La Veuve

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 Le corps des guillotinés

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Adelayde
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MessageSujet: Le corps des guillotinés   Mar 31 Aoû 2010 - 15:56

http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:-uMmFPr-v1sJ:missiontice.ac-besancon.fr/hg/spip/IMG/doc_A_Carol_corps_guillotines.doc+inhumation+guillotin%C3%A9s&cd=13&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

Un intéressant compte rendu de la conférence d'Anne CAROL sur le thème du corps des guillotinés.


« Le corps des guillotinés »
par Anne CAROL, Professeur d’Histoire contemporaine à l’Université d’Aix-en-Provence
Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois 8-11 octobre 2009

Le 30 avril 1884 est guillotiné Michel CAMPI devant la prison de la Roquette à Paris. Le procès-verbal du commissaire général de la Sûreté rapporte le déroulement de l’exécution, comme c’est la règle. Il fait état de la demande du condamné, lors de la toilette, que le Président de la République qui lui a refusé la grâce refuse maintenant l’autopsie de son corps. L’exécution a lieu à 4 heures 49. A 5 heures 20, le fourgon arrive au cimetière d’Ivry/Seine. A 6 heures 09, le corps arrive à la faculté de médecine où des expériences médicales sont pratiquées, notamment sur la tête. Le cœur est conservé dans de l’alcool, tandis que le squelette est confié au laboratoire d’anthropologie. Le chef de la sûreté générale écrit dans ses mémoires (1897) qu’un livre aurait été relié avec la peau de CAMPI.
Cette anecdote pose de nombreuses questions aux historiens : quel est le statut du corps des guillotinés ? Quel est leur statut moral ? Quels sont les enjeux de leur appropriation ? Pour quels usages ? Le corps du supplicié est un sujet trop vaste pour être abordé dans une communication d’une heure : Anne CAROL préfère donc ne pas aborder le statut du corps vivant jusqu’à son exécution ainsi que le vide juridique lorsque la levée d’écrou est réalisée jusqu’à la remise au bourreau : le corps du supplicié fait alors converger vers lui les regards d’autant plus que les exécutions sont publiques jusqu’en 1939. On en tire des conclusions sur sa force de caractère, son éventuel repentir, le tout étant répercuté par voie de presse. Anne CAROL ne veut pas non plus évoquer le rapport au bourreau, avec sa culture technique transmise de génération en génération pour exécuter efficacement. Son propos se concentre sur le moment situé après l’exécution : que devient alors le corps ? Reste-t-il à l’écart ou bien réintègre-t-il la communauté des vivants ?
La conférencière évoque d’abord la rupture inaugurée par la Révolution dans le statut du corps des suppliciés. Voulant rompre en effet avec l’Ancien Régime, perçu comme le temps révolu de la barbarie, on met fin aux peines qui se prolongent après la mort (cf. l’exécution du régicide Damien). Dès 1790, GUILLOTIN pose le principe de la restitution du corps à la famille si elle le demande, alors que le corps était jusqu’alors soustrait aux rites funéraires : sous l’Ancien Régime, le corps des suppliciés était en effet détruit par le feu, jeté à la voirie ou bien encore utilisé pour des dissections publiques, rajoutant à l’infamie du supplice. Les restes étaient inhumés à la nuit par des confréries de pénitents, dans un espace réservé à part. L’article de loi que GUILLOTIN fait adopter met ainsi fin à un régime d’exception et permet à ce corps après supplice de retourner à l’anonymat. En 1810, ces dispositions sont rappelées dans le Code pénal, mais qui précise que l’inhumation doit se faire sans aucun appareil (c’est-à-dire sans publicité, notamment pour les condamnés politiques…).
Sitôt le couperet tombé, le corps reste sous la juridiction de l’exécuteur. Selon une tradition remontant à l’Ancien Régime, la dépouille appartient en effet au bourreau. Celui-ci fait basculer le corps dans un panier d’osier (de manière plus ou moins réussie) tandis que l’aide qui dispose de la tête la jette plus ou moins brutalement dans le panier. Le cercueil est acheminé au cimetière sous surveillance policière. Il semblerait que jusqu’au XXe siècle, ces corps aient été victimes d’un certain ostracisme : ils rejoignaient d’autres restes de la morgue et des hôpitaux dans certains cimetières et dans des lieux à part. A Paris, l’inhumation se fait au cimetière de Clamart (Ve arrondissement) jusqu’en 1874 puis à Ivry. Dans les cimetières urbains de province, un carré est réservé aussi, souvent près d’un mur. Ces dispositions prolongent des usages anciens sans cadres juridiques clairs (le décret de 1804 sur les cimetières ne prévoit ainsi rien de particulier). Cette inhumation n’a pas de valeur infâmante dans le cimetière moderne de l’après Révolution, en tout cas jusqu’à la fin du XIXe siècle où la fosse commune devient la marque de la pauvreté.
Que se passe-t-il toutefois si une famille ne demande pas la restitution du corps, ce qui était fréquent ? Le corps devient alors objet de convoitise pour les médecins. Dès le XVIIIe siècle, l’autorisation est donnée à la faculté de médecine d’autopsier les condamnés. Cette pratique se prolonge tout au long du XIXe siècle. Mais la demande étant nécessairement officielle, il faut exhumer le corps. En réalité, on procède à des simulacres d’inhumation : prière, descente en fosse et, après quelques pelletés de terre symboliques, le corps est récupéré. C’est pourquoi la présence d’un officier est toujours requise car on se trouve alors dans un cas d’exhumation dérogatoire. Mais pourquoi cette convoitise du corps des suppliciés par les médecins ?
