La Veuve

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 Le corps des guillotinés

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Titus_Pibrac
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Lun 12 Oct 2009 - 8:30

C'est l'histoire du docteur de La Pommerais dans les Contes cruels de Villiers de l'Isle Adam repris d'ailleurs par Michel Folco dans son dernier livre.

Mais c'est de la haute fantaisie, Laughing Laughing Laughing ...

L'expérience sur Languille fut-elle vraie ?

Quant aux guillotinés innocents, il y a en a bien eu plus d'une dizaine de milliers sous la Révolution française (j'ai lu un chiffre de 14.000 victimes pour toute la France dont la très très grande majorité n'avait pour seul tort que d'e^tre suspect à des terroristes hyper-dangereux fous à lier). Plus près de nous les exécutés du IIIème Reich dont l'erreur principale pour beaucoup fut de la penser diversement du Fuhrer.

Il parait qu'on a pas mal exécuté à la pioche sous la révolution culturelle du Grand Timonier. Le petit père du peuple préférait lui la balle dans la nuque.
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britte
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Lun 26 Avr 2010 - 22:22

[quote="mercattore"] Ces médecins voulaient constater si la survie du cerveau d'un condamné était possible, lassés que ce genre de propos soit encore tenu.
je ne vois pas pourquoi il serait lassant de poser cette question , elle me parait tout à fait naturelle!
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Lun 26 Avr 2010 - 22:53

mercattore a écrit:
Ces médecins voulaient constater si la survie du cerveau d'un condamné était possible, lassés que ce genre de propos soit encore tenu.

je ne vois pas pourquoi il serait lassant de poser cette question , elle me parait tout à fait naturelle!

Vous n'étiez pas à leur place. Je ne fais que de rapporter leurs propos.
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MessageSujet: Lettre d'Emile Henry à sa mère   Mar 15 Juin 2010 - 20:04

Transcription d'une lettre d'Emile HENRY à sa mère.
Prison de la Roquette, 1er mai 1894.
Nom et prénom : Henry (Emile).
N° d"écrou. Atelier

Ma bonne mère,

Ta douleur a dû être bien grande, ma pauvre mère, en apprenant, samedi soir, le verdict prononcé contre moi.
Ce résultat, auquel il fallait s'attendre, ne doit pas t'abattre. Il faut que ta volonté, qui a traversé tant de périodes douloureuses, triomphe encore de celle-ci. Si un de tes fils t'est enlevé, il en reste deux autres que le malheur fera se serrer contre toi et qui ne te quitteront plus.
Pauvre mère ! Est-ce loin cet avenir dont tu rêvais pour ton enfant, sur qui tu fondais de si brillantes espérances ! Mais l'expérience de tant de malheurs traversés dans ta vie t'auras instruite, tu comprendras que le beau rêve que tu avais caressé pour ton enfant ne s'est pas plus réalisé que d'autres espoirs, parce que la vie aujourd'hui n'a pour vous que des souffrances !
Prends courage, sois forte pour mes deux frères qui t'aiment tant et que je n'aurai sans doute pas la consolation de voir avant de mourir.

Et surtout, ma mère, ne me juge pas mal; on a dit et répété que j'étais un assassin, mais tu connais assez mon cœur pour comprendre que, si j'ai tué, c'est pour une grande « Idée ».
Ce sera plus tard, quand le temps aura adouci tes douleurs, ce sera une grande consolation pour toi de te sentir entourée de l'estime et de la sympathie de tous ceux qui ont du cœur, les seuls dont le jugement doive te toucher.
Ils salueront en toi une grande victime de la société.
Toute ta vie d'amour et de dévouement, de privations et de souffrances, forcera tout le monde à s'incliner respectueusement devant toi, pauvre mère, à qui les événements viennent enlever ton enfant au moment où le bonheur semblait te sourire enfin !
Ma bonne mère, je ne veux pas te parler plus longtemps, car il faut que mon courage ne soit pas amolli pour subir l'épreuve dernière. Ce que je ne puis t'exprimer, ton cœur de mère le comprendras, tu sentiras sans doute en lisant ces lignes ton cœur se serrer comme le mien se serre en ce moment et tu comprendras que ton fils t'aime aujourd'hui comme il t'a toujours aimé.

Je finis, ma petite mère, sois forte; les amis qui nous ont toujours tant aimés te soutiendront encore; rappelle à tous mon souvenir, et toi, que je ne puis serrer contre mon cœur, reçois les baisers que je t'envoie.
Ne pleure pas, prends courage. Viens me voir bientôt, cette dernière visite est nécessaire, je veux moi-même t'empêcher de sombrer dans l'abattement.
Mille baisers de ton
ÉMILE.


Dernière édition par mercattore le Lun 28 Fév 2011 - 16:03, édité 3 fois
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Adelayde
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MessageSujet: Le corps des guillotinés   Mar 31 Aoû 2010 - 15:56

http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:-uMmFPr-v1sJ:missiontice.ac-besancon.fr/hg/spip/IMG/doc_A_Carol_corps_guillotines.doc+inhumation+guillotin%C3%A9s&cd=13&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

Un intéressant compte rendu de la conférence d'Anne CAROL sur le thème du corps des guillotinés.


« Le corps des guillotinés »
par Anne CAROL, Professeur d’Histoire contemporaine à l’Université d’Aix-en-Provence
Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois 8-11 octobre 2009

