire de l'abbé Lhermina, de sa servante et de sa nièce.

Selon la croyance locale, sur la colline où fut dressé l'échafaud, quatre arbres furent plantés dans le sang des suppliciés, mais seulement trois ont poussé (les autres sont plus récents), ce qui fait dire à certains que parmi eux, il y avait peut-être un innocent.

Sources :
- Pièces originales du procès
- Revue de Rouen et de Normandie (1838)
- « Les grandes affaires criminelles de Seine-Maritime » par Eddy Simon (2006)

http://ohmesaieux.blogspot.com/2010_07_01_archive.html
http://ohmesaieux.blogspot.com/search?updated-max=2010-07-07T20%3A15%3A00%2B02%3A00&max-results=7


Dernière édition par Adelayde le Dim 1 Avr 2012 - 15:46, édité 1 fois
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MessageSujet: Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry   Sam 30 Juil 2011 - 16:35


Eddy Simon - Les grandes affaires criminelles de Seine-Maritime



L’affaire Fournier–Godry figure pages n° 73 à 84

http://books.google.fr/books?id=9TS6kT3o5EgC&pg=PA76&lpg=PA76&dq=Toussaint+Fournier&source=bl&ots=yHy_M5SKap&sig=oWYmKs6xuqnCpS6CJf9XVFn06vA&hl=fr&ei=5BEzTvmyMYW5tweP0rz-DA&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=4&ved=0CCoQ6AEwAzgK#v=onepage&q=Toussaint%20Fournier&f=false

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Les arbres des condamnés

Toussaint Fournier, François Fournier, Nicolas Fournier et Napoléon Godry furent exécutés sur une colline du village devant des milliers de personnes qui firent spécialement le déplacement afin d'assister à la montée sur l'échafaud des condamnés. À la suite de l'exécution, un arbre sera planté dans le sang de chaque trépassé. Sur ces quatre arbres, seulement trois ont poussé laissant ainsi prétendre que le quatrième exécuté était innocent...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Martin-le-Gaillard



Quatre arbres ont été plantés en carré. Trois seulement ont poussé (les deux aux extrémités et celui au centre de cette photo). Les deux autres arbres sont des pousses ultérieures.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Arbres-des-condamn%C3%A9s-St-Martin-le-Gaillard.JPG

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Moulages de la tête de François Fournier







http://collections.musees-haute-normandie.fr/collections/museums/1170?basepath=museums%2F1170&__stop=339&rql=Any%20A%2CAM%2CAT%2CAD%2CAJ%20WHERE%20A%20in_museum%20M%2C%20M%20eid%201170%2C%20A%20millesime%20AM%2C%20A%20title%20AT%2C%20A%20description%20AD%2C%20A%20jid%20AJ&__start=320
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MessageSujet: Re: Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry - 1838   Mar 12 Juin 2012 - 7:47

Les trois têtes qui manquaient

Napoléon Godry



Supplicié décapité aux yeux clos. La bouche entrouverte présente un rictus, trace d'un hématome sur la tempe droite, oreilles larges et décollées
Utilisation/destination : phrénologie

Rouen ; musée Flaubert & d'Histoire de la Médecine


Nicolas Fournier



Supplicié décapité aux yeux clos, la bouche entrouverte présente un rictus, trace d'un coup avec un instrument tranchant sur le front
Utilisation/destination : phrénologie

Rouen ; musée Flaubert & d'Histoire de la Médecine


Toussaint Fournier



Supplicié décapité aux yeux et bouche clos. Rictus au niveau de la bouche, oreilles décollées, nez fin, rides sous les yeux, empreinte d'un coup provenant d'un instrument tranchant sur le crâne
Utilisation/destination : phrénologie

Rouen ; musée Flaubert & d'Histoire de la Médecine

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MessageSujet: Re: Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry - 1838   Lun 9 Juil 2012 - 15:20





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Louis16soupapes
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MessageSujet: Les crimes de St-Martin-La-Gaillard   Jeu 4 Juil 2013 - 16:38

Un bon papier sur l'affaire, signé Miniac est paru dans le dernier numéro de Patrimoine Normand
Voir extrait sur le site web patrimoine-normand.com
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MessageSujet: Re: Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry - 1838   

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Nicolas, François et Toussaint Fournier - Napoléon Godry - 1838
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