Dès le XVIIIe siècle, la médecine se concentre sur l’observation du corps (du malade, par la méthode clinique ; dans l’amphithéâtre, par la méthode anatomique). Comme les étudiants doivent être formés à cette méthode anatomico-clinique, la médecine a besoin de corps venus des hôpitaux et des suppliciés. En outre, le besoin de supports visuels génère la constitution de collections d’anatomie normale et pathologique faisant entrer des corps (notamment de suppliciés) dans les musées des facultés de médecine. C’est ainsi que le squelette de CADOUDAL fut utilisé à des fins pédagogiques pendant la Révolution et l’Empire jusqu’à son changement de statut sous la Restauration où il est retiré des collections étant considéré comme un martyr…
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, on assiste à un changement dans la physiologie expérimentale : on commence à observer le corps sain pour comprendre ses dérèglements. Dans cette perspective, le corps des guillotinés suscite l’intérêt des médecins car il réunit les conditions de la vivisection du fait de la rapidité du supplice. Or, son instantanéité était difficile à concevoir car on envisageait alors la mort comme un processus. Tout au long du XIXe siècle, la question de savoir s’il existe encore un peu de vie dans le corps du guillotiné après son exécution passionne l’opinion. On procède à de nombreuses expériences jusqu’au début du XXe siècle. Par ailleurs, la guillotine fournit aux médecins des corps jeunes, souvent de bonne qualité physiologique. C’est pourquoi ces corps sont très convoités, dans les années 1880 particulièrement. On procède à des tentatives de revivifier les têtes des condamnés par transfusion de sang (comme avec celle de CAMPI). Les médecins déplorent d’ailleurs le simulacre d’inhumation qui empêche de disposer encore plus vite des corps, au cas où encore un peu de vie s’y attarderait. On s’essaie aux expérimentations dans le fourgon qui emmène l’exécuté au cimetière. Par ailleurs alors que se développe l’anthropologie criminelle (par exemple LAMBROSO), le corps du criminel aiguise particulièrement l’intérêt. On recherche les traces de folie dans le corps des guillotinés, tandis que l’on débat de la responsabilité du criminel. En 1889, on demande que le corps de tous les criminels soit confié à des médecins. On constitue des collections de crânes de criminels, de moulages de visages et de mains d’assassins.
Pour toutes ces raisons, les médecins réclament ces corps, d’autant plus que les exécutions se raréfient (70 hommes exécutés par an en France en moyenne entre 1826 et 1871, mais seulement 6 par an à la veille de la Première Guerre mondiale). En outre, une nouvelle question émerge : le condamné a-t-il des droits sur son propre corps ? Elle est d’abord posée par les condamnés eux-mêmes dès la fin du XIXe siècle, qui vont conquérir rapidement leurs droits : CAMPI est le premier à la poser. Le premier à les obtenir est PRADO, quatre ans plus tard. D’autres suivent son exemple. Les dernières volontés sont exprimées à l’oral, puis bientôt à l’écrit.
Ces demandes des condamnés sont maintenant prises en compte par les autorités pour plusieurs raisons. D’abord, on assiste à une plus grande répugnance pour les pratiques de dissection et d’autopsie, répugnance qui est à replacer dans l’évolution des pratiques funéraires au XIXe siècle. On passe des fosses d’Ancien Régime à la sépulture individuelle avec rituels du souvenir. On formule le souhait de reposer en paix dans un lieu identifié et stable : les suppliciés ne font pas exception. Par ailleurs, les expériences de revivification rapportées par la presse effraient aussi les condamnés. En outre, la loi de 1887 reconnaissant le droit de faire don de son corps à la science (et a contrario de le refuser), l’administration se montre plus encline à écouter les demandes des condamnés. Enfin, le scandale qui éclata en 1887 à la suite de l’exécution de PRONZINI contribua à faire changer les attitudes. La presse, qui rapporta sa dissection, affirma qu’on aurait fait de la peau de PRONZINI un porte-carte offert à un fonctionnaire de police comme un trophée.
On assista ainsi, à la fin du XIXe siècle, à un changement du statut du corps du guillotiné dans l’opinion entre deux perceptions morales : il s’agit d’un corps criminel à punir à l’infini d’une part, la pulsion vindicative étant intégrée par les médecins eux-mêmes ; mais il s’agit en même temps d’un corps perçu à l’instar de celui du pauvre, soumis aux mêmes rejets et aux mêmes tourments, puisque tous deux aboutissaient sur les mêmes tables de dissection et dans le même carré des cimetières. Les sensibilités funéraires se modifiant, les suppliciés vont ainsi bénéficier de ce mouvement. Un effort est réalisé pour ritualiser certains gestes minimaux, et refuser les gestes brutaux. Enfin, sur le plan philosophique, on estime qu’exécuté, le condamné a payé sa dette : on ne veut pas revenir au supplice prolongé de l’Ancien Régime.
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Mer 1 Sep 2010 - 13:35