Le 30 avril 1884 est guillotiné Michel CAMPI devant la prison de la Roquette à Paris. Le procès-verbal du commissaire général de la Sûreté rapporte le déroulement de l’exécution, comme c’est la règle. Il fait état de la demande du condamné, lors de la toilette, que le Président de la République qui lui a refusé la grâce refuse maintenant l’autopsie de son corps. L’exécution a lieu à 4 heures 49. A 5 heures 20, le fourgon arrive au cimetière d’Ivry/Seine. A 6 heures 09, le corps arrive à la faculté de médecine où des expériences médicales sont pratiquées, notamment sur la tête. Le cœur est conservé dans de l’alcool, tandis que le squelette est confié au laboratoire d’anthropologie. Le chef de la sûreté générale écrit dans ses mémoires (1897) qu’un livre aurait été relié avec la peau de CAMPI.
Cette anecdote pose de nombreuses questions aux historiens : quel est le statut du corps des guillotinés ? Quel est leur statut moral ? Quels sont les enjeux de leur appropriation ? Pour quels usages ? Le corps du supplicié est un sujet trop vaste pour être abordé dans une communication d’une heure : Anne CAROL préfère donc ne pas aborder le statut du corps vivant jusqu’à son exécution ainsi que le vide juridique lorsque la levée d’écrou est réalisée jusqu’à la remise au bourreau : le corps du supplicié fait alors converger vers lui les regards d’autant plus que les exécutions sont publiques jusqu’en 1939. On en tire des conclusions sur sa force de caractère, son éventuel repentir, le tout étant répercuté par voie de presse. Anne CAROL ne veut pas non plus évoquer le rapport au bourreau, avec sa culture technique transmise de génération en génération pour exécuter efficacement. Son propos se concentre sur le moment situé après l’exécution : que devient alors le corps ? Reste-t-il à l’écart ou bien réintègre-t-il la communauté des vivants ?
La conférencière évoque d’abord la rupture inaugurée par la Révolution dans le statut du corps des suppliciés. Voulant rompre en effet avec l’Ancien Régime, perçu comme le temps révolu de la barbarie, on met fin aux peines qui se prolongent après la mort (cf. l’exécution du régicide Damien). Dès 1790, GUILLOTIN pose le principe de la restitution du corps à la famille si elle le demande, alors que le corps était jusqu’alors soustrait aux rites funéraires : sous l’Ancien Régime, le corps des suppliciés était en effet détruit par le feu, jeté à la voirie ou bien encore utilisé pour des dissections publiques, rajoutant à l’infamie du supplice. Les restes étaient inhumés à la nuit par des confréries de pénitents, dans un espace réservé à part. L’article de loi que GUILLOTIN fait adopter met ainsi fin à un régime d’exception et permet à ce corps après supplice de retourner à l’anonymat. En 1810, ces dispositions sont rappelées dans le Code pénal, mais qui précise que l’inhumation doit se faire sans aucun appareil (c’est-à-dire sans publicité, notamment pour les condamnés politiques…).
Sitôt le couperet tombé, le corps reste sous la juridiction de l’exécuteur. Selon une tradition remontant à l’Ancien Régime, la dépouille appartient en effet au bourreau. Celui-ci fait basculer le corps dans un panier d’osier (de manière plus ou moins réussie) tandis que l’aide qui dispose de la tête la jette plus ou moins brutalement dans le panier. Le cercueil est acheminé au cimetière sous surveillance policière. Il semblerait que jusqu’au XXe siècle, ces corps aient été victimes d’un certain ostracisme : ils rejoignaient d’autres restes de la morgue et des hôpitaux dans certains cimetières et dans des lieux à part. A Paris, l’inhumation se fait au cimetière de Clamart (Ve arrondissement) jusqu’en 1874 puis à Ivry. Dans les cimetières urbains de province, un carré est réservé aussi, souvent près d’un mur. Ces dispositions prolongent des usages anciens sans cadres juridiques clairs (le décret de 1804 sur les cimetières ne prévoit ainsi rien de particulier). Cette inhumation n’a pas de valeur infâmante dans le cimetière moderne de l’après Révolution, en tout cas jusqu’à la fin du XIXe siècle où la fosse commune devient la marque de la pauvreté.
Que se passe-t-il toutefois si une famille ne demande pas la restitution du corps, ce qui était fréquent ? Le corps devient alors objet de convoitise pour les médecins. Dès le XVIIIe siècle, l’autorisation est donnée à la faculté de médecine d’autopsier les condamnés. Cette pratique se prolonge tout au long du XIXe siècle. Mais la demande étant nécessairement officielle, il faut exhumer le corps. En réalité, on procède à des simulacres d’inhumation : prière, descente en fosse et, après quelques pelletés de terre symboliques, le corps est récupéré. C’est pourquoi la présence d’un officier est toujours requise car on se trouve alors dans un cas d’exhumation dérogatoire. Mais pourquoi cette convoitise du corps des suppliciés par les médecins ?
Dès le XVIIIe siècle, la médecine se concentre sur l’observation du corps (du malade, par la méthode clinique ; dans l’amphithéâtre, par la méthode anatomique). Comme les étudiants doivent être formés à cette méthode anatomico-clinique, la médecine a besoin de corps venus des hôpitaux et des suppliciés. En outre, le besoin de supports visuels génère la constitution de collections d’anatomie normale et pathologique faisant entrer des corps (notamment de suppliciés) dans les musées des facultés de médecine. C’est ainsi que le squelette de CADOUDAL fut utilisé à des fins pédagogiques pendant la Révolution et l’Empire jusqu’à son changement de statut sous la Restauration où il est retiré des collections étant considéré comme un martyr…
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, on assiste à un changement dans la physiologie expérimentale : on commence à observer le corps sain pour comprendre ses dérèglements. Dans cette perspective, le corps des guillotinés suscite l’intérêt des médecins car il réunit les conditions de la vivisection du fait de la rapidité du supplice. Or, son instantanéité était difficile à concevoir car on envisageait alors la mort comme un processus. Tout au long du XIXe siècle, la question de savoir s’il existe encore un peu de vie dans le corps du guillotiné après son exécution passionne l’opinion. On procède à de nombreuses expériences jusqu’au début du XXe siècle. Par ailleurs, la guillotine fournit aux médecins des corps jeunes, souvent de bonne qualité physiologique. C’est pourquoi ces corps sont très convoités, dans les années 1880 particulièrement. On procède à des tentatives de revivifier les têtes des condamnés par transfusion de sang (comme avec celle de CAMPI). Les médecins déplorent d’ailleurs le simulacre d’inhumation qui empêche de disposer encore plus vite des corps, au cas où encore un peu de vie s’y attarderait. On s’essaie aux expérimentations dans le fourgon qui emmène l’exécuté au cimetière. Par ailleurs alors que se développe l’anthropologie criminelle (par exemple LAMBROSO), le corps du criminel aiguise particulièrement l’intérêt. On recherche les traces de folie dans le corps des guillotinés, tandis que l’on débat de la responsabilité du criminel. En 1889, on demande que le corps de tous les criminels soit confié à des médecins. On constitue des collections de crânes de criminels, de moulages de visages et de mains d’assassins.
Pour toutes ces raisons, les médecins réclament ces corps, d’autant plus que les exécutions se raréfient (70 hommes exécutés par an en France en moyenne entre 1826 et 1871, mais seulement 6 par an à la veille de la Première Guerre mondiale). En outre, une nouvelle question émerge : le condamné a-t-il des droits sur son propre corps ? Elle est d’abord posée par les condamnés eux-mêmes dès la fin du XIXe siècle, qui vont conquérir rapidement leurs droits : CAMPI est le premier à la poser. Le premier à les obtenir est PRADO, quatre ans plus tard. D’autres suivent son exemple. Les dernières volontés sont exprimées à l’oral, puis bientôt à l’écrit.
Ces demandes des condamnés sont maintenant prises en compte par les autorités pour plusieurs raisons. D’abord, on assiste à une plus grande répugnance pour les pratiques de dissection et d’autopsie, répugnance qui est à replacer dans l’évolution des pratiques funéraires au XIXe siècle. On passe des fosses d’Ancien Régime à la sépulture individuelle avec rituels du souvenir. On formule le souhait de reposer en paix dans un lieu identifié et stable : les suppliciés ne font pas exception. Par ailleurs, les expériences de revivification rapportées par la presse effraient aussi les condamnés. En outre, la loi de 1887 reconnaissant le droit de faire don de son corps à la science (et a contrario de le refuser), l’administration se montre plus encline à écouter les demandes des condamnés. Enfin, le scandale qui éclata en 1887 à la suite de l’exécution de PRONZINI contribua à faire changer les attitudes. La presse, qui rapporta sa dissection, affirma qu’on aurait fait de la peau de PRONZINI un porte-carte offert à un fonctionnaire de police comme un trophée.
On assista ainsi, à la fin du XIXe siècle, à un changement du statut du corps du guillotiné dans l’opinion entre deux perceptions morales : il s’agit d’un corps criminel à punir à l’infini d’une part, la pulsion vindicative étant intégrée par les médecins eux-mêmes ; mais il s’agit en même temps d’un corps perçu à l’instar de celui du pauvre, soumis aux mêmes rejets et aux mêmes tourments, puisque tous deux aboutissaient sur les mêmes tables de dissection et dans le même carré des cimetières. Les sensibilités funéraires se modifiant, les suppliciés vont ainsi bénéficier de ce mouvement. Un effort est réalisé pour ritualiser certains gestes minimaux, et refuser les gestes brutaux. Enfin, sur le plan philosophique, on estime qu’exécuté, le condamné a payé sa dette : on ne veut pas revenir au supplice prolongé de l’Ancien Régime.
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Mer 1 Sep 2010 - 13:35

Très intéressant. Merci Adelayde.

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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Mer 16 Fév 2011 - 16:21

Transcription.

Relevé dans : La santé pour tous ou la médecine naturelle et normale , publié sous la direction du docteur Madeuf et de la doctoresse Pierre, Peyronnet fils, éditeur, Marseille, 1896 :

A PROPOS DES CONDAMNÉS À MORT ET DES EXPÉRIENCES SUR LE CORPS DES SUPPLICIÉS.

On s'est beaucoup occupé — et la question est toujours d'actualité — de la destination des corps des suppliciés, en vue des expériences et des études auxquelles il peuvent ou pourraient servir, s'ils étaient livrés assez tôt avant le supplice, c'est à dire en temps opportun, aux hommes de science.

Or on sait que, sur ce point, les intérêts de la science ne sont pas encore parvenus à avoir gain de cause et à triompher, même en plein dix-neuvième siècle , et en plein Paris, la ville lumière, des légendaires et stupides préjugés, entretenus par le mysticisme religieux et par ses pratiques, auxquelles se soumettent et obéissent les pouvoirs publics, plutôt que d'écouter la voix du progrès et de la raison, qui est en même temporelle de l'intérêt public.

Il est curieux et en même temps honteux de constater combien nos gouvernants actuels sont, sous ce rapport, en retard avec leurs prédécesseurs, même les rois très chrétiens qui n'hésitaient pas, en l'an 1475 — il y a environ quatre siècles — à consentir aux médecins et chirurgiens la permission de pratiquer sur le condamné à mort, avant le supplice de la pendaison, par conséquent de son vivant, une véritable vivisection, pour s'assurer, dans un intérêt public, de la véritable nature d'une maladie meurtrière. C'est ce dont fait foi l'extrait suivant de la Chronique de Jean de Troyes, dont nous devons l'intéressante communication à notre ami Edgar Monteil
:




Frères humains, qui après nous vivez,

N'ayez les cuers contre nous endurciz,

Car, se pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tost de vous merciz.

 Vous nous voyez cy attachez, cinq, six

Quant de la chair, que trop avons nourrie,

Elle est pieca devoree et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s'en rie :

Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre !

