La Veuve

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 Joseph Philippe - 1866

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Adelayde
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MessageSujet: Joseph Philippe - 1866   Sam 9 Avr 2011 - 17:21


Jack l'Éventreur à Paris ?

Pendant des années, un tueur de prostituées a sévi dans différents quartiers de Paris, et en particulier dans le 6ème arrondissement. Entre 1861 et 1864, pas moins de sept "professionnelles" ont été atrocement mutilées. La police piétine. Un seul indice: "Né sous une mauvaise étoile", tatoué sur le bras du meurtrier, qui, entretemps a massacré une autre prostituée, et son fils de quatre ans. En 1866, le 6 janvier, tout recommence. Un autre crime est perpétré au 54 rue de la Ville l'Évêque. Et le comble, c'est qu'au rez-de-chaussée de l'immeuble, se trouve ... le commissariat de quartier ! La pauvre femme a été a moitié décapitée à coups de couteau, comme les autres victimes. Mais le criminel commet une erreur, le 11 janvier 1866. En agressant une nouvelle victime rue d'Erfurt, il se fait mordre par celle-ci, qui a le temps d'appeler à l'aide. Son voisin lui fait un croc-en-jambe, il s'effondre sur le trottoir, est maîtrisé.
L'assassin s'appelle Louis-Joseph Philippe. Il a 35 ans, et sera guillotiné le 24 juillet 1866.
Ses motivations resteront obscures, mais ce qui est sûr, c'est qu'on a fait de Jack l'Éventreur, à Londres, un véritable mythe, bien que celui-ci n'ait, si je peux dire, "que" 3 crimes vérifiés de prostituées à son actif.
Notre Français inconnu en a, au moins, 7 reconnus, et on peut supposer qu'il en a sans doute 4 de plus.
Mais le talent de Sir Arthur Conan Doyle n'y est probablement pas étranger...

http://www.parislenezenlair.fr/anecdotes/134-anecdotes-6e-arrondissement?start=5


Joseph Philippe aux Assises

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k589333h/f3
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k589333h/f4

Le Petit Journal, 26 juin 1866, pages 3 et 4


L’exécution de Joseph Philippe

Après avoir suivi le boulevard du Prince-Eugène dans la moitié de sa longueur à peu près, on rencontre une rue ou plutôt l'extrémité d'une rue que le peuple de Paris connaît bien.
C'est celle de la Roquette, la rue lugubre par excellence. Elle a pour horizon l'entrée du cimetière du Père-Lachaise.
Lorsqu'on a gravi la montée rocailleuse, mal pavée de la rue de la Roquette, on arrive sur une place, d'un aspect sinistre, où se dressent deux colosses de granit : la prison des jeunes détenus et la Roquette. La fin en face du commencement. Le premier faux pas dans la vie en face de l'expiation.

D'ordinaire cette place poussiéreuse, où quelques arbres rabougris semblent hésiter à vivre, est animée ça et là par quelques enfants en haillons, par quelques soldats en goguette; mais depuis plusieurs jours la foule s’y portait en masse et ce matin, à trois heures, la garde doublée pouvait à peine la refouler et la maintenir.
Il y avait là ce matin des gens qui ne s'étaient pas couchés depuis plusieurs nuits.
L'exécution de Philippe devait avoir lieu a six heures.

A minuit, la lourde voiture amenait la machine et les charpentiers se mettaient à l'œuvre. Les coups de maillet retentissaient jusque dans la prison où le condamne dormait, car il ignorait encore que le moment de l'expiation suprême était venu. Sa sœur, qu'il avait vue la veille, avait eu le courage de ne pas trahir son désespoir et d'étouffer ses sanglots.
Ce n'est d'abord qu'un amas informe de poutres rouges, jetées pèle-mêle sur le sol, paraissant les tronçons décharnés de quelque monstre inconnu, hideux, gigantesque ; mais bientôt chacune des larges pierres scellées dans le milieu de l'avenue reçoit un chevalet, et l'on voit pour ainsi dire l'échafaud naître, s'animer, se faire vivant pour donner la mort.
C'était un spectacle lugubre que de voir travailler ces hommes à la lueur de fanaux, monter pièce à pièce ce squelette rouge dont la silhouette se dressait vers le ciel, aller, venir, empressés à terminer leur œuvre, sous la direction des anciens exécuteur de Versailles et de Melun, devenus les aides de Hannedrik (?), l'exécuteur de Paris.