Très intéressant. Merci Adelayde.

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MessageSujet: Histoire des expérimentations médicales   Sam 29 Oct 2011 - 16:01

Sur un autre sujet : http://guillotine.cultureforum.net/t937p165-la-veuve-en-algerie : Michel-j et Carnifex ont évoqué le cas des expérimentations médicales qui pouvaient être faites sur le corps des suppliciés, il se trouve qu'il existe un livre qui traite, notamment, des expérimentations qui ont pu avoir lieu sur les corps des condamnés :

« Les corps vils, Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles » de Grégoire Chamayou.

Le sujet semblait intéressant.

Une critique de ce livre a été faite ici : http://www.raison-publique.fr/article370.html

Gargantua nous avait enseigné que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Grégoire Chamayou complète l’adage en montrant comment la science (médicale) a aussi ruiné les corps. Dans son dernier livre, Les Corps vils, il examine un pan de l’histoire jusque là méconnu : l’histoire des sujets de l’expérience, « corps vils » au contact desquels la médecine a pu se transformer, passant du statut d’art empirique à celui de science expérimentale.

L’enquête prend pour point de départ l’inoculation de la variole par Lady Montagu en 1720, et se clôt avec l’avènement de la notion de consentement et les prémisses de la contractualisation de l’expérimentation à partir des propositions de Bongrand en 1905.

La méthode est directement inspirée de celle de Foucault dans La Naissance de la Clinique ou encore Surveiller et punir, et s’appuie sur différents types de discours, philosophique, médical, ou encore politique. L’auteur cherche à exhumer les « documents de barbarie », témoins et face cachée, selon lui, de toute entreprise scientifique. Cette paternité foucaldienne se double d’une ligne d’analyse marxiste, qui s’appuie sur la « question centrale de la distribution sociale des risques », interrogeant les conditions sociales de production de la science médicale.

Le dilemme est le suivant : pour progresser, la médecine a besoin de corps, d’une chair à expérimentation ; mais cette utilisation des corps n’est pas sans poser de problèmes éthiques, et requiert des justifications idéologiques. Historiquement, soutient l’auteur, la réponse à ce dilemme a été la formulation de la question : « Sur qui expérimenter ? », avant celle, plus abstraite et fondamentale, du droit à expérimenter sur les corps. La thèse de l’auteur est que

la solution historiquement dominante au problème classique de l’experimentum pericolosum tel que posé par Hippocrate, fut de faire peser les dangers de l’expérimentation sur certaines catégories de sujets à l’exclusion des autres, ce traitement différentiel se justifiant de façon plus ou moins assumée par la thèse de leur moindre valeur, et par le fait de leur infériorisation et de leur exclusion (p. 14).

Le point fondamental est le processus de l’avilissement des corps – brutalisation des corps par la science, mais encore avilissement idéologique de ces corps au travers des discours de justification de l’expérimentation.

Si la thématique traditionnelle des rapports entre science et morale et plus précisément les modes de justification éthique de l’expérience scientifique fournit la toile de fond des Corps vils, les interrogations de l’ouvrage sont aussi de nature épistémologique (analyse des modifications historiques du concept d’expérience), et « technopolitiques » (explication des mécanismes politiques sous-jacents aux processus d’expérimentation).

L’ouvrage entrelace deux trames : une première, qui occupe les 5 premiers chapitres et le chapitre final, celle des « techniques d’acquisition des corps », c’est-à-dire les mécanismes par lesquels la science obtient les corps qui feront l’objet d’une expérience ; une deuxième, plus présente dans les chapitres 6 à 10, qui constitue une « histoire épistémologique des dispositifs expérimentaux » (p. 15).

1. Acquisition des corps

Comment la science médicale se procure-t-elle des corps ? Sur quels corps met-elle la main ? Et comment les transforme-t-elle ?