« Audit mois de janvier 1474, advint que un franc-archer de Meudon, près Paris… fut condamné à estre pendu et estranglé au gibet de Paris nommé Montfaucon… en ce mesme jour fut remonté au roy, par les médecins et chirurgiens de la dite ville, que plusieurs et diverses personnes festoient fort travaillés et molestés de la pierre, colique, passion et maladie du cossé, dont pareillement avait été fort molesté le dit archer… et qu'il serait fort requis de voir les lieux où les dites maladies sont concrées dedans les corps humains, laquelle chose ne povoit mieux être sceue (sic) que par inciser le corps d'un homme vivant : ce que povoit bien être fait en la personne d'icelui franc-archer, qui aussi estoit près de souffrir la mort. Laquelle incision et ouverture fut faite au corps du dit franc-archer, et dedans celui qui et regardé le lieu des dites maladies; et après qu'il eut été vue, fut recousu, et ses entrailles remises dedans. Et fut par ordonnance du roy fait très bien penser, et tellement que dedans quinze jours après, il fut guery; et eut rémission de ses cas, sans despens; et si lui fut donnè avec ce argent. »

Chronique de Jean de Troyes an 1475.
Voilà un remarquable exemple qui, nous en sommes convaincu, ne sera pas de longtemps encore suivi. Le voyage sentimental et ridicule au Champ-des-Navets n'est pas près de finir, sans compter le respect incompréhensible des dernières volontés du criminel et condamné qui seul peut jouir du droit de ne pas être autopsié, alors que ses victimes doivent l'être légalement, même et par surcroît avec le transport à la morgue!
C'est à ne pas y croire !


Tribune médicale.
Fin de la transcription.
__________________________________________________________________________________________

Dans la lignée des Lacassagne, Poirier, Laborde, et cie, l'auteur de ce texte s'insurge sur les condamnés à mort qui demandent le respect de leur corps et sur les pouvoirs publics qui accèdent à leur volonté. Donc, selon ces messieurs de la Faculté de médecine, toute la place devrait être du à leurs expériences médicales - transfusion de sang de chien au décapité, stimulation électrique des organes etc. - expériences qui n'ont pourtant jamais fait avancer d'un iota la connaissance médicale. Il y avait assez de cadavres de particuliers à autopsier pour leurs travaux d'anatomie classique, mais non, ces obstinés professeurs et médecins exigeaient, se basant même sur une pseudo loi, de recevoir tous les corps des guillotinés. Jamais ils n'avaient accepté que leur soit refusé, par les autorités de police, la délivrance des corps de Prado et de Géomay qui, les premiers après Campi, avaient demandé à ne pas être autopsiés,
Il est effarant de voir que l'auteur de cet article se réfère à l'époque du moyen-âge, 400 ans en arrière, pour défendre la position intransigeante de ces messieurs de la Faculté de médecine au sujet des exécutés de la Veuve.


Poème du haut : * François Villon (1431-1463 ? disparu). Première strophe du poème dit : La ballade des pendus (texte original). 








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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Jeu 17 Fév 2011 - 13:01

J'ai bien lu? On a ouvert le corps d'un homme vivant, sorti ses entrailles, dans le but de chercher l'origine médicale d'un crime? affraid

Cela me parait énorme; D'un autre côté le vieux français n'est pas très facile à comprendre.

Si cela est vrai c'est abominable... No

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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Jeu 17 Fév 2011 - 13:25

Le condamné souffrait de la maladie de la pierre (calculs rénaux) et a été ouvert pour voir sous quelle forme elle se présentait. Cet examen aurait permit en outre de le guérir ! Humm...
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MessageSujet: Histoire des expérimentations médicales   Sam 29 Oct 2011 - 16:01

Sur un autre sujet : http://guillotine.cultureforum.net/t937p165-la-veuve-en-algerie : Michel-j et Carnifex ont évoqué le cas des expérimentations médicales qui pouvaient être faites sur le corps des suppliciés, il se trouve qu'il existe un livre qui traite, notamment, des expérimentations qui ont pu avoir lieu sur les corps des condamnés :

« Les corps vils, Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles » de Grégoire Chamayou.

Le sujet semblait intéressant.

Une critique de ce livre a été faite ici : http://www.raison-publique.fr/article370.html

Gargantua nous avait enseigné que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Grégoire Chamayou complète l’adage en montrant comment la science (médicale) a aussi ruiné les corps. Dans son dernier livre, Les Corps vils, il examine un pan de l’histoire jusque là méconnu : l’histoire des sujets de l’expérience, « corps vils » au contact desquels la médecine a pu se transformer, passant du statut d’art empirique à celui de science expérimentale.

L’enquête prend pour point de départ l’inoculation de la variole par Lady Montagu en 1720, et se clôt avec l’avènement de la notion de consentement et les prémisses de la contractualisation de l’expérimentation à partir des propositions de Bongrand en 1905.

La méthode est directement inspirée de celle de Foucault dans La Naissance de la Clinique ou encore Surveiller et punir, et s’appuie sur différents types de discours, philosophique, médical, ou encore politique. L’auteur cherche à exhumer les « documents de barbarie », témoins et face cachée, selon lui, de toute entreprise scientifique. Cette paternité foucaldienne se double d’une ligne d’analyse marxiste, qui s’appuie sur la « question centrale de la distribution sociale des risques », interrogeant les conditions sociales de production de la science médicale.

Le dilemme est le suivant : pour progresser, la médecine a besoin de corps, d’une chair à expérimentation ; mais cette utilisation des corps n’est pas sans poser de problèmes éthiques, et requiert des justifications idéologiques. Historiquement, soutient l’auteur, la réponse à ce dilemme a été la formulation de la question : « Sur qui expérimenter ? », avant celle, plus abstraite et fondamentale, du droit à expérimenter sur les corps. La thèse de l’auteur est que

la solution historiquement dominante au problème classique de l’experimentum pericolosum tel que posé par Hippocrate, fut de faire peser les dangers de l’expérimentation sur certaines catégories de sujets à l’exclusion des autres, ce traitement différentiel se justifiant de façon plus ou moins assumée par la thèse de leur moindre valeur, et par le fait de leur infériorisation et de leur exclusion (p. 14).

Le point fondamental est le processus de l’avilissement des corps – brutalisation des corps par la science, mais encore avilissement idéologique de ces corps au travers des discours de justification de l’expérimentation.

Si la thématique traditionnelle des rapports entre science et morale et plus précisément les modes de justification éthique de l’expérience scientifique fournit la toile de fond des Corps vils, les interrogations de l’ouvrage sont aussi de nature épistémologique (analyse des modifications historiques du concept d’expérience), et « technopolitiques » (explication des mécanismes politiques sous-jacents aux processus d’expérimentation).

L’ouvrage entrelace deux trames : une première, qui occupe les 5 premiers chapitres et le chapitre final, celle des « techniques d’acquisition des corps », c’est-à-dire les mécanismes par lesquels la science obtient les corps qui feront l’objet d’une expérience ; une deuxième, plus présente dans les chapitres 6 à 10, qui constitue une « histoire épistémologique des dispositifs expérimentaux » (p. 15).

1. Acquisition des corps

Comment la science médicale se procure-t-elle des corps ? Sur quels corps met-elle la main ? Et comment les transforme-t-elle ?

La locution latine fiat expermintum in corpore vili(« qu’on fasse l’expérience sur un corps vil ») dessine les frontières du territoire d’acquisition possible des sujets d’expérience : droit d’expérimenter il y a, mais à condition de dresser une catégorie différentielle des corps. On a là un principe ambigu, qui peut être envisagé tantôt comme une restriction au droit d’expérimenter sur des corps, et comme la marque d’une gêne morale à y procéder, tantôt comme un blanc-seing pour l’expérimentation, une fois définie la catégorie desdits corps. Pour l’auteur, ce principe a guidé l’expérimentation médicale, et c’est autour de lui que se cristallisent trois arguments :

1) les corps vils sont vis-à-vis de l’expérimentateur et de la société dans un rapport de domination et d’exploitation. Bagnards, forçats, prostituées, esclaves ou miséreux, autant de proies faciles pour une médecine qui progresse en s’appuyant sur l’exclusion et l’infériorité sociale de certains individus.

2) à ce peu de valeur sociale « objective » s’ajoute un procédé d’avilissement des corps, caractérisé comme « dégradation matérielle et symbolique » de ces derniers. Ce processus, pour emprunter le vocabulaire du droit pénal, comprend un élément matériel : la dégradation effective des corps, et un élément intentionnel : l’intention réelle des médecins d’avilir ces mêmes corps.

3) en retour le concept d’avilissement est employé en un sens polémique par l’auteur pour dénoncer les discours auto-justificateurs permettant à l’institution médicale de s’exempter de tout blâme moral concernant ses pratiques.

Regardons donc de plus près les trois grandes catégories de corps vils tels qu’elles se dégagent de l’analyse : corps vils par technique d’acquisition péno-carcérale (condamnés), corps vils par technique d’acquisition sociale (pauvres), corps vils par technique d’acquisition scientifico-raciale (les esclaves ou les indigènes de la colonisation).