A quatre heures, la machine était prête, la garde de Paris, à cheval, arrivait et repoussait la foule jusqu'aux extrémités de la place. On ne saurait assez louer le calme de ces soldats. Leurs chevaux dociles ruent à peine, et ils apportent une digue vivante, mais infranchissable au flot qui s’approche.

Autour de l'échafaud sont seulement des sergents de ville, quelques curieux ou médecins, quelques journalistes, puis un spectateur dont la vue étonne certainement, c'est Laurent, de la Porte-Saint-Martin, avec sa bonne grosse figure, si intelligente et si grotesque, qui nous a tous si souvent fait rire.
A cinq heures, l'exécuteur lui-même vient jeter sur l'ouvrage de ses ouvriers le coup d'œil du maître. Il fait de nouveau graisser les rainures de cuivre, s'assure, en faisant monter et descendre plusieurs fois le couteau, si rien ne l'arrête dans sa marche. Le couteau pèse cent vingt livres, et lorsqu’il tombe de la griffe à ressort qui le retient, à huit pieds de hauteur, son poids est décuplé. Rien n'échappe à son inspection, ni la planche à bascule, ni la demi-lune, ni le panier d'osier lui-même.
Dans sa grande taille, il domine ses aides, et des derniers rangs de la foule on peut distinguer ses traits durs, ses cheveux blancs, ses yeux injectés, sa bouche charnue, sa carrure épaisse, son encolure de taureau. On devine sous ses vêtements noirs une grande force musculaire. Il fait tout cela avec calme, sans pouvoir toujours dissimuler cependant la crispation nerveuse des muscles de la face qui le prend à chaque exécution. Il échange un mot çà et là avec les greffiers, les officiers de paix, les sergents de ville. Sa voix est sombre, sans éclat, caverneuse. Le reste du temps, il se promène seul.

Un mouvement se fait-tout à coup à la porte de la prison rigoureusement fermée. Elle s'ouvre pour le vénérable abbé Crozes,. devant lequel chacun se découvre avec respect. Le prêtre cause quelques instants avec les exécuteurs. Il leur parte doucement, à voix basse, et ce n'est pas là le moins émouvant moment de l'exécution. Que dit-il ? Le respect nous empêcherait de l'écrire, lors même que par indiscrétion nous aurions pu comprendre quelques-unes des paroles de l'homme de Dieu.
Mais ce que nous ne tairons pas, c'est la modestie du digne prêtre dont nous venons d'écrire le nom, c'est son dévouement inaltérable pour les détenus, c’est sa charité inépuisable. Nous savons que non seulement ses émoluments, mais même sa fortune personnelle va tout entière aux malheureux dont il essaye de sauver l'âme. Ce que nous voudrions dépeindre, c'est cette énergie dans un corps maladif, ce sont ces yeux si pleins de douceur, cette bouche du Christ pleine de pardons, cette physionomie ascétique où se lisent toutes les vertus, toutes les abnégations.

Il est cinq heures et demie c'est le moment où seulement Philippe va apprendre que sa dernière heure est arrivée.
L'abbé Crozes précède le greffier dans la cellule du condamné, qui est celle de gauche où a passé la Pommerais
La porte en est entr'ouverte, un factionnaire n'en quitte pas le seuil depuis l'arrivée du prisonnier. Elle est grande, éclairée et aérée par une large fenêtre grillée, ouverte à six pieds du sol. On entend le pas lourd et régulier du soldat en faction en face, dans le chemin de ronde. Un poêle en faïence sert à la chauffer pendant l'hiver. Quelques chaises et un bon lit, où Philippe est étendu, en compose tout le mobilier. Auprès de lui veille sans cesse un gardien, car on avait tout à craindre de cette nature sauvage, dans un moment d'épanchement même avec les siens.