La locution latine fiat expermintum in corpore vili(« qu’on fasse l’expérience sur un corps vil ») dessine les frontières du territoire d’acquisition possible des sujets d’expérience : droit d’expérimenter il y a, mais à condition de dresser une catégorie différentielle des corps. On a là un principe ambigu, qui peut être envisagé tantôt comme une restriction au droit d’expérimenter sur des corps, et comme la marque d’une gêne morale à y procéder, tantôt comme un blanc-seing pour l’expérimentation, une fois définie la catégorie desdits corps. Pour l’auteur, ce principe a guidé l’expérimentation médicale, et c’est autour de lui que se cristallisent trois arguments :

1) les corps vils sont vis-à-vis de l’expérimentateur et de la société dans un rapport de domination et d’exploitation. Bagnards, forçats, prostituées, esclaves ou miséreux, autant de proies faciles pour une médecine qui progresse en s’appuyant sur l’exclusion et l’infériorité sociale de certains individus.

2) à ce peu de valeur sociale « objective » s’ajoute un procédé d’avilissement des corps, caractérisé comme « dégradation matérielle et symbolique » de ces derniers. Ce processus, pour emprunter le vocabulaire du droit pénal, comprend un élément matériel : la dégradation effective des corps, et un élément intentionnel : l’intention réelle des médecins d’avilir ces mêmes corps.

3) en retour le concept d’avilissement est employé en un sens polémique par l’auteur pour dénoncer les discours auto-justificateurs permettant à l’institution médicale de s’exempter de tout blâme moral concernant ses pratiques.

Regardons donc de plus près les trois grandes catégories de corps vils tels qu’elles se dégagent de l’analyse : corps vils par technique d’acquisition péno-carcérale (condamnés), corps vils par technique d’acquisition sociale (pauvres), corps vils par technique d’acquisition scientifico-raciale (les esclaves ou les indigènes de la colonisation).

L’appropriation médicale des corps des condamnés pour l’expérimentation est celle qui fait l’objet de l’examen le développé dans l’ouvrage – l’auteur lui consacre l’intégralité des deux premiers chapitres. Les condamnés ont en effet fourni à la médecine un stock sans pareil de corps. Très tôt, les corps des suppliciés sont récupérés par les médecins (de façon plus ou moins irrégulière, jusqu’à l’établissement au XVIIIesiècle du monopole légal de la Faculté de Médecine sur les cadavres des condamnés), bien que la dissection des ces corps fût initialement marquée d’un sceau d’infamie. Expériences sur les morts, mais aussi et surtout sur les vivants : en témoignent les expérimentations sur la digestion menées par Claude Bernard lors du dernier repas des condamnés, pour analyser la glycogénie du foie.

L’expérimentation sur les condamnés fait l’objet de quatre types de justification.

Une justification appuyée sur le statut moral du condamné, d’abord : la pratique douteuse de l’expérience se trouve validée par l’ignominie attachée au criminel. Ainsi, à l’inhumanité de l’expérience répondra celle du criminel.

Justification fonctionnelle, ensuite : l’expérience apparaît comme la condition possible du rachat du condamné. L’expérience devient alors le terme d’un opération de conversion : conversion morale du condamné, conversion de la peine en expérience. C’est ce que montre l’anecdote de l’archer de Meudon dans laquelle le condamné se trouve rédimé par l’offrande de son corps à la science, rappelant par là la pratique de l’ordalie médiévale.

Cet argument s’articule directement aux justifications utilitaristes de la peine, comme chez Maupertuis, pour qui « un homme n’est rien, comparé à l’espace humaine ; un criminel est encore moins que rien ». Si le condamné est destiné à périr de sa peine, autant maximiser l’utilité de la peine au profit de la communauté en risquant sa vie pour asseoir le progrès médical. Cette justification suppose une conception holiste de la société, qui autorise le sacrifice de quelques uns au nom du salut de la société dans son entier.

La dernière justification repose sur le statut politique du condamné à mort, à partir des analyses fichtéennes : le condamné à mort est déjà mort d’une mort civile, et dépouillé de sa personnalité juridique.

Dans cette première forme de « technique d’acquisition » rentre en jeu une triade d’acteurs : le souverain, le médecin et le condamné. Le premier délègue au deuxième son autorité concernant le droit de vie et de mort, le deuxième se voit investi d’un pouvoir pénal qui l’allie au premier, tandis que le troisième sert de doublure au corps du souverain, puis à la population dans son entier. Ce modèle triadique est caractérisé par l’auteur comme celui du « fait du prince ».

Le deuxième mode d’acquisition des corps traduit une polarisation sociale croissante de la problématique de l’expérimentation sur l’homme. Ce sont non plus seulement les condamnés, mais plus généralement les indigents, les enfants, les infirmes et les prostituées qui vont faire la cible de l’appétit des médecins. L’élément central d’un point de vue historique, décrit dans le quatrième chapitre, est la transformation de l’hôpital (dont la vocation première était l’assistance publique) en institution médicale : c’est là que les apprentis médecins trouveront les corps grâce auxquels perfectionner leur art.