L’appropriation médicale des corps des condamnés pour l’expérimentation est celle qui fait l’objet de l’examen le développé dans l’ouvrage – l’auteur lui consacre l’intégralité des deux premiers chapitres. Les condamnés ont en effet fourni à la médecine un stock sans pareil de corps. Très tôt, les corps des suppliciés sont récupérés par les médecins (de façon plus ou moins irrégulière, jusqu’à l’établissement au XVIIIesiècle du monopole légal de la Faculté de Médecine sur les cadavres des condamnés), bien que la dissection des ces corps fût initialement marquée d’un sceau d’infamie. Expériences sur les morts, mais aussi et surtout sur les vivants : en témoignent les expérimentations sur la digestion menées par Claude Bernard lors du dernier repas des condamnés, pour analyser la glycogénie du foie.

L’expérimentation sur les condamnés fait l’objet de quatre types de justification.

Une justification appuyée sur le statut moral du condamné, d’abord : la pratique douteuse de l’expérience se trouve validée par l’ignominie attachée au criminel. Ainsi, à l’inhumanité de l’expérience répondra celle du criminel.

Justification fonctionnelle, ensuite : l’expérience apparaît comme la condition possible du rachat du condamné. L’expérience devient alors le terme d’un opération de conversion : conversion morale du condamné, conversion de la peine en expérience. C’est ce que montre l’anecdote de l’archer de Meudon dans laquelle le condamné se trouve rédimé par l’offrande de son corps à la science, rappelant par là la pratique de l’ordalie médiévale.

Cet argument s’articule directement aux justifications utilitaristes de la peine, comme chez Maupertuis, pour qui « un homme n’est rien, comparé à l’espace humaine ; un criminel est encore moins que rien ». Si le condamné est destiné à périr de sa peine, autant maximiser l’utilité de la peine au profit de la communauté en risquant sa vie pour asseoir le progrès médical. Cette justification suppose une conception holiste de la société, qui autorise le sacrifice de quelques uns au nom du salut de la société dans son entier.

La dernière justification repose sur le statut politique du condamné à mort, à partir des analyses fichtéennes : le condamné à mort est déjà mort d’une mort civile, et dépouillé de sa personnalité juridique.

Dans cette première forme de « technique d’acquisition » rentre en jeu une triade d’acteurs : le souverain, le médecin et le condamné. Le premier délègue au deuxième son autorité concernant le droit de vie et de mort, le deuxième se voit investi d’un pouvoir pénal qui l’allie au premier, tandis que le troisième sert de doublure au corps du souverain, puis à la population dans son entier. Ce modèle triadique est caractérisé par l’auteur comme celui du « fait du prince ».

Le deuxième mode d’acquisition des corps traduit une polarisation sociale croissante de la problématique de l’expérimentation sur l’homme. Ce sont non plus seulement les condamnés, mais plus généralement les indigents, les enfants, les infirmes et les prostituées qui vont faire la cible de l’appétit des médecins. L’élément central d’un point de vue historique, décrit dans le quatrième chapitre, est la transformation de l’hôpital (dont la vocation première était l’assistance publique) en institution médicale : c’est là que les apprentis médecins trouveront les corps grâce auxquels perfectionner leur art.

Encore une fois, du point de vue des justifications on retrouve le schéma utilitaro-politique (le droit de risquer la vie des sujets s’appuie sur un calcul des risques dont Bentham fut un des plus fameux représentants), qui s’adosse à une conception statutaire du pauvre comme dépossédé à l’extrême puisqu’il ne s’appartient même plus.

Le modèle n’est plus celui du « fait du prince », mais celui de la dette sociale. Grégoire Chamayou réinvestit le concept foucaldien de « contrat d’assistance » entre la société et le pauvre par lequel s’opère l’appropriation corporelle du pauvre par la médecine, pauvre dont le corps devient « un bien public exploitable et appropriable » (p. 163). La clinique figure alors comme « dispositif de contrainte par corps pour des débiteurs insolvables » (p. 178).

C’est une médecine de classe qui se dessine ici, puisque la connaissance acquise aux dépens des pauvres bénéficiera d’abord aux plus riches. Ce modèle contractuel traduit une certaine émancipation vis-à-vis de l’autorité politique, sans que pour autant la volonté des patients rentre en jeu : semi-contrat, ou plutôt simulacre de contrat, qui tient davantage de la justification ad hocque de la prise en compte des volontés individuelles.

La troisième technique d’acquisition correspond à un modèle que l’on peut caractériser de politico-racial et a pour cadre « l’expérimentalisation coloniale » (p. 341 sq).

Elle se caractérise d’abord par l’extériorité sociale des sujets de l’expérimentation (esclaves, indigènes dans les camps d’internement coloniaux), la distance géographique permettant d’assurer un secret relatif à ces pratiques. À cela s’ajoute une extériorité médicale : les sujets de l’expérimentation ne sont pas concernés par les visées thérapeutiques de la médecine. Qu’on cherche à tester le sang des noirs pour le différencier de celui des blancs, qu’on mène des expériences anthropographiques sur les indigènes, qu’on cherche à constituer une « médecine coloniale » au seul bénéfice des européens, dans tous ces cas le sujet de l’expérience est utilisé contre son intérêt, sans bénéfice possible, ce qui constitue une nouveauté par rapport au deux modèles précédents.

Insérée dans une visée directement politique, assise sur l’expansionnisme impérialiste, cette troisième technique d’acquisition nous donne à voir les sujets de l’expérience dans leur plus grand dénuement vis-à-vis d’un pouvoir médical étroitement associé au pouvoir colonial. Clore l’ouvrage sur leur cas est doublement stratégique de la part de l’auteur : c’est porter à son paroxysme le scandale moral des expérimentations médicales, à travers un processus de dramatisation progressive ; c’est aussi inscrire l’ouvrage dans la noire postérité des atrocités de la médecine au XXe siècle.

L’auteur montre de façon très intéressante comment la production de ces modèles conduit toujours à une sorte de tension. En effet, la justification des expériences médicales passe par la constitution de discours visant à différencier les sujets d’un point de vue éthique. Mais en retour, ces mêmes expériences supposent une continuité biologique des corps, fondamentale pour la méthode analogique en médecine : la possibilité de transposer les expériences des corps vils aux corps nobles suppose qu’ils ont quelque chose en commun. C’est là qu’intervient l’argument de l’auteur : la différence entre les corps est en fait une pure construction, les corps ne sont vils que parce qu’avilis par la médecine.

2. Ethique et expérimentation

Les techniques d’acquisition des corps constituent la première trame de l’ouvrage. Mais il faut les analyser à la lumière de la seconde : la modification du concept d’expérience médicale. Cette deuxième trame noue épistémologie et éthique, en liant la modification du concept d’expérience à la tension entre deux exigences de la médecine : celle d’un accroissement des connaissances, et celle, éthique, du respect des corps. Chamayou s’attache à montrer que la seconde a souvent été sacrifiée à la première, et que les principes éthiques de la médecine ne se sont dégagés que péniblement, et de façon empirique, au cours de l’histoire de l’expérimentation.

Dans le processus historique de transformation de l’art médical en science médical, il faut retenir quatre jalons.

L’introduction du procédé de l’inoculation et la massification de l’expérience. L’exemple des condamnés montre bien que l’expérimentation n’est à ses débuts possible que de façon sporadique, et comment le médecin est tributaire de l’occasion. L’expérience de l’inoculation de la variole au XVIIesiècle marque un renversement notable : le médecin ne se contente plus de saisir les opportunités mais intervient activement, tandis que son champ d’expérimentation se trouve considérablement élargi. À la conversion au cas par cas du châtiment en expérience succède un mode d’expérimentation dont la taille et les objectifs politiques sont sans précédent, rendant possible l’avènement d’une « arithmétique médicale » (p. 113). Les corps vils qui n’étaient alors que la doublure du prince peuvent devenir la doublure d’une population entière, dessinant une problématique globale de gestion des populations. L’enjeu éthique de l’expérience se focalise alors sur la notion de droit au risque. En retour, l’expérimentation de masse donne jour à des réflexions, comme celle de Marcus Herz, sur la nécessité de rationaliser les expériences par opposition au mode « sauvage » de l’expérimentation.