"Philippe était éveillé; par intuition, il sentait que le moment approchait, et son oreille commençait à percevoir ces bruits multiples de la foule. Aussi apprit-il avec calme le rejet de son pourvoi et du recours en grâce, et après quelques instants de prière, il se laissa habiller docilement.
Philippe a refusé de manger ; il a pris seulement quelques gouttes de cognac que lui a donné M. Crozes.
Dans la cellule, il eut alors à gravir cet escalier de pierre connu à la Roquette sous le nom de l'escalier des condamnés à mort. Il occupe un des angles du bâtiment de la seconde cour et donne sur un couloir où, sans être vu ni rencontré, le sinistre cortège peut gagner, après avoir fait station dans la tribune de la chapelle, le grand escalier au pied duquel, à gauche, se trouve la chambre de la toilette, une grande salle longue sans autre meuble qu'une chaise et un bureau de bois noir. Pour qu'aucun des détenus ne puisse le voir, on a appliqué contre les grilles les volets de fer disposés dans ce but.

Pendant ce temps, l'exécuteur a signé sur le registre d’écrou la livraison du condamné, qui lui appartenait désormais.
Le séjour est bref dans cette chambre de la toilette. Un des aides, celui que les habitués du lieu ont surnommé le père Versailles, fait asseoir le patient, et, après lui avoir ôté la camisole de force, coupe le col de sa chemise. Pour la première fois peut-être, depuis qu’il sait qu’il va mourir, Philippe ne peut retenir un tressaillement au contact glacé de l’acier qui est comme un signe avant coureur de celui qui va le frapper. Il baisse la tête et sur son visage, devenu subitement d’une pâleur cadavérique, ses nombreuses taches de rousseur. apparaissent presque noires. Il est pris d'un tremblement nerveux que quelques bonnes paroles de l'abbé Crozes l'aident à dominer un peu.

L'exécuteur lui met alors les entraves, corde dont les tours sont combinés de façon à retenir en même temps les bras et les jambes sans cependant empêcher la marche. Puis il l'aide à se lever, et, le prêtre à sa droite, le bourreau à gauche, Philippe franchit en trébuchant le seuil de cette dernière station dans la prison. II est sous la voûte : la porte s'ouvre à deux battants ; quelques pas seulement le séparent de la mort. La vue de la foule semble le ranimer un peu; il jette un regard autour de lui, puis, de nouveau, l'exécuteur est obligé de le soutenir.

Nous le voyons passer, hâve, livide, ayant vieilli de dix années depuis quelques minutes, et paraissant trembler, malgré son apparence d'énergie, sous la veste noire jetée sur ses épaules. La rumeur de la foule qui s'est élevée à l'ouverture de la porte de la prison tombe tout à coup, les conversations cessent, et, instinctivement, nous nous découvrons sur le passage de cet homme qui va mourir.
Arrivé au pied de l'escalier fatal, le cortège s'arrête. Un aide, le valet particulier de l'exécuteur de Paris, l'a précédé sur l’échafaud. Il se place en face de la lunette pour soutenir la tête. Philippe embrasse encore le prêtre sur les deux joues, baise le crucifix et commence à gravir les premières marches, pendant que l'abbé Crozes prie pour lui.
En moins de temps que nous ne pourrions l'écrire, il arrive sur la plate-forme, est dépouillé de sa veste, bouclé sur la bascule qui le renverse. Ses jambes s'agitent convulsivement ses yeux n'ont plus pour horizon, que le fond du sac de cuir où, dans un instant, sa tête va tomber.
De la paume de la main, l'exécuteur fait jouer un ressort qui abat sur le cou du patient la partie supérieure de la lunette, et, appuyant presque instantanément sur un levier qui fait ouvrir la boucle où est accroché le couteau, on entend le glaive de la loi, taillé en biseau, descendre avec la rapidité de la foudre et faire son œuvre…
Il est six heures précises. Philippe n'appartient plus qu'à la justice de Dieu.

Le corps a été immédiatement jeté dans le panier rouge où sa tête est allée le rejoindre. Les aides font glisser jusqu'à la voiture du supplicié ces horribles restes, et suivi de l'abbé Crozes et escorté d'un piquet de gendarmes à cheval, le cortège traverse la foule qui s'ouvre respectueuse, émue, violemment impressionnée, hésitant à quitter encore le lieu de l'exécution.

Le Petit Journal, 25 juillet 1866

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[…] Six heures n'avaient pas fini de sonner que l'arrêt de la cour d'assises avait reçu son exécution. Immédiatement, un fourgon placé près de l'échafaud emportait au cimetière Montparnasse les restes du condamné. […]

La Presse, 25 juillet 1866
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