Encore une fois, du point de vue des justifications on retrouve le schéma utilitaro-politique (le droit de risquer la vie des sujets s’appuie sur un calcul des risques dont Bentham fut un des plus fameux représentants), qui s’adosse à une conception statutaire du pauvre comme dépossédé à l’extrême puisqu’il ne s’appartient même plus.

Le modèle n’est plus celui du « fait du prince », mais celui de la dette sociale. Grégoire Chamayou réinvestit le concept foucaldien de « contrat d’assistance » entre la société et le pauvre par lequel s’opère l’appropriation corporelle du pauvre par la médecine, pauvre dont le corps devient « un bien public exploitable et appropriable » (p. 163). La clinique figure alors comme « dispositif de contrainte par corps pour des débiteurs insolvables » (p. 178).

C’est une médecine de classe qui se dessine ici, puisque la connaissance acquise aux dépens des pauvres bénéficiera d’abord aux plus riches. Ce modèle contractuel traduit une certaine émancipation vis-à-vis de l’autorité politique, sans que pour autant la volonté des patients rentre en jeu : semi-contrat, ou plutôt simulacre de contrat, qui tient davantage de la justification ad hocque de la prise en compte des volontés individuelles.

La troisième technique d’acquisition correspond à un modèle que l’on peut caractériser de politico-racial et a pour cadre « l’expérimentalisation coloniale » (p. 341 sq).

Elle se caractérise d’abord par l’extériorité sociale des sujets de l’expérimentation (esclaves, indigènes dans les camps d’internement coloniaux), la distance géographique permettant d’assurer un secret relatif à ces pratiques. À cela s’ajoute une extériorité médicale : les sujets de l’expérimentation ne sont pas concernés par les visées thérapeutiques de la médecine. Qu’on cherche à tester le sang des noirs pour le différencier de celui des blancs, qu’on mène des expériences anthropographiques sur les indigènes, qu’on cherche à constituer une « médecine coloniale » au seul bénéfice des européens, dans tous ces cas le sujet de l’expérience est utilisé contre son intérêt, sans bénéfice possible, ce qui constitue une nouveauté par rapport au deux modèles précédents.

Insérée dans une visée directement politique, assise sur l’expansionnisme impérialiste, cette troisième technique d’acquisition nous donne à voir les sujets de l’expérience dans leur plus grand dénuement vis-à-vis d’un pouvoir médical étroitement associé au pouvoir colonial. Clore l’ouvrage sur leur cas est doublement stratégique de la part de l’auteur : c’est porter à son paroxysme le scandale moral des expérimentations médicales, à travers un processus de dramatisation progressive ; c’est aussi inscrire l’ouvrage dans la noire postérité des atrocités de la médecine au XXe siècle.

L’auteur montre de façon très intéressante comment la production de ces modèles conduit toujours à une sorte de tension. En effet, la justification des expériences médicales passe par la constitution de discours visant à différencier les sujets d’un point de vue éthique. Mais en retour, ces mêmes expériences supposent une continuité biologique des corps, fondamentale pour la méthode analogique en médecine : la possibilité de transposer les expériences des corps vils aux corps nobles suppose qu’ils ont quelque chose en commun. C’est là qu’intervient l’argument de l’auteur : la différence entre les corps est en fait une pure construction, les corps ne sont vils que parce qu’avilis par la médecine.

2. Ethique et expérimentation

Les techniques d’acquisition des corps constituent la première trame de l’ouvrage. Mais il faut les analyser à la lumière de la seconde : la modification du concept d’expérience médicale. Cette deuxième trame noue épistémologie et éthique, en liant la modification du concept d’expérience à la tension entre deux exigences de la médecine : celle d’un accroissement des connaissances, et celle, éthique, du respect des corps. Chamayou s’attache à montrer que la seconde a souvent été sacrifiée à la première, et que les principes éthiques de la médecine ne se sont dégagés que péniblement, et de façon empirique, au cours de l’histoire de l’expérimentation.

Dans le processus historique de transformation de l’art médical en science médical, il faut retenir quatre jalons.

L’introduction du procédé de l’inoculation et la massification de l’expérience. L’exemple des condamnés montre bien que l’expérimentation n’est à ses débuts possible que de façon sporadique, et comment le médecin est tributaire de l’occasion. L’expérience de l’inoculation de la variole au XVIIesiècle marque un renversement notable : le médecin ne se contente plus de saisir les opportunités mais intervient activement, tandis que son champ d’expérimentation se trouve considérablement élargi. À la conversion au cas par cas du châtiment en expérience succède un mode d’expérimentation dont la taille et les objectifs politiques sont sans précédent, rendant possible l’avènement d’une « arithmétique médicale » (p. 113). Les corps vils qui n’étaient alors que la doublure du prince peuvent devenir la doublure d’une population entière, dessinant une problématique globale de gestion des populations. L’enjeu éthique de l’expérience se focalise alors sur la notion de droit au risque. En retour, l’expérimentation de masse donne jour à des réflexions, comme celle de Marcus Herz, sur la nécessité de rationaliser les expériences par opposition au mode « sauvage » de l’expérimentation.