La naissance de la clinique et la systématisation de la prudence. L’hôpital et ses patients fournissent des conditions inédites à l’éducation des jeunes médecins, éducation qui s’appuie sur une pratique et une observation régulières. La clinique constitue ainsi une rupture avec les « anciens modes d’expérimentation incontrôlés pratiqués par les médecins dans les anciens hôpitaux » (p. 186). Voilà qui permet l’avènement de la figure morale du médecin d’hôpital. Expérience méthodique, raisonnable, appuyée sur le principe de l’analogie, la classification des maladies, inscription dans la continuité du soin, autant d’éléments qui semblent garantir les progrès éthiques et scientifiques de la thérapeutique, en dépit du soupçon persistant de l’utilisation des malades de l’hôpital comme simple chair à expérimentation. C’est dans ce cadre que naissent les premières réflexions systématiques sur un droit à l’essai et les prémisses de la déontologie médicale moderne, dont la prudence constitue la qualité centrale. Codification méthodologique et encadrement officiel de l’expérience en seront les deux piliers.

La constitution de la médecine expérimentale comme crise éthique de la médecine. La conversion de la médecine en science expérimentale, au milieu du XIXesiècle marque un tournant majeur. Expérimentale, c’est-à-dire méthodique, procédurale et codifiée, la médecine vise d’abord les effets physiologiques. Pour s’affirmer comme telle, elle doit combattre les médecines concurrentes, à coup de tests en aveugle et de placebos. La médecine expérimentale tente de concilier deux traditions, celle de l’essai thérapeutique, et celle de l’expérimentation des sciences naturelles, en fondant le premier sur la seconde.

Ce jalon de l’histoire de la médecine est majeur car il conduit à redéfinir les problèmes de l’éthique médicale. Mais le rêve d’une genèse naturelle de l’éthique à partir de la rigueur de la méthode scientifique est vite brisé, et laisse place aux problèmes spécifiques posés par l’expérimentation pathologique. Celle-ci en effet rentre en contradiction avec le devoir premier du médecin de guérir son patient, de ne pas lui nuire – ce dont les médecins qui inoculaient la syphilis à des enfants pouvaient difficilement arguer. Enfin, loin de réguler et de réduire le champ de l’expérimentation sur l’homme, l’expérimentalisation de la médecine a rendu plus que jamais nécessaires les expériences sur l’homme : le médecin reproduit des phénomènes fortuits pour les convertir en expériences actives contrôlables de bout en bout, sans porter de regard critique sur ses propres pratiques.

L’avènement du consentement en médecine.Un trait persistant de l’histoire que restitue Chamayou est l’absence de la notion de consentement chez les sujets de l’expérience. Or, cette notion juridique centrale du droit moderne est un outil fondamental pour garantir la validité des conventions. Cette absence s’explique par de nombreux facteurs : le peu de poids de l’individu face à la société, l’ignorance des sujets de l’expérimentation et leur situation de dépendance sociale, le paternalisme médical mettant en avant l’ « intérêt objectif » des patients aux dépens de leur capacité de choix. Le consentement permet la protection tant du sujet expérimental que du médecin ; pourtant, selon l’auteur, son oblitération été délibérée de la part du pouvoir médical, car le respect de la volonté du patient aurait restreint considérablement le stock des corps disponibles. Avec les propositions du docteur Bongrand, à l’aube du XXesiècle, se dessine une possible contractualisation réelle de l’expérience, condition de l’avènement d’une nouvelle ère de l’expérimentation, et c’est sur ce point que se clôt chronologiquement l’ouvrage.

Le livre de Chamayou est à la fois riche, exigeant et passionnant, tant par les analyses philosophiques qu’il mobilise que les épisodes historiques qu’il restitue ; le lecteur pourra cependant émettre quelques réserves à son encontre.

La première tient à la méthode utilisée par l’auteur : outre certains tics de langage foucaldiens assez irritants, on peut être dérouté par la posture de l’auteur. Si Les Corps vilss’attache d’abord à décrire des pratiques, l’ouvrage est néanmoins animé d’une forte visée polémique, dirigée à la fois contre l’histoire des sciences française, qui d’après lui a conduit à oblitérer les conditions sociales de production de la science (sa dimension « pratique », au sens marxiste du terme [p. 385]), et contre un certain rapport éthique à l’expérimentation défini par un concept abstrait du sujet moral « invisibilisant les rapports sociaux » (ibid.). Or, si l’auteur refuse d’opérer une critique à partir de valeurs transcendantes ou de principes abstraits, c’est parce qu’il soupçonne tout principe éthique de dissimuler des rapports sociaux de domination. On voit mal pourtant comment la critique proprement éthique de l’expérimentation pourrait se mener seulement à partir des rapports sociaux qu’elle trahit. En somme, sa méfiance vis-à-vis des principes conduit l’auteur à rendre problématique toute fondation éthique principielle de l’expérimentation : critique des pratiques pour leur absence de principes, critiques des principes pour la dissimulation des pratiques qu’elle opère. C’est notamment au nom de cet argument que Chamayou fait de la neutralité scientifique une construction hypocrite ou aveugle, traduisant l’aveuglement des médecins sur leurs propres pratiques. C’est ce qui rend à nos yeux la visée polémique de l’ouvrage inaboutie.

La deuxième critique concerne l’élément intentionnel des crimes de la médecine : Chamayou se propose de révéler la face cachée de l’histoire, mais on doit se demander quelle portée donner à celle-ci. La critique porte-t-elle sur des usages abusifs de l’expérimentation ou sur l’expérimentation en tant que telle ? La médecine s’est-elle seulement appuyée sur la domination sociale existante ou l’a-t-elle consciemment aménagée ? L’auteur penche sans doute pour la deuxième hypothèse. S’il rappelle que l’attitude des médecins n’a pas été univoque, et évoque la figure d’un Chomel, d’un Herz ou d’un Delpech, le lecteur reste sous l’impression d’une sévérité globale et d’une sorte de tribunal de l’histoire dont certains héros ne ressortent pas indemmes.

Ainsi on apprend que Pasteur a pu expérimenter son vaccin contre la rage sur des condamnés à mort brésiliens, ou encore que Koch menait des expérimentations sur la maladie du sommeil en administrant de l’arsenic à des indigènes africains. Pour appuyer le propos, il aurait été bienvenu d’introduire une approche chiffrée, sans quoi le choix des textes paraît biaisé ou incomplet.

Quant au lien entre expérience et avilissement des corps, l’auteur semble passer insensiblement de l’argument selon lequel il y a eu un lien historique indéniable entre expérience et avilissement de certains corps à celui d’un lien analytique entre expérience et avilissement. De ce point de vue, les exemples de l’autoexpérimentation ou de la médecine militaire paraissent analysés de façon univoque : pourquoi poser que le médecin avilit son propre corps en l’examinant ? Ces exemples sembleraient plutôt conduire à nuancer la thèse de l’avilissement par l’expérience. Parfois l’auteur donne l’impression de céder à une pétition de principe : les corps sont avilis par l’expérience, parce que l’expérience avilit les corps.

Enfin on regrettera que la notion de consentement n’ait pas fait l’objet d’un examen plus poussé, notamment en ce qui concerne ses implications normatives pour la médecine. Cette notion est aujourd’hui considérée comme un pivot de l’éthique médicale, comme en témoigne son inscription juridique avec la loi Huriet Sérusclat de 1988 (affirmant que le consentement libre et éclairé est une protection juridique pour les personnes). On ne sait pas à l’issue de l’ouvrage si cette notion pourrait servir de fondement authentique à une expérience médicale éthique, car elle paraît grevée d’un soupçon : celle de servir de masque nouveau à l’exploitation sociale dont la médecine serait par essence complice.


Critique de Raphaelle THERY
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Sam 29 Oct 2011 - 17:19

Une excellente analyse des problèmes d'éthique que pose l'expérimentation scientifique sur les êtres humains !
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Adelayde
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MessageSujet: Prado marchant à l'échafaud   Lun 26 Déc 2011 - 17:17


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Benny
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Lun 26 Déc 2011 - 18:31

CARNIFEX a écrit:
J'ai bien lu? On a ouvert le corps d'un homme vivant, sorti ses entrailles, dans le but de chercher l'origine médicale d'un crime? affraid
Ce n'est pas ce que dit le texte. J'ai compris : puisque de toutes façons il va mourir, autant en profiter pour le bien de tous les autres malades. Dans le cas présent, la maladie de la pierre (colique néphrétique sans doute n'est pas à l'origine du crime).
Apparemment, on l'aurait gracié et payé pour "s'être posté volontaire" puisqu'on évoque sa guérison 15 jours plus tard et que les pendus ont quelques difficultés à guérir de leur maladies.
Notons qu'à l'époque, à part le marteau, il n'existait pas d'anesthésiant.

On aurait pu imaginer remplacer les lapins de laboratoire qui servent à des tests de médicaments par l'un ou l'autre des condamnés à mort. "Je t'injecte la maladie, on teste sur toi le nouveau traitement. Si tu y reste, de toutes façons tu es condamné à mort donc ça ne change rien, si tu survies, on te fais une coupe franche (ou la grâce et le bagne les bons jours."
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Sam 7 Juil 2012 - 23:14


Jean Lebrun reçoit Anne Carol, Professeur des universités en histoire à l’université de Provence Aix-Marseille 1 dans l'émission "La marche de l'Histoire" du 10 mai dernier.

Bonne écoute !
queen

http://www.franceinter.fr/emission-la-marche-de-l-histoire-la-guillotine

Marie-Antoinette aurait-elle encore de la force une fois passée de l'autre coté de la guillotine ? On disait aussi que les têtes décapitées saccageaient de leurs dents le fond du panier ? Qu’il fallait en conséquence changer régulièrement.

Naguère, on avait bien cru que Saint Denis avait marché le long de la Plaine qui porte son nom jusqu'à Paris, sa tête à la main. Les dernières semaines de la Terreur, le rythme des exécutions avait été tel que des légendes du même ordre pouvaient bien pousser au pied de l'échafaud.

Mais le milieu médical lui-même, où avait mûri pourtant l'idée d'une exécution prompte et douce, était lui-même saisi par le doute. Et ce dès les premières années de pratique de la guillotine : le débat l'agita ensuite à de nombreuses reprises, pendant cent cinquante ans. La mort intervient-elle instantanément ? La conscience perdure-t-elle un moment ?

Du coup, dès 1798, la guillotine, de châtiment, devint un champ d’expérience. Pour vider les querelles, les corps et surtout les têtes sectionnés sont soumis à toutes sortes de sollicitations. Jusqu'à l'électrisation voire la transfusion.

Lorsqu'on croit, disait Camus, qu'on peut faire mourir sans faire souffrir, c'est qu'on manque d'imagination. Les médecins, en la matière, n'en ont pas manqué.

_________________
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(Note du forum:Adelayde, notre administratrice, est décédée le 1er mars 2018 )
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Sam 11 Aoû 2012 - 12:41

Quotidien La Presse , du 23 mai 1894

A L'ECOLE PRATIQUE

Le corps d'Emile Henry. — Réclamation tardive. — Les droits de !a Faculté. — Au laboratoire d'anthropologie. — Dans la salle des examens. — Dépouille mortelle rendue à la famille.
____________________
Nous avons été reçu, aujourd'hui, par M. FIandinette, aide du laboratoire d'anthropologie, 15, rue de l'Ecole-de-Médecine, qui a procédé au moulage de la tête d'Emile Henry et au premier examen du cerveau de l'anarchiste exécuté hier.

La tête d'Emile Henry

Sur une planche, devant la fenêtre du petit musée où a lieu notre visite, nous voyons justement ce moulage, divisé en deux parties bien distinctes l'une reproduit le masque, l'autre la région occipitale.

Notre interlocuteur nous fait remarquer que la tête est asymétrique, c'est-à-dire qu'un des côtés est plus bombé que l'autre. Cette particularité ne correspond, du reste, à aucun vice congénital; elle prouve simplement qu'il y a eu, au moment de la délivrance de la mère, pression exercée par le forceps du chirurgien ou par la main de la sage-femme.

Le moulage est d'une scrupuleuse fidélité. Aussi reproduit-il une fente verticale de la lèvre inférieure, et une balafre sur un côté du menton. Est-ce maladresse du bourreau ! Nous n'en serions pas surpris, puisque les têtes d'autres suppliciés portent des blessures au moins bizarres. C'est ainsi qu'Alorto a eu la lèvre fendue, et que Mathelin a eu l'arcade sourcilière gauche fortement atteinte.

Etat et poids du cerveau

On a beaucoup disserté ces jours derniers sur l'état mental du dynamiteur du Terminus.
M. FIandinette a procédé a l'extraction du cerveau de la boîte crânienne. Il a constaté que cet organe était parfaitement sain du côté des méninges, pas l'ombre d'une adhérence. Le cerveau, dont le poids est un peu inférieur à la moyenne, a été envoyé à M. Laborde, qui doit le soumettre à un examen histologique très minutieux, a l'aide d'un procédé dû au docteur Brissaud.

Une lettre de M. Lépine

Tout à l'heure, reprit notre interlocuteur, M. Brouardel m'a fait prier de descendre la tête dans la salle des examens, où elle n'a pas tardé à être rejointe par les autres parties du corps et par les organes principaux, qui étaient déjà renfermés dans des bocaux, après leur répartition entre les trois laboratoires.
La mesure du doyen est motivée par une lettre qu'il a reçue seulement hier soir à neuf heures du préfet de police, lettre le priant de surseoir aux expériences. En conséquence, les restes sont consignés à la salle des examens à la disposition de la famille.

Mme Henry à l'Ecole pratique

Il est très probable que la dépouille du jeune anarchiste sera réclamée aujourd'hui même, soit par le docteur Goupil, mandataire de la famille, soit par Mme Henry en personne.
Les débris du corps seront rendus intégralement.
Il est possible que le cerveau soit conservé dans le laboratoire de M. le professeur Laborde.

Les suppliciés et la Faculté

Il est inexplicable (1) que la réclamation de la famille se soit produite aussi tardivement. En effet, si la préfecture avait été prévenue en temps utile, elle eût averti la Faculté immédiatement, c'est-à-dire dès dimanche soir, et le fourgon chargé d'aller prendre le funèbre colis au Champ-des-Navets fût resté au remisage. Mais, nous le répétons, ce n'est que dans la soirée d'hier, lundi, à neuf heures, que M. Brouardel, doyen de la Faculté, a reçu l'avis suspensif de la préfecture. Dès lors, il a été procédé comme d'habitude.

Après la mise en bière au Champ-des-Navets, M. Michaut, commissaire de police de Gentilly, chargé des constatations légales, a prononcé la phrase traditionnelle :
— Puisque personne ne s'y oppose le corps va être livré à la Faculté de médecine.
Le fourgon, attelé d'un cheval blanc, attendait à quelques pas. Le cercueil y a été aussitôt porté, et la voiture s'est de suite dirigée vers la rue de l'EcoIe-de-Médecine.

L'intervention de la famille

— Jamais, nous a très nettement affirmé M. FIandinette, jamais la Faculté ne s'empare, contre le gré de la famille, du cadavre d'un supplicié.
On a invoqué un précédent pour Menesclou. C'est inexact. Le père de Menesclou ne s'est présenté qu'au lendemain de l'exécution de son fils, réclamant les restes du cadavre pour les faire inhumer. Il a été déféré à son désir.
Ne trouvez-vous pas écœurant cette inégalité sociale, grâce à laquelle le corps de pauvres diables, très honnêtes gens pour la plupart, qui meurent à l'hôpital, appartiennent de droit à l'amphithéâtre, tandis que les cadavres des suppliciés nous sont disputés.

Expériences inutiles

Au surplus les expériences sur le corps des suppliciés ne seraient véritablement intéressantes que si nous pouvions les pratiquer séance tenante, quelques secondes après la décapitation. C'est alors seulement qu'il nous serait loisible de nous prononcer sur la fameuse question de la survie. Mais grâce à ce ridicule simulacre d'inhumation, le cadavre nous arrive deux heures après la mort. Dès lors, nos expériences, en ce moment-là, sont rien moins que concluantes.

Musée funèbre

Avant de prendre congé de M. Flandinette, nous parcourons la salle du musée Broca où se trouvent les masques de Campi, de Gamahut, de Frey, de Rivière, de Gagny, de Ribot, d'AIIorto, de Mathelin, de Pranzini, de Sellier, de Kaps, etc.

Devant la tête de Crampon, à l'ossature moyenne, notre interlocuteur nous dit qu'il a été surpris, lorsqu'il scia la tête d'Emile Henry pour séparer la calotte crânienne, de la facilité avec laquelle entrait la scie.
— Certainement, ajoute-t-il chez Crampon, l'épaisseur des parois de la tête était deux fois plus forte que chez Henry.
En revanche, les fontanelles chez ce dernier, étaient déjà, malgré son jeune âge complètement ossifiées.
La lugubre collection de têtes que nous venons de contempler figurera à l'Exposition de 1900.


Source : gallica.bnf.fr
________________________
La fin de l'article est surprenante !
Ces têtes ont-elles vraiment été exposées en 1900 ? Et l'annonce en est faite six ans avant !!!


(1) La raison pour laquelle Mme Henry n'avait pas demandé la restitution du corps de son fils après l'exécution demeure imprécise. L'hypothèse d'un examen du cerveau montrant une anomalie , ce qui, dans l'esprit du (de la) demandeur, aurait pu expliquer les actes meurtriers de Henry, a été avancée. Cela peut sembler plausible dans la mesure où cette mère ne comprenait pas le comportement meurtrier de son fils, mais elle le justifiait notamment par un hypnotisme qu'il aurait subi, loin donc d'un trouble organique. Ne serait-ce pas plutôt le docteur Goupil, le médecin de famille — il avança au procès l'irresponsabilité de Henry — qui aurait incité Mme Henry à laisser le corps pour un examen du cerveau ? A moins que Mme Henry et ce médecin ne savaient pas qu'il fallait demander la restitution du corps en cas d'exécution capitale ?