La naissance de la clinique et la systématisation de la prudence. L’hôpital et ses patients fournissent des conditions inédites à l’éducation des jeunes médecins, éducation qui s’appuie sur une pratique et une observation régulières. La clinique constitue ainsi une rupture avec les « anciens modes d’expérimentation incontrôlés pratiqués par les médecins dans les anciens hôpitaux » (p. 186). Voilà qui permet l’avènement de la figure morale du médecin d’hôpital. Expérience méthodique, raisonnable, appuyée sur le principe de l’analogie, la classification des maladies, inscription dans la continuité du soin, autant d’éléments qui semblent garantir les progrès éthiques et scientifiques de la thérapeutique, en dépit du soupçon persistant de l’utilisation des malades de l’hôpital comme simple chair à expérimentation. C’est dans ce cadre que naissent les premières réflexions systématiques sur un droit à l’essai et les prémisses de la déontologie médicale moderne, dont la prudence constitue la qualité centrale. Codification méthodologique et encadrement officiel de l’expérience en seront les deux piliers.

La constitution de la médecine expérimentale comme crise éthique de la médecine. La conversion de la médecine en science expérimentale, au milieu du XIXesiècle marque un tournant majeur. Expérimentale, c’est-à-dire méthodique, procédurale et codifiée, la médecine vise d’abord les effets physiologiques. Pour s’affirmer comme telle, elle doit combattre les médecines concurrentes, à coup de tests en aveugle et de placebos. La médecine expérimentale tente de concilier deux traditions, celle de l’essai thérapeutique, et celle de l’expérimentation des sciences naturelles, en fondant le premier sur la seconde.

Ce jalon de l’histoire de la médecine est majeur car il conduit à redéfinir les problèmes de l’éthique médicale. Mais le rêve d’une genèse naturelle de l’éthique à partir de la rigueur de la méthode scientifique est vite brisé, et laisse place aux problèmes spécifiques posés par l’expérimentation pathologique. Celle-ci en effet rentre en contradiction avec le devoir premier du médecin de guérir son patient, de ne pas lui nuire – ce dont les médecins qui inoculaient la syphilis à des enfants pouvaient difficilement arguer. Enfin, loin de réguler et de réduire le champ de l’expérimentation sur l’homme, l’expérimentalisation de la médecine a rendu plus que jamais nécessaires les expériences sur l’homme : le médecin reproduit des phénomènes fortuits pour les convertir en expériences actives contrôlables de bout en bout, sans porter de regard critique sur ses propres pratiques.

L’avènement du consentement en médecine.Un trait persistant de l’histoire que restitue Chamayou est l’absence de la notion de consentement chez les sujets de l’expérience. Or, cette notion juridique centrale du droit moderne est un outil fondamental pour garantir la validité des conventions. Cette absence s’explique par de nombreux facteurs : le peu de poids de l’individu face à la société, l’ignorance des sujets de l’expérimentation et leur situation de dépendance sociale, le paternalisme médical mettant en avant l’ « intérêt objectif » des patients aux dépens de leur capacité de choix. Le consentement permet la protection tant du sujet expérimental que du médecin ; pourtant, selon l’auteur, son oblitération été délibérée de la part du pouvoir médical, car le respect de la volonté du patient aurait restreint considérablement le stock des corps disponibles. Avec les propositions du docteur Bongrand, à l’aube du XXesiècle, se dessine une possible contractualisation réelle de l’expérience, condition de l’avènement d’une nouvelle ère de l’expérimentation, et c’est sur ce point que se clôt chronologiquement l’ouvrage.

Le livre de Chamayou est à la fois riche, exigeant et passionnant, tant par les analyses philosophiques qu’il mobilise que les épisodes historiques qu’il restitue ; le lecteur pourra cependant émettre quelques réserves à son encontre.

La première tient à la méthode utilisée par l’auteur : outre certains tics de langage foucaldiens assez irritants, on peut être dérouté par la posture de l’auteur. Si Les Corps vilss’attache d’abord à décrire des pratiques, l’ouvrage est néanmoins animé d’une forte visée polémique, dirigée à la fois contre l’histoire des sciences française, qui d’après lui a conduit à oblitérer les conditions sociales de production de la science (sa dimension « pratique », au sens marxiste du terme [p. 385]), et contre un certain rapport éthique à l’expérimentation défini par un concept abstrait du sujet moral « invisibilisant les rapports sociaux » (ibid.). Or, si l’auteur refuse d’opérer une critique à partir de valeurs transcendantes ou de principes abstraits, c’est parce qu’il soupçonne tout principe éthique de dissimuler des rapports sociaux de domination. On voit mal pourtant comment la critique proprement éthique de l’expérimentation pourrait se mener seulement à partir des rapports sociaux qu’elle trahit. En somme, sa méfiance vis-à-vis des principes conduit l’auteur à rendre problématique toute fondation éthique principielle de l’expérimentation : critique des pratiques pour leur absence de principes, critiques des principes pour la dissimulation des pratiques qu’elle opère. C’est notamment au nom de cet argument que Chamayou fait de la neutralité scientifique une construction hypocrite ou aveugle, traduisant l’aveuglement des médecins sur leurs propres pratiques. C’est ce qui rend à nos yeux la visée polémique de l’ouvrage inaboutie.