21 mai 1894 - Venant du bd Arago, le corps d'Émile Henry
est apporté au cimetière d'Ivry parisien pour un simulacre d'inhumation.


Pour Émile Henry voir également la page 1 de ce topic

Et : http://guillotine.cultureforum.net/t864-emile-henry-1894?highlight=henry

Ainsi que : http://guillotine.cultureforum.net/t354p30-mais-quelle-force-ont-ils Page 3
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Dim 2 Sep 2012 - 23:07

Encore la souffrance des condamnés à mort après la décapitation.
L'écrit date de 1870, ce qui explique les arguments, aujourd'hui obsolètes — sauf pour quelques uns, de l'auteur.
___________________
Journal le Gaulois, du 24 janvier 1870.
Source : gallica.bnf.fr

CAUSERIE

Certains reporters ont manqué cette semaine à leur sacerdoce, qui consiste, chaque fois qu'une exécution capitale se fait, à s'attendrir sur l'infortuné bourreau… un pauvre homme qui souffre fort de ses fonctions… qui s'éteint d'une maladie nerveuse que lui donne son travail... qui prend le lit trois jours avant et six jours après… qui ne boit que du lait… et ci, et ça… bref un malheureux qui paraît être la seule victime intéressante de la circonstance. A entendre ces reporters, il semble que le condamné n'est qu'un taquin qui se donne « le malin plaisir » de procurer une émotion pénible à ce martyr de son devoir.

Celle façon d'égarer sa pitié n'est pas neuve. On peut la faire remonter à Abraham, cet adroit patriarche qui, depuis des siècles accapare une sympathie bien due à Isaac. Car, dans ce qu'on appelle le sacrifice d'Abraham, je crois que si quelqu'un était intéressant, c'était Ìsaac, auquel personne ne fait attention.

Pour l'exécution de Troppmann, les reporters ont renoncé à faire jouer au bourreau son rôle de lys penché sur sa tige. On en a fait un aimable châtelain, fêtant ses hôtes, les menant, après boire, visiter en détail sa... propriété et, à défaut de cascades et de jets d'eau, leur faisant jouer le couteau.
Brr ! cela fait froid ! Il me semble que si M. de Paris m'offrait ainsi la politesse de son couteau, j'aurais la superstition de lui donner un sou... pour que ça ne coupât pas l'amitié.
Plusieurs voix se sont élevées à la Chambre contre l'accueil fait à trois ou quatre touristes de la guillotine dont le bourreau s'est constitué le cicérone. » Ces voix ont eu raison !

La seule excuse possible qu'on puisse donner à celle horrible inhumanité de la peine de mort, c'est qu'on en veut faire un exemple. Je cherche donc quel exemple peut tirer le peuple d'une exécution, quand il a vu d'abord de joyeux compagnons faire joujou avec le fatal instrument.

Puisque nous ne savons plus conserver à la guillotine son unique raison d'être en place publique, c'est-à-dire ce côté sinistre qui terrifie, puisqu'elle n'est plus qu'une machine à rigoler… au moins, cachons-la dans l'ombre et ayons cette pudeur des chats qui cherchent un coin retiré pour commettre leurs ordures.
Non plus d'exécution publique plus de guillotine ! Ou mieux, plus de guillotine ! donnons enfin raison à ceux qui, depuis si longtemps, ont révélé les longues souffrances qui suivent la décollation.
Je retrouve le remarquable rapport qui,à ce sujet, fut jadis présenté à l'Académie des sciences par M. Julia de Fontenelle, et j'en emprunte l'analyse.

° ° ° ° ° ° °
Guillotin qui, dans son rapport sur la guillotine, qu'on venait d'inventer, a soutenu qu'elle donnait la mort subite, précédée seulement d'une légère sensation de fraîcheur sur le cou, et après Guillolin, Cabanis, Petit et quelques physiologistes ont nié l'existence de la douleur après la décollation ; un grand nombre d'autres, et notamment Ledru, Suë, Sommering, Gaslel, ont soutenu le contraire. Le professeur Suë (le père du célèbre romancier), a fait des expériences sur divers animaux. Dans tous les cas, le corps et la tête séparés donnèrent d'incontestables signes de souffrance.
Le corps d'un dindon, après être resté une minute sans mouvement, se releva, se tint sur ses pattes une minute et demie, marcha en agitant ses ailes, rapprocha sa patte du cou comme pour se gratter. Le corps d'un mouton, décollé, fut pendant douze minutes agité par des mouvements d'une telle violence qu'il fallait trois hommes pour le tenir.

Aldini, par des expériences galvaniques, faites en Italie sur des décapités, et à Londres sur un pendu de robuste constitution, s'est convaincu que les contractions des muscles de la tête du décapité durent trois quarts d'heure et celles de la tête du pendu deux heures.
Dans ses expériences sur des guillotinés, le Génois Mojon a constaté les résultats suivants : durant un quart d'heure après la décollation, deux têtes ayant été exposées à une vive lumière, les paupières qu'on souleva se fermèrent avec vivacité : la langue sortie de la bouche et piquée avec une aiguille, se retira et les traits de la face se contractèrent. La tête de Dutillier, guillotiné pour trois assassinats, tournait les yeux du coté où on l'appelait.
Siveling a assuré qu'en irritant la partie de la moelle épinière qui reste à la tête décollée, il a fait naître chez plusieurs suppliciés d'effroyables convulsions.
Tous ceux qui ont constaté ces souffrances, n'ont pu préciser uniformément leur durée.

Castel reconnaît que la tête, après la décollation, est susceptible de sensation ; mais il croit que la vie s'éteint plus vite dans la tête que dans le tronc. Cette opinion est combattue par Julia de Fontenelle, qui s'appuie de l'autorité du docteur Sue. « Nous avons eu l'occasion, dit-il, de nous convaincre qu'après la décapitation, la tête conserve le sang artériel que lui ont envoyé les carotides et les artères vertébrales aussitôt que la section des artères a lieu, elles se contractent et se resserrent; tant que dure cet état de spasme, la tête ne laisse échapper que très peu de sang. Le contraire a lieu relativement au tronc, qui perd son sang et se refroidit rapidement. » Selon Suë, la sensibiité peut durer fort longtemps dans les différentes parties de la tête.
Nous avons lu dans le Gaulois l'opinion du docteur Pinel, qui, à peu près sur tous les points, se rencontre avec Süe.

Plusieurs animaux auxquels on fait subir la décollation conservent la faculté de se mouvoir pendant un temps considérable.
Dans une tortue décapitée la circulation sanguine dure encore douze jours. Charras, démonstrateur de chimie au Jardin des plantes, ayant tranché la tête à une vipère dans son laboratoire, cette tête fit plusieurs jours après des blessures dangereuses à deux élèves.
Le cœur des grenouilles bat encore pendant plus de deux heures après qu'on leur a coupé la tête.
On voit donc combien est funeste cette opinion générale qui considère le supplice de la décollation comme instantané et peu douloureux.
« La guillotine, a dit J. de Fontenelle, est un des genres de mort les plus terribles, les plus atroces qui aient pu être inventés les douleurs de la décollation sont effroyables et elle durent jusqu'à la presque extinction de la chaleur vitale. »

A propos de l'anniversaire de l'exécution de Louis XVI, dont il a été beaucoup parlé à sa date, on aurait pu citer bien des votes motivés des députés qui prirent part au jugement.
Réparons cet oubli.

— La peine contre la conspiration est la mort, mais cette peine est contre mes principes, je ne la voterai jamais. (Condorcet.)

— La peine de mort est absurde, barbare et propre à rendre les mœurs féroces. (Bancal.)

— Je crois qu'il suffit d'enlever au coupable les moyens de nuire.(Cappin.)

— ll me paraît malheureux que les hommes qui font les lois puissent ordonner la mort d'un autre homme. (Creuzé-Latouche.)

— Je ne pense pas qu'un homme ait le droit d'ôter la vie à son semblable. (De……)

— J'ai depuis longtemps manifesté mon vœu le plus positif pour la suppression de la peine de mort. (Dulfriche-Valazé.)

— Ne peut-on être juste sans tuer son ennemi par terre. (Dusaulx.)

— La mort du coupable ne peut réparer le crime commis. (Fourny).

— La Société n'a pas le droit d'égorger son ennemi vaincu.(Lanjuinais).

— Le droit de mort n'appartient qu'à la nature. Le despotisme le lui avait pris, la liberté le lui rendra. (Manuel.)

Donc, puisque la décapitation est suivie de si terribles souffrances, ne cachons même pas la guillotine dans la cour d'une prison, supprimons-la. Et pour ne pas avoir à chercher le supplice qui la remplacera, abolissons la peine de mort.


EUGÈNE CHAVETTE.
° ° ° ° ° ° ° ° ° °
Romancier, nouvelliste (1827-1902).
Son nom de plume est l'anagramme de son patronyme, Vachette.
Son père, Joseph Vachette, avait tenu deux cafés courus à Paris, le Café Vachette et le Brabant-Vachette.
Romancier humoriste, versant quelquefois dans le genre policier, il donna également des articles à divers journaux le Gaulois, le Figaro, le Tintamare etc. et parfois sur des sujets beaucoup moins légers - comme celui sur la peine de de mort ci-dessus.

L'humour de Chavette. Titres d'ouvrages :
- Mayonnaise d'éphémérides et dictionnaire, assaisonnée par Joseph Citrouillard et retournée par les deux hommes d'état du Tintamare .
- La conquête d'une cuisinière : Seul contre trois belles mères. Le Tombeur des crânes .
- Le saucisson à pattes
.

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Adelayde
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MessageSujet: Le corps de Prado   Sam 3 Mai 2014 - 22:29

L’exécution de Prado
[…] - Le corps refusé à la Faculté de médecine. - Le droit de la Faculté. –L'avis du Dr Dujardin-Beaumetz. - Nouvelles démarches de la Faculté. - Refus motivé de la préfecture de police.
[…]
- Quelles sont vos dernières volontés ? demande l'abbé Faure. Nous les exécuterons.
- Je désire, répond Prado, que mon corps soit enterré sur-le-champ, sans être livré aux médecins. Je recommande ma prière à M. l'abbé Faure et à M. Goron.
- Votre vœu sera exaucé ! lui répond l'aumônier.
[…]
Le corps est placé dans le panier, puis dans le fourgon, qui se rend au cimetière d'Ivry.

Au moment où on le place dans un cercueil pour l'inhumer, M.M. les docteurs Delahousse et Poirier se présentent et réclament le corps au nom de la Faculté de médecine. M. l'abbé Faure leur fait connaître la dernière volonté du supplicié, mais les médecins insistent.
M. Goron, chef de la Sûreté, intervient alors et appuie les paroles de l'aumônier.
M. le docteur Poirier répond alors :
«  Si c'est un désir de Prado, nous sommes tout prêts à y accéder ; mais nous refuserions absolument de nous soumettre à sa volonté formelle. »
[…]
À défaut de M. Brouardel, doyen de la Faculté de médecine, que nous n'avons pu rencontrer, nous avons demandé à M. Dujardin-Beaumetz de vouloir bien nous fixer sur l'incident relaté plus haut et qui s'est produit au cimetière, entre M. l'abbé Faure et un professeur de la Faculté de médecine. Voici la réponse que notre éminent interlocuteur nous a faite :
« - Toutes les fois que le corps d'un supplicié n'est pas réclamé par la famille, la Faculté de médecine a le droit de s'en emparer pour les expériences anatomiques.
» Or, le corps de Prado n'ayant pas été réclamé par un membre de sa famille, ni même par un ami, - M. l'abbé Faure ne pouvant être considéré à ce titre - il était de toute évidence que la Faculté allait revendiquer le droit qu'aucune loi ne lui accorde mais qu'un usage immémorial lui concède.
» La situation du supplicié est identiquement celle du malade dans un hôpital. Le malade venant à mourir, les médecins s'emparent de son corps et le soumettent aux expériences anatomiques, sauf en présence d'une opposition émanant de la famille ou des amis.
» Il est à remarquer, en ce qui concerne les autopsies pratiquées dans les hôpitaux, qu'elles tendent à diminuer. En effet, les médecins ne procèdent plus guère à cette opération chirurgicale que devant un cas de maladie rare, exceptionnel.
» II arrive fréquemment qu'un malade, avant de mourir, manifeste le désir, supplie même le médecin d'épargner à son corps le passage à l'amphithéâtre.
» Hé bien, je dois déclarer que l'on ne tient généralement aucun compte de ce vœu, à moins, je le répète, qu'un membre de la famille ne formule une opposition. Et même il s'est produit des cas où l'opposition de la famille n'était pas prise en considération. Cela arrive à la suite d'une mort inexpliquée, inattendue. Les médecins ne peuvent connaître la vérité qu'en procédant à une autopsie.
» Mais alors l'opération chirurgicale est faite, non pas par les soins des médecins de l'hôpital où est décédé le malade, mais par l'entremise des médecins-légistes. Ces cas sont heureusement fort rares. Je reviens au condamné à mort.
» Du jour où un accusé est condamné à la peine capitale, il n'appartient ni à lui ni à sa famille, mais au parquet. Du jour où le chef de l'État a repoussé sa grâce, le condamné appartient au directeur de sa prison. À la levée de l'écrou, le condamné appartient à l'exécuteur des hautes-oeuvres et, lorsque celui-ci a accompli sa terrible besogne, le corps du supplicié devient la propriété indiscutable de l'Académie de médecine. Voilà l'usage qui a presque force de loi.
» Cependant, dans un but humanitaire sur lequel il est inutile d'insister, lorsque la famille du supplicié réclame le corps de celui-ci, on le lui livre; mais ce n'est qu'une faveur, et rien qu'une faveur. Or, dans le cas de Prado, comme sa famille n'a adressé à l'Académie de médecine aucune réclamation, la Faculté pouvait, de par la loi, s'emparer du corps du supplicié pour se livrer à des travaux anatomiques.
» Si la Faculté n'a pas usé de son droit, c'est qu'il lui a été particulièrement agréable de prouver en cette circonstance à M. l'abbé Faure en quelle estime elle tient le caractère élevé et le haut sentiment de celui qui a assisté Prado à ses derniers moments. »

M.M. les docteurs Poirier et Delahousse se sont rendus, à dix heures du matin, à la Préfecture de police, pour demander que le corps de Prado fut livré à la Faculté de médecine.
M. Bezançon, chef de la deuxième division, leur ayant répondu que cela était impossible, les deux médecins ont demandé audience au préfet de police.
M. Lozé leur ayant déclaré que le chef de la deuxième division était seul compétent en cette affaire, M.M. Poirier et Delahousse sont retournés le voir, et ont insisté pour que leur demande fût favorablement accueillie.
- Ce serait la première fois qu'un corps de supplicié aurait été refusé à la Faculté de médecine s'écria M. Poirier.
- Eh bien, si c'est la première fois, ce ne sera probablement pas la dernière, leur répondit M. Bezançon. Il est d'usage, sans doute, d'accorder à la Faculté de médecine les corps des suppliciés qui n'ont pas été réclamés par les familles ; mais il a été toutefois bien entendu que, après l'autopsie et les diverses expériences faites sur ces cadavres, tous les débris humains seraient soigneusement réunis et inhumés.
Or, un scandale s'est produit au moment de l'exécution de Pranzini ; des parties du corps du supplicié ont été enlevées du laboratoire de la Faculté, et c'est pour éviter que pareil fait ne se reproduise que nous refusons aujourd'hui de vous livrer le corps de Prado.
J. Margat

Le Gaulois, n° 2 314 du 29 décembre 1888

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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Mer 28 Mai 2014 - 20:53

France culture, émission du 14 février 2013 Médecine et guillotine : un siècle de débats et de doute

http://www.franceculture.fr/emission-la-marche-des-sciences-medecine-et-guillotine-un-siecle-de-debats-et-de-doute-2013-02-14

 Very Happy 

Si l'histoire de la guillotine a été largement relatée et scrutée, celle des débats qui ont émergés à la suite de cette invention et de son utilisation et qui ont divisés le monde médical le fut beaucoup moins. Mais grâce au travail de recherches minutieux mené par l'historienne Anne Carol, professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille 1 et membre de l’Institut Universitaire de France, cette histoire sensible et moderne est désormais relatée dans son livre Psychologie de la veuve. Une histoire médicale de la guillotine paru chez Champ Vallon.

On y découvre les interrogations de médecins sur la douleur, sur la sensation et la conscience qui perdurent ou pas dans les têtes coupées, sur le devenir des dépouilles des guillotinés…., et par ricochet sur le statut et les droits du criminel. Et au-delà des débats vifs qui ont pris forme de la fin du XVIIIe siècle jusqu'au XXe siècle, ce sont des expérimentations hallucinantes qui ont été menées par ce corps médical afin de mieux percer le secret de l'échafaud et de la vie !
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Mer 28 Mai 2014 - 21:44

Anne Carol était venue nous présenter son livre sur le forum, livre très intéressant d'ailleurs (surtout sur un sujet aussi difficile).

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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   

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Le corps des guillotinés
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