La deuxième critique concerne l’élément intentionnel des crimes de la médecine : Chamayou se propose de révéler la face cachée de l’histoire, mais on doit se demander quelle portée donner à celle-ci. La critique porte-t-elle sur des usages abusifs de l’expérimentation ou sur l’expérimentation en tant que telle ? La médecine s’est-elle seulement appuyée sur la domination sociale existante ou l’a-t-elle consciemment aménagée ? L’auteur penche sans doute pour la deuxième hypothèse. S’il rappelle que l’attitude des médecins n’a pas été univoque, et évoque la figure d’un Chomel, d’un Herz ou d’un Delpech, le lecteur reste sous l’impression d’une sévérité globale et d’une sorte de tribunal de l’histoire dont certains héros ne ressortent pas indemmes.

Ainsi on apprend que Pasteur a pu expérimenter son vaccin contre la rage sur des condamnés à mort brésiliens, ou encore que Koch menait des expérimentations sur la maladie du sommeil en administrant de l’arsenic à des indigènes africains. Pour appuyer le propos, il aurait été bienvenu d’introduire une approche chiffrée, sans quoi le choix des textes paraît biaisé ou incomplet.

Quant au lien entre expérience et avilissement des corps, l’auteur semble passer insensiblement de l’argument selon lequel il y a eu un lien historique indéniable entre expérience et avilissement de certains corps à celui d’un lien analytique entre expérience et avilissement. De ce point de vue, les exemples de l’autoexpérimentation ou de la médecine militaire paraissent analysés de façon univoque : pourquoi poser que le médecin avilit son propre corps en l’examinant ? Ces exemples sembleraient plutôt conduire à nuancer la thèse de l’avilissement par l’expérience. Parfois l’auteur donne l’impression de céder à une pétition de principe : les corps sont avilis par l’expérience, parce que l’expérience avilit les corps.

Enfin on regrettera que la notion de consentement n’ait pas fait l’objet d’un examen plus poussé, notamment en ce qui concerne ses implications normatives pour la médecine. Cette notion est aujourd’hui considérée comme un pivot de l’éthique médicale, comme en témoigne son inscription juridique avec la loi Huriet Sérusclat de 1988 (affirmant que le consentement libre et éclairé est une protection juridique pour les personnes). On ne sait pas à l’issue de l’ouvrage si cette notion pourrait servir de fondement authentique à une expérience médicale éthique, car elle paraît grevée d’un soupçon : celle de servir de masque nouveau à l’exploitation sociale dont la médecine serait par essence complice.


Critique de Raphaelle THERY
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MessageSujet: Re: Le corps des guillotinés   Sam 29 Oct 2011 - 17:19

Une excellente analyse des problèmes d'éthique que pose l'expérimentation scientifique sur les êtres humains !
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MessageSujet: Le corps de Prado   Sam 3 Mai 2014 - 22:29

L’exécution de Prado
[…] - Le corps refusé à la Faculté de médecine. - Le droit de la Faculté. –L'avis du Dr Dujardin-Beaumetz. - Nouvelles démarches de la Faculté. - Refus motivé de la préfecture de police.
[…]
- Quelles sont vos dernières volontés ? demande l'abbé Faure. Nous les exécuterons.
- Je désire, répond Prado, que mon corps soit enterré sur-le-champ, sans être livré aux médecins. Je recommande ma prière à M. l'abbé Faure et à M. Goron.
- Votre vœu sera exaucé ! lui répond l'aumônier.
[…]
Le corps est placé dans le panier, puis dans le fourgon, qui se rend au cimetière d'Ivry.

Au moment où on le place dans un cercueil pour l'inhumer, M.M. les docteurs Delahousse et Poirier se présentent et réclament le corps au nom de la Faculté de médecine. M. l'abbé Faure leur fait connaître la dernière volonté du supplicié, mais les médecins insistent.
M. Goron, chef de la Sûreté, intervient alors et appuie les paroles de l'aumônier.
M. le docteur Poirier répond alors :
«  Si c'est un désir de Prado, nous sommes tout prêts à y accéder ; mais nous refuserions absolument de nous soumettre à sa volonté formelle. »
[…]
À défaut de M. Brouardel, doyen de la Faculté de médecine, que nous n'avons pu rencontrer, nous avons demandé à M. Dujardin-Beaumetz de vouloir bien nous fixer sur l'incident relaté plus haut et qui s'est produit au cimetière, entre M. l'abbé Faure et un professeur de la Faculté de médecine. Voici la réponse que notre éminent interlocuteur nous a faite :
« - Toutes les fois que le corps d'un supplicié n'est pas réclamé par la famille, la Faculté de médecine a le droit de s'en emparer pour les expériences anatomiques.
» Or, le corps de Prado n'ayant pas été réclamé par un membre de sa famille, ni même par un ami, - M. l'abbé Faure ne pouvant être considéré à ce titre - il était de toute évidence que la Faculté allait revendiquer le droit qu'aucune loi ne lui accorde mais qu'un usage immémorial lui concède.
» La situation du supplicié est identiquement celle du malade dans un hôpital. Le malade venant à mourir, les médecins s'emparent de son corps et le soumettent aux expériences anatomiques, sauf en présence d'une opposition émanant de la famille ou des amis.
» Il est à remarquer, en ce qui concerne les autopsies pratiquées dans les hôpitaux, qu'elles tendent à diminuer. En effet, les médecins ne procèdent plus guère à cette opération chirurgicale que devant un cas de maladie rare, exceptionnel.
» II arrive fréquemment qu'un malade, avant de mourir, manifeste le désir, supplie même le médecin d'épargner à son corps le passage à l'amphithéâtre.
» Hé bien, je dois déclarer que l'on ne tient généralement aucun compte de ce vœu, à moins, je le répète, qu'un membre de la famille ne formule une opposition. Et même il s'est produit des cas où l'opposition de la famille n'était pas prise en considération. Cela arrive à la suite d'une mort inexpliquée, inattendue. Les médecins ne peuvent connaître la vérité qu'en procédant à une autopsie.
» Mais alors l'opération chirurgicale est faite, non pas par les soins des médecins de l'hôpital où est décédé le malade, mais par l'entremise des médecins-légistes. Ces cas sont heureusement fort rares. Je reviens au condamné à mort.
» Du jour où un accusé est condamné à la peine capitale, il n'appartient ni à lui ni à sa famille, mais au parquet. Du jour où le chef de l'État a repoussé sa grâce, le condamné appartient au directeur de sa prison. À la levée de l'écrou, le condamné appartient à l'exécuteur des hautes-oeuvres et, lorsque celui-ci a accompli sa terrible besogne, le corps du supplicié devient la propriété indiscutable de l'Académie de médecine. Voilà l'usage qui a presque force de loi.
» Cependant, dans un but humanitaire sur lequel il est inutile d'insister, lorsque la famille du supplicié réclame le corps de celui-ci, on le lui livre; mais ce n'est qu'une faveur, et rien qu'une faveur. Or, dans le cas de Prado, comme sa famille n'a adressé à l'Académie de médecine aucune réclamation, la Faculté pouvait, de par la loi, s'emparer du corps du supplicié pour se livrer à des travaux anatomiques.
» Si la Faculté n'a pas usé de son droit, c'est qu'il lui a été particulièrement agréable de prouver en cette circonstance à M. l'abbé Faure en quelle estime elle tient le caractère élevé et le haut sentiment de celui qui a assisté Prado à ses derniers moments. »

M.M. les docteurs Poirier et Delahousse se sont rendus, à dix heures du matin, à la Préfecture de police, pour demander que le corps de Prado fut livré à la Faculté de médecine.
M. Bezançon, chef de la deuxième division, leur ayant répondu que cela était impossible, les deux médecins ont demandé audience au préfet de police.
M. Lozé leur ayant déclaré que le chef de la deuxième division était seul compétent en cette affaire, M.M. Poirier et Delahousse sont retournés le voir, et ont insisté pour que leur demande fût favorablement accueillie.
- Ce serait la première fois qu'un corps de supplicié aurait été refusé à la Faculté de médecine s'écria M. Poirier.
- Eh bien, si c'est la première fois, ce ne sera probablement pas la dernière, leur répondit M. Bezançon. Il est d'usage, sans doute, d'accorder à la Faculté de médecine les corps des suppliciés qui n'ont pas été réclamés par les familles ; mais il a été toutefois bien entendu que, après l'autopsie et les diverses expériences faites sur ces cadavres, tous les débris humains seraient soigneusement réunis et inhumés.
Or, un scandale s'est produit au moment de l'exécution de Pranzini ; des parties du corps du supplicié ont été enlevées du laboratoire de la Faculté, et c'est pour éviter que pareil fait ne se reproduise que nous refusons aujourd'hui de vous livrer le corps de Prado.
J. Margat

Le Gaulois, n° 2 314 du 29 décembre 1